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Éthique

De Wikiberal

L'éthique est classiquement considérée comme l'une des trois branches de la philosophie, à côté de la physique et de la logique (par exemple, chez les Stoïciens, chez Kant). L'éthique est la pratique basée sur les principales valeurs humaines nous permettant d'atteindre certaines fins : le bonheur, la vie bonne, la vie généreuse. Pour les Stoïciens la nature nous conduit à la vertu. Pour ces philosophes, la raison dans le choix des choses qui sont selon la nature conduit à la vertu; Chez les anciens Romains le système éthique était fondé sur le mos maiorum, les mœurs de anciens, où les valeurs civiques et la religion sont fortement présentes. Ils respectaient scrupuleusement les rites et codes de conduite respectant certains principes comme la fidélité aux engagements, l'honnêteté, la fidélité, la vertu ou le courage.

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Morale Et Caractère Public, l'éthique des biens collectifs ? (for)

Éthique et morale

L'éthique (du grec ethos) est un ensemble de principes et valeurs se rapportant à la conduite et actions humaines. L'usage moderne de ce mot tend à le rendre équivalent à la « morale » (du latin mores).

"Morale" et "éthique" sont des mots d'origine respectivement latine et grecque qui ont tous deux le sens de « mœurs » (mores). En accord avec cette cohérence étymologique Cicéron écrit dans son texte De Fato : « cette partie de la philosophie que les Grecs appellent “ethos” parce qu’elle concerne les mœurs, nous l’appelons habituellement philosophie des mœurs, mais il convient, en enrichissant notre langue latine, de l’intituler “morale” ».

Il n'existe aucun consensus consistant à faire une distinction entre les deux termes qui peuvent être utilisés soit d'une façon étroite et non ambiguë, soit en discernant une nuance dans le vocabulaire. Cette distinction peut s'expliquer en grande partie par le fait que la notion de morale a été dévalorisée et associée à des idées de contrôle social et chargée d'un héritage jugé trop moraliste voire associée à l'image d'un légalisme moral strict et contraignant.

Une autre sorte de distinction concerne les conceptions et héritages, ainsi nous pouvons parler d'éthique aristotélicienne, kantienne, spinoziste, hégélienne etc. chacune ayant son propre fil conducteur, sa pertinence et ses traits de caractère. Entre ces distinctions, des contrastes, des proximités mais aussi des éloignements conceptuels et temporels.

Dans les acceptions contemporaines les plus fréquentes (Dworkin, Habermas), héritées des philosophies de Kant et de Hegel, l'éthique se préoccupe des valeurs et des idéaux, tandis que la morale traite des devoirs et obligations des personnes :

« Tandis que l'éthique désigne les convictions à propos des modes de vie qu'il est bon ou mauvais de mener, la morale renvoie aux principes qui guident la manière dont toute personne doit se comporter avec les autres ». (Ronald Dworkin, Sovereign Virtue, 2000)

La morale englobe ainsi les principes universels de justice (principes formels) qui fondent toute intersubjectivité, tandis que l'éthique se rattache à la conception individuelle du bien, aux valeurs personnelles[1].

Cependant, que l'accent soit mis de préférence sur l'un ou l'autre terme, l'éthique et la morale font partie du même champ de réflexion appartenant à un même domaine philosophique voire de philosophie pratique. La distinction n'étant utile que d'un point de vue d'analyse conceptuelle.

Fondements

Découvrir et connaître les fondements moraux c'est en quelque sorte enquêter et observer sur les principes et valeurs qui concernent l'éthique.

Chez les anciens, à partir de l'observation des expériences et événements, l'éthique se composait de formules et maximes servant la conduite humaine. Les philosophes ont recherché les règles conformes à la nature humaine afin d'atteindre le souverain bien. L'éthique est une pratique, et à la fois, une étude et un discours sur cette pratique. Dans ce sens, l'éthique n'est jamais séparable des mœurs, des passions, des opinions, en résumé, tout ce qui concerne la vie et les actions.

Pour Kant, l'éthique s'appuie sur des principes a priori qui assignent des lois morales qui doivent être cherchées dans une Philosophie pure, la Métaphysique, car « sans elle il ne peut y avoir en aucune façon de philosophie morale »[2]. Pour Schopenhauer, le fondement de l’éthique trouve sa base dans quelque métaphysique dans un principe d'explication de l'univers ou de l'existence en général, dans un phénomène soit du monde extérieur, soit dans la conscience humaine, ce qui réclamera une explication ultérieure faisant appel à la métaphysique. Ainsi en partant de cette métaphysique le fondement de la morale est découverte par voie synthétique.

Pour Ronald Dworkin (Justice for Hedgehogs, 2011), les valeurs morales et éthiques dépendent les unes des autres, la morale dépend de l’interprétation et celle-ci dépend des valeurs. Pour lui il existe des vérités objectives à propos des valeurs, c'est à dire qu'il existe des actes qui sont vraiment injustes, ceci quel que soit le nombre de gens qui sont d'un autre avis.

John Stuart Mill, à partir des principes et conception de l’utilité ou du bonheur, fait dériver la juste conduite morale du mérite de l’agent et non de ses motifs, le motif n’a rien à faire avec la moralité de l’action selon l'éthique utilitaire. Pour Mill « L’augmentation du bonheur est suivant la morale utilitaire l’objet de la vertu ».[3] Pour Jeremy Bentham la morale enseigne à l'homme d'établir une juste estimation de ses intérêts et de ses devoirs, la tâche de la morale est de démontrer qu'un acte immoral est un faux calcul de l’intérêt personnel, et que l’homme vicieux fait une estimation erronée des plaisirs et des peines[4].

Dans toutes ces observations sur la morale il est à remarquer qu'il existe différents fondements, avec quelques éléments interdépendants, ne représentant pas un schéma unique. Ce fait peut relever d'une conception ancienne différente d'une conception moderne, ceci s'accordant avec plusieurs orientations et évolutions au cours du temps.

Faits et valeurs

Le sens commun a adopté l'idée que les valeurs appartiendraient à l'ordre du subjectif, tandis que les propositions de faits seraient objectivement appréhendées par la raison. D'où la naissance de plusieurs lectures sur les « raisons et sentiments » de la séparation entre faits et valeurs. Les positivistes logiques reprendront à leur avantage cette opposition entre faits et valeurs pour dépouiller l'éthique de toute validité objective, par conséquent, l'éthique a été rangée en dehors de toute discussion rationnelle par le positivisme.

Pour David Hume, la morale ne consiste pas en des relations qui sont des objets de science, et la raison est impuissante pour influencer sur nos passions et nos actions, il en découle que la morale ne tire pas son mérite d’une conformité à la raison, raison qui est pour Hume un principe inactif nous permettant uniquement de découvrir la vérité ou la fausseté et aucunement nous empêcher ou produire une action, l'approuver ou la contredire.

Dans son Traité de la nature humaine (Essai pour introduire la méthode expérimentale de raisonnement dans les sujets moraux), Hume fait la remarque qu'on ne peut pas inférer des énoncés normatifs à partir d'états descriptifs ou factuels. Cette impossibilité logique de ce qui est avec ce qui doit être (“ought from is”), Hume la considère dans la remarque suivante :

Dans tous les systèmes de morale que j’ai rencontrés jusqu’alors, j’ai toujours remarqué que les auteurs, pendant un certain temps, procèdent selon la façon habituelle de raisonner et établissent l’existence de Dieu ou font des observations sur les affaires humaines ; puis, soudain, je suis surpris de voir qu’au lieu des habituelles copules est et n’est pas, je ne rencontre que des propositions reliées par un doit ou un ne doit pas. Ce changement est imperceptible mais néanmoins de la première importance. En effet, comme ce doit ou ne doit pas exprime une nouvelle relation ou affirmation, il est nécessaire qu’on la remarque et qu’on l’explique. En même temps, il faut bien expliquer comment cette nouvelle relation peut être déduite des autres qui en sont entièrement différentes car cela semble totalement inconcevable. Mais, comme les auteurs n’usent pas habituellement de cette précaution, je me permettrai de la recommander aux lecteurs et je suis persuadé que cette petite attention renversera tous les systèmes courants de morale et nous fera voir que la distinction du vice et de la vertu ne se fonde pas simplement sur les relations des objets et qu’elle n’est pas perçue par la raison. (Traité de la nature humaine, Livre III : De la morale, 1739)

Selon Hume, on ne peut partir de descriptions factuelles pour aboutir à des prescriptions normatives. Toutefois cette règle n'est pas irréfutable et inattaquable et peut donc être remise en cause. Dire qu'une chose est c'est faire une assertion affirmative de l'existence de cette chose, que c'est un fait, mais ici rien n'est indiqué sur une continuité, ni sur une nécessité que la chose qui est puisse être en relation avec une autre chose ou un état postérieur, la chose ne se modifie pas par elle-même. Hume se questionne sur le principe de causalité et d’identité. Pour lui l'entendement des phénomènes dérive de l’expérience. Un état de fait ne nous dit pas ce qu’il faut faire, mais il se peut qu'un devoir-faire dépende d'un état de fait, on peut observer un comportement et faire une appréciation évaluative. De même on ne peut pas interdire quelque chose qui n'existe pas, de la même manière on peut dire que si on a le devoir de faire quelque chose c’est qu’on peut la faire, d'où l'adage à l'impossible nul n'est tenu.

Raymond Boudon (Le relativisme, PUF, 2008), reprenant la loi de Hume version Poincaré, reformule l'énoncé en disant qu'on ne peut tirer une conclusion à l'impératif de prémisses qui seraient toutes à l'indicatif, ou encore, une conclusion prescriptive peut résulter d'un système de raisons à l'indicatif, pourvu que l'une d'entre elles au moins soit à l'impératif. Il suffit en effet que, dans un système de raisons, une seule raison soit à l'impératif pour qu'on puisse en tirer une conclusion à l’impératif.

Sûrement la « loi de Hume » a généré un torrent de commentaires dépassant la manière dont Hume lui-même l'a formulée et signalé. Beaucoup ont vu des châteaux et des royaumes là où Hume a tout simplement vu un problème de logique entre relations propositionnelles, en effet, être et devoir-être n'ont pas d'équivalence dans une proposition. Il s'ensuit que personne peut affirmer « Paul est donc Paul doit-être » sans commettre une faute logique.

Justifications et jugements éthiques

Pour quelles raisons adoptons-nous les principes qui déterminent nos actions ? Agir selon certains principes exige une justification dans le choix de nos actions. L'agir humain est toujours intégré dans certains contextes, participant dans l'ordre du monde. Les notions d'action juste et de vie bonne sont dans ce sens rattachées à des raisons humaines.

Justifier c'est se demander pourquoi, qu'est ce que s'impose à l'être agissant d'un point de vue moral ? quelles sont les intentions, les motivations et quels ressorts ? La théologie, la religion et la métaphysique offraient jadis des repères de justification dans un contexte différent de celui de l'éthique moderne. Les pratiques sociales et individuelles de l'ancienne Grèce par exemple puisaient leurs valeurs dans une vie accomplie au sein de la cité.

Les jugements éthiques peuvent être considérés soit d'une manière théorique et descriptive, soit ils peuvent être envisagés comme des problèmes pratiques, dans les situations, actions et expériences. L'éthique ne se résumant pas à un code de calculs tout prêts nous indiquant les bonnes façons d'agir, les questions théoriques se formulent dans les savoirs de comment se forment nos jugements, sur quoi consistent-ils, leur rôle et comment nous font-ils agir. Les problèmes pratiques, quant à eux, traitent des cas concrets qui se présentent à l'être agissant, les problèmes concrets qui se posent au sujet dans les décisions, choix et actions.

Lors de nos évaluations sur l'attitude active ou l'action intentionnelle nous accréditons une ou plusieurs raisons qui peuvent être exprimées d'une façon compréhensible ou comprenant un sens intelligible qui sont l'expression des raisons valables pour l'agent qui agit en fonction de certaines finalités. Dans ce sens, nous pouvons apprécier les cas d'importance en termes de liberté, consentement, libre-volonté, de responsabilité morale ou de droit. La justification d'une action est un critère d'identification, grâce à l'expression d'une ou plusieurs raisons, c'est une explication en termes de jugements et évaluations, où seuls les problèmes pratiques et concrets peuvent nous fournir d'une façon constante les éléments d'expérience.

Éthique normative

L'éthique normative s'interroge sur les normes et sur les questions relatives aux actions et aux personnes : que faut-il faire ? que devons-nous faire ? quelle action est la plus désirable ? Il s'agit principalement des questions sur la justification et raisons d'agir des agents moraux. Dans cette tendance nous pouvons distinguer deux grands courants d'éthique ainsi que différents types de théories normatives :

  • L'éthique déontologique : du grec deon (ce qu’il faut, convenable), une action tire sa valeur morale non pas en fonction des fins à atteindre ou conséquences attendues (a posteriori), mais en fonction de la conformité à certaines règles déterminant les devoirs catégoriques.
    • La Morale kantienne dans le sens de l'impératif catégorique qui consiste à agir selon la bonne volonté, l'agent accompli son action en faisant son devoir mais aussi il agit par devoir. Le devoir accompli ne vise pas un but mais tire sa valeur du principe du vouloir, comme principe déterminant de la volonté.
  • L'éthique téléologique : du grec Telos, toute action et tout choix tendent vers l'accomplissement du Bien, la finalité pour laquelle on agit (cause finale) qui est conforme à la nature humaine. Selon Aristote, la fin est le pourquoi qui fait agir.
    • L'éthique de la vertu ou néo-aristotélisme prend en compte l'action humaine, soit centrée sur l'agent soit centrée sur l'action.
    • L'utilitarisme de l'acte ou l'éthique conséquentialiste considère que les actions doivent être jugées uniquement selon le critère normatif des conséquences.

Les principes de l'éthique libérale peuvent mettre en avant à la fois des jugements déontologiques mais aussi téléologiques : ainsi les jusnaturalistes tendent vers une approche téléologique, car la base de la nature raisonnable de l'homme est dirigée vers un bien et l'idée de justice. Les "égalitaristes" rawlsiens invoqueront des arguments déontologiques, dans une recherche d'un consensus entre principes et normes permettant de justifier la justice sociale, tandis que l'éthique utilitariste, s'appuyant sur des arguments conséquentialistes, cherche la maximisation de l'utilité sociale. Pour les objectivistes randiens, l'éthique est une nécessité objective, l'homme rationnel considère la vie comme une valeur, par ses choix et actions il conserve ce qui est propre à la vie.

Ces différentes approches s'opposent souvent entre elles. Par exemple, l'éthique kantienne (déontologique), reposant sur les principes de bonne volonté et raison, interdit absolument le mensonge, alors qu'une éthique conséquentialiste tolère le mensonge en fonction de ses conséquences (on peut mentir pour éviter les conséquences plus graves qu'entraînerait la vérité) :

  • Avez-vous arrêté par un mensonge quelqu’un qui méditait alors un meurtre, vous êtes juridiquement responsable de toutes les conséquences qui pourront en résulter ; mais êtes-vous resté dans la stricte vérité, la justice publique ne saurait s’en prendre à vous, quelles que puissent être les conséquences imprévues qui en résultent. (D’un prétendu droit de mentir par humanité, Emmanuel Kant)
  • Dire la vérité est un devoir. Qu’est-ce qu’un devoir ? L’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui. (Des réactions politiques, Benjamin Constant)

Max Weber (Le savant et le politique, 1917) expose un dualisme entre l'« éthique de conviction » (une éthique qui repose sur des principes a priori) et l'« éthique de responsabilité » (une éthique qui prend en compte les conséquences telles qu'on peut les prévoir). Cette dualité différencie deux postures, celle du savant de celle de l'acteur politique, Weber nous invite à reconnaître chacun son rôle sans pour autant négliger que celui qui est convaincu peut être responsable, celui qui est responsable peut aussi avoir des convictions. Dans ce cas de figure nous retrouvons l’intellectuel engagé face à une décision impliquant deux choix éthiques, l’une dans le devoir de servir une cause, l’autre dans l'exigence d'assumer les conséquences de ses actes. Max Weber remarque cependant :

« Il n’existe aucune éthique au monde qui puisse négliger ceci : pour atteindre des fins « bonnes », nous sommes la plupart du temps obligés de compter avec, d’une part des moyens moralement malhonnêtes ou pour le moins dangereux, et d’autre part la possibilité ou encore l’éventualité de conséquences fâcheuses. Aucune éthique au monde ne peut nous dire non plus à quel moment et dans quelle mesure une fin moralement bonne justifie les moyens et les conséquences moralement dangereuses ».

Prenant compte de la position de Weber, s'il est alors incompatible de départager deux positions comme celle de la conviction et celle de la responsabilité, par conséquent il sera alors impossible de distinguer un homme fanatique de l'homme raisonnable.

L'Éthique d'un point de vue libéral

Dans une perspective libérale, les évaluations ou jugements portés par et selon la conscience des individus découlent des expériences et pratiques de la vie. Les actions, les « faits » observables et les comportements peuvent être décrits d'une façon rationnelle, même un comportement jugé irrationnel peut avoir ses raisons d'être. Cependant, les individus n'ont pas une connaissance parfaite et infaillible sur le monde, ce qui signifie que le processus de connaissance peut toujours être sujet à erreur.

D'autre part, s'intéresser et réfléchir aux problèmes d'ordre éthique ou morale ne signifie pas adopter obligatoirement le point de vue qui consiste à confondre les « lois », les « commandements » et les « devoirs absolus » avec l'idée d'une toute puissante législation se cachant derrière les vies humaines dont il faudrait y voir l'autorité, dans ce cas le monde de l'éthique se résumerait à des permissions et punitions. Bien que rien n'interdise l'adoption d'une théologie morale dans son sens strict, les questions morales ou éthiques ne se résument pas à cette vision.

Par exemple, il est tout à fait possible de discuter, réfléchir ou approfondir les questions relatives à l'avortement ou à l'euthanasie, sans pour autant chercher à coller des étiquettes d'interdit ou de permis en se focalisant sur l'aspect d'une condamnation morale.

Parce que l'éthique fait partie d'une des principales dimensions de la liberté, elle peut être abordée selon plusieurs angles et directions dans l'interaction sociale entre les hommes. Parce qu'il n'existe pas un mode d'emploi tout fait pour nous guider dans la coopération sociale, où la liberté de chacun est à la fois vulnérable et créative, seule la condition des individus libres permet une société ouverte.

Ainsi, l'éthique libérale peut s'exprimer dans différents contextes, à un niveau individuel, au sein d'un groupe d'individus agissant dans un but commun, ou à un niveau social d'une vie en société. Ceci signifie que tout en attribuant une égale valeur à toute personne, la vie est toujours vécue comme notre, c'est à dire, particulière, avec ses besoins, difficultés, objectifs et projets.

L'éthique libérale est animée par la reconnaissance que les individus agissant librement peuvent positivement contribuer à leur propre épanouissement, que la liberté offre le meilleures conditions où les individus ont une meilleure disposition à mieux agir. Parmi certains principes, celui de l'axiome de non-agression permet de garantir aux individus la réciprocité, l'échange et la liberté de contracter. Ces principes éthiques ne dépendent pas de l'approbation absolue par un vote majoritaire ou de l'imprimatur d'une autorité politique ; ils sont inhérents à la nature même de l'homme. Tout ceci signifie aussi que le libéralisme n'est pas axiologiquement neutre : il défend des valeurs bien définies qui ne sont pas compatibles, sur le plan purement politique, avec le totalitarisme ; ou, sur le plan des idées, avec la défense de conceptions anti-universalistes, par exemple. Ces valeurs remettent constamment en question le droit positif et la pratique du pouvoir :

La soumission inconditionnelle et la critique systématique sont en fait deux attitudes aussi infantiles l'une que l'autre face à la Loi. Le propre de l'individu autonome est de savoir décider, en vertu de critères essentiellement moraux, de l'opportunité éventuelle de collaborer avec le Pouvoir. (Thomas Szasz)

Éthique libertarienne

L'éthique sociale des libertariens est une éthique universelle qui s'exprime au travers du droit naturel ou du droit de propriété sur soi. Cette éthique objective rend compatibles entre elles les différentes morales individuelles. Les principes de base sont les suivants :

  1. chacun est propriétaire de lui-même et des fruits de son action ;
  2. une personne ne peut échanger que ce dont elle est propriétaire ;
  3. l'échange repose sur le principe d'autonomie de la volonté et le consentement des acteurs (axiome de non-agression).

Toute action qui n'est pas conforme à ces principes est une violence illégitime. Par exemple : vol, meurtre, impôts, lois qui restreignent la liberté individuelle, refus d'exécuter un contrat librement accepté, obligation imposée par l'État, etc.

Une autre présentation des principes libertariens est la suivante (d'après Ethique économique et sociale, Arnsperger et Van Parijs, 2003) :

  1. pleine propriété de soi-même : droit absolu à disposer de sa personne (la seule limite généralement reconnue -mais cependant pas par tous les libertariens - étant l'aliénation de sa propre liberté, par l'esclavage volontaire) ;
  2. juste circulation des droits de propriété : on devient légitime propriétaire d'un bien soit en le créant soi-même par ses propres moyens, soit par suite d'une transaction volontaire avec son légitime propriétaire ;
  3. appropriation originelle : un objet sans propriétaire peut être acquis par le premier qui en revendique la propriété, éventuellement en contrepartie, selon les différentes théories, de taxes ou de diverses obligations (proviso lockéen, critère de justice painéen, etc.)

De ces principes, on peut déduire une "législation libertarienne", nécessaire et suffisante pour une « société de droit privé » (private law society), ainsi définie par Hans-Hermann Hoppe[5] :

  1. Celui qui s’approprie quelque chose qui auparavant n’appartenait à personne en devient le propriétaire exclusif ;
  2. Celui qui produit quelque chose à l’aide de son corps et de biens qui lui appartiennent en est le propriétaire, à condition qu’il ne nuise pas pour cela à l’intégrité physique de la propriété d’autrui ;
  3. Celui qui acquiert quelque chose par le biais d’un échange volontaire avec son propriétaire précédent – c’est-à-dire un échange qui est jugé mutuellement bénéfique – en devient le nouveau propriétaire.

Pour David Boaz, l'éthique libertarienne se caractérise par les éléments suivants[6] :

  • droits individuels (droit de chacun à la vie, à la liberté et à la propriété) et importance du consentement dans les relations interindividuelles ;
  • autorité de la loi (les individus peuvent vivre à leur guise tant qu’ils respectent les mêmes droits chez autrui) ;
  • gouvernement au pouvoir restreint ;
  • liberté des marchés (échange par consentement mutuel) ;
  • vertu de la production et droit au fruit de son travail (à l'encontre des politiciens et bureaucrates redistributeurs) ;
  • harmonie naturelle des intérêts, alors que la politique génère des conflits entre groupes ;
  • pacifisme.

Remarques sur la proposition de l'éthique libertarienne

Une des principales remarques est la notion de propriété de soi-même qui peut facilement être assimilée à l'idée d'être possédé par soi-même. Cette notion peut être considérée comme un pléonasme car elle se qualifie par un dédoublement possessif : l'identification de ce qui est propre à chacun avec l'idée de ce qui appartient déjà à chacun. Par exemple, si nous affirmons que nous sommes en pleine propriété de notre propre conscience nous n'exprimons rien d'autre que l'idée d'une conscience de la conscience de soi. En reprenant cet exemple, nous sommes dans l'impossibilité d'une violation de propriété de soi-même car seul le sujet lui-même aperçoit sa propre conscience, autrement exprimer verbalement sa propre conscience rend la notion de violation de consentement nulle. Si par propriété de soi-même nous entendons avoir un corps, l'avoir comprenant déjà l'idée de ce que nous est propre, nous aboutissons à la notion que par notre propre nature et identité, le corps est une valeur fondamentale pour l'être humain car violer le corps est porter atteinte à l'être humain. Si cette interprétation est correcte, elle atténue l’ambiguïté qui peut comporter l'idée d'une propriété de soi-même.

Éthique minimale

Le philosophe Ruwen Ogien décrit une "éthique minimale" ([1]) qui rejoint les conceptions libérales et libertariennes et qui repose sur trois principes :

  1. neutralité à l’égard des conceptions substantielles du bien ;
  2. principe négatif d’éviter de causer des dommages à autrui ;
  3. principe positif qui nous demande d’accorder la même valeur aux voix ou aux intérêts de chacun.

Dans une version postérieure, ces principes deviennent les suivants :

  1. principe de considération égale, qui nous demande d’accorder la même valeur à la voix et aux intérêts de chacun (plus précisément : considération égale de la voix et des revendications de chacun dans la mesure où elles possèdent une valeur impersonnelle);
  2. principe de neutralité à l’égard des conceptions du bien personnel (plus précisément : principe d'indifférence morale du rapport à soi-même) ;
  3. principe d’intervention limitée aux cas de torts flagrants causés à autrui (ou plus simplement : principe de non nuisance).

Alors que l'éthique minimale libérale ne s'applique qu'au champ du politique et du rapport à l'autre (en ce sens, c'est une éthique incomplète), Ruwen Ogien généralise la démarche libérale et expose un minimalisme moral radical, dans le sens que "ce que nous faisons de nous-mêmes n'a aucune importance morale" (indifférence morale du rapport à soi-même).

Éthique de l'argumentation

L'éthique de l'argumentation a été développée par Hans-Hermann Hoppe pour démontrer la propriété de soi-même.

Nuvola apps colors.png Article principal : Éthique de l'argumentation.

Éthique de réciprocité

L’éthique de réciprocité repose sur une règle morale propre à toutes les grandes religions et cultures : « traite les autres comme tu voudrais être traité » (règle d'or, golden rule) ou « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse » (règle d'argent, silver rule). Elle s'oppose à la loi du plus fort (iron rule) et rejoint l'axiome de non-agression : Neminem laede, imo omnes, quantum potes, juva ("ne nuis à personne, et quand tu peux, aide"). Elle est au fondement de toute société civilisée :

La compréhension de la loi de réciprocité, que l'on doit offrir pour demander, épargner pour investir, prendre en considération les autres pour se servir soi-même, est cruciale à toute vie en société. En réalité, c'est le génie même du capitalisme qu'il reconnaît la difficulté de donner avec succès, comprend le travail acharné et le sacrifice impliqués dans l'obligation d'aider ses semblables, et offre une manière pratique de vivre une vie de charité efficace. La vraie générosité n'est pas douce ou sentimentale. Elle ne consiste pas en cadeaux mais en dons responsables. Elle n'a pas grand-chose à voir avec les « bonnes œuvres » souvent paresseuses ou dégénérées des jobards, avec toutes les protestations et les programmes de « changement social » et d'égalité préconisés par la gauche stérile et prédatrice. Une grande partie du travail le plus généreux du monde provient du labeur et du sacrifice des citoyens ordinaires qui soutiennent leurs familles, montent de petites affaires, fournissent des services utiles, ré-injectent continuellement leurs gains dans la cause pratique de l'avancement humain. (George Gilder, Richesse et Pauvreté)

Éthique de l'authenticité

L'éthique de l'authenticité[7] est une éthique de gauche apparue dans les années 1960 (Daniel Cohn-Bendit, Félix Guattari, Louis Althusser, etc.). Selon Luc Ferry, cette éthique s'attaque à la fois à l'aristocratie intellectuelle ou culturelle, et à la méritocratie.

Elle est caractérisée d'une part par un rejet de toute hiérarchie tant culturelle (« une paire de bottes vaut Shakespeare ») que sociale (droit à la différence, égalité de toutes les civilisations entre elles, indifférence de toutes les pratiques sexuelles...) et d'autre part par un rejet de la pédagogie méritocratique : un "élève" ne doit pas être "élevé" (ce qui serait une aliénation), le but de l'école doit être seulement l'épanouissement de la personne.

Cette éthique s'est traduite notamment dans la « rénovation pédagogique » issue de mai 1968, qui a entraîné en France un déclin de l'école « républicaine » et une forte baisse du niveau scolaire. L'école finit par être un « lieu de vie » plutôt qu'un cadre de transmission des connaissances. L'Etat pratique là une certaine schizophrénie, puisqu'il continue à maintenir des filières d'exception (classes préparatoires aux Grandes Ecoles) pour recruter ses propres élites (hauts fonctionnaires, énarchie).

Éthique économique et sociale

L'éthique économique et sociale s'intéresse à l'organisation de la société dans une dimension tant individuelle qu'institutionnelle : c'est un autre nom pour la philosophie morale et politique. Les courants majeurs sont aujourd'hui les suivants (d'après Ethique économique et sociale, Arnsperger et Van Parijs, 2003) :

Un exemple d'éthique appliquée : la bioéthique

Nuvola apps colors.png Article principal : bioéthique.

Voir aussi

Pour aller plus loin

Citations

  • « Si par "éthique", on veut parler d'une théorie complète de la normative du comportement, capable de décider en toute occasion du bien et du mal pour les actions d'une personne donnée, alors NON, le libéralisme n'a RIEN à voir avec une telle éthique, car il ne se prétend ni complet, ni applicable à tout contexte. Le libéralisme est une théorie du droit. (...) Le droit s'applique pour les interactions entre individus, mais ne dit rien sur ce que doivent faire les individus au sein de leur propriété. Il n'est pas une éthique complète. Il ne s'applique qu'aux arrangements mutuels pour établir et maintenir un état de civilisation pacifique. Il ne peut pas prendre en compte a priori les éléments sur lesquels chacun de nous agit, en dehors de tout arrangement et parfois contre des arrangements existants. Il ne s'applique donc pas directement à la prise de décisions individuelles dans le contexte de la connaissance qu'a chaque individu du monde dans lequel il agit. Il s'applique aux négociations entre individus à la lumière de l'information partageable par ces individus. Bref, le libéralisme n'a RIEN à voir avec l'éthique au sens strict. » (François-René Rideau)
  • « Le libéralisme a un fondement essentiellement moral. Est moral tout ce qui permet à l’homme d’agir selon sa nature et la nature humaine est caractérisée par la rationalité de l’être humain, par sa capacité à imaginer le futur, et les meilleurs moyens d’atteindre les objectifs qu’il poursuit. » (Pascal Salin)
  • « (...) les propositions politiques sont nécessairement des jugements de valeur : la philosophie politique est donc nécessairement normative et il est par conséquent nécessaire de proposer un système explicite de normes si on veut fonder le principe de la liberté personnelle. » (Murray Rothbard)
  • « C’est cette conviction que l'économie de marché est bonne moralement parce qu’elle seule peut nourrir les pauvres, qui sera à l’origine de l’idée d’industrialisme, imaginée par Turgot et développée par Jean-Baptiste Say. La société recèle en son sein des trésors de richesses dormantes, qui seront réveillées si l’ économie est libérée de ses entraves. Alors non seulement les pauvres mangeront à leur faim, mais, parce qu’ils ne seront plus affamés, ils seront moins tentés de s’entretuer, soit à l’intérieur des frontières (sous la direction d’un Robespierre et de ses semblables) ou à l’extérieur (sous celle d’un Napoléon et de ses semblables). L’économie de marché nourrit et pacifie les hommes. Comment des chrétiens ne l’approuveraient-ils donc pas – dès lors du moins que, marchant sur les pas de la Révolution papale, ils ont décidé de mettre l’intelligence et la science au service de la charité ? » (Philippe Nemo)
  • « Il est toujours tentant pour n'importe quel groupe de pression d'user de la contrainte publique pour imposer aux autres ses propres goûts ou ses propres intérêts privés. Mais l'usage de la violence politique par un groupe de pression pour promouvoir sa propre morale montre on ne peut plus clairement que la morale qu'on cherche à imposer n'est pas aussi bonne qu'on le dit puisqu'il faut user de la violence pour que les gens l'adoptent. On ne conçoit pas qu'une morale puisse s'imposer par une procédure majoritaire. » (Bertrand Lemennicier)
  • « L'éthique comprend l'ensemble des règles, obligatoires ou non, qui doivent gouverner les relations interindividuelles. La philosophie politique forme le sous-ensemble de l'éthique qui définit les droits individuels, c'est-à-dire des règles obligatoires (i.e. à imposer par la force) dans les relations interindividuelles. Comme les libéraux, les anarcho-capitalistes insistent sur cette distinction entre le droit, qui dit les règles morales légitimement imposables par la force, et l'éthique, qui contient aussi des normes non obligatoires. » (Pierre Lemieux, L'anarcho-capitalisme, PUF)
  • « L'éthique, ou la morale, définit un code de valeurs pour guider les choix et les actions de l'homme — les choix et les actions qui déterminent le cours de sa vie. » (Ayn Rand, La philosophie: qui en a besoin)
  • « Il n’existe aucune éthique au monde qui puisse négliger ceci : pour atteindre des fins "bonnes", nous sommes la plupart du temps obligés de compter avec, d’une part des moyens moralement malhonnêtes ou pour le moins dangereux, et d’autre part la possibilité ou encore l’éventualité de conséquences fâcheuses. Aucune éthique au monde ne peut nous dire non plus à quel moment et dans quelle mesure une fin moralement bonne justifie les moyens et les conséquences moralement dangereuses. » (Max Weber)
  • « Le point de vue éthique est celui qui impressionne le plus le peuple. Aussi l'ennemi religieux ou politique est-il généralement accusé, à tort ou à raison, de violer les règles de la morale. » (Vilfredo Pareto, Traité de Sociologie)

Notes et références

  1. Sur ce point, il existe une même différenciation entre l'éthique du marché et les morales du marché
  2. E. Kant, préface Fondements de la Métaphysique des mœurs
  3. John Stuart Mill (1806 - 1873), Utilitarianism (2e éd. 1863)
  4. Jeremy Bentham – Déontologie, ou Science de la morale (1834)
  5. Le gouvernement mondial et la faillite des démocraties
  6. Qui sont les libertariens ?
  7. Voir L'éthique de l'authenticité ou de la déconstruction, Luc Ferry, Frémeaux Librairie, octobre 2017.

Bibliographie

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    • J. M. Shepard, J. Shepard, J. C. Wimbush, C. U. Stephens, "The Place of Ethics in Business", Business Ethics Quarterty, Vol 5, pp577-602
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  • 2007, R. Dennehy, "The Illusion of Freedom Separated from Moral Virtue", Journal of Interdisciplinary Studies, Vol 19, n°1–2, pp19–39
  • 2009, Nuno O. Martins, "The Ethics of Freedom: On the Moral Foundations of Economic Analysis", Revista Portuguesa de Filosofia, Vol 65, n°1/4, pp349–375
  • 2012, Francesco Bellino, "Bioeconomia ed Etica" ("Bioéconomie et éthique"), In: Raffaele De Mucci, Kurt R. Leube, "Un austriaco in Italia - An Austrian in Italy : festschrift in honour of professor Dario Antiseri", Soveria Mannelli: Rubbettino, pp241-252
  • 2013,
    • Nicholas Capaldi, "Pro-Market Versus Anti-Market Approaches to Business Ethics", In: Christoph Luetge, dir., "Handbook of the Philosophical Foundations of Business Ethics", Vol 17: Free Markets, Morality and Business Ethics, Springer, pp1223-1238
    • Stephen Hicks, "Entrepreneurship and Ethics", In: Christoph Luetge, dir., "Handbook of the Philosophical Foundations of Business Ethics", Vol 17: Free Markets, Morality and Business Ethics, Springer, pp1239-1246
  • 2014, Justyna Miklaszewska, "Ethics and Economics: The Moral Foundations of the Market Economy", Studia Ekonomiczne, n°3, pp400-414

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