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Discussion:Friedrich List

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Matériel brut

Julien Vercueil

Pourquoi une si longue réticence à la généralisation du capitalisme ? Les justifications théoriques sont nombreuses. Il est intéressant de s’attarder sur l’analyse de Friedrich List (1789-1846), qui apparaît comme un précurseur des théories institutionnalistes actuelles appliquées aux échanges internationaux. Sa critique de l’économie politique classique – illustrée alors par les figures dominantes d’Adam Smith et David Ricardo – part d’un constat : il existe une contradiction entre les propositions théoriques favorables au libre-échange et les pratiques en vigueur dans l’ensemble des économies concernées. Selon F. List, cette opposition provient de la prétention de la théorie classique à l’universalité. Au contraire,

« l’économie politique, en matière de commerce international, doit puiser ses leçons dans l’expérience, approprier les mesures qu’elle conseille aux besoins du présent, à la situation particulière de chaque peuple, sans néanmoins méconnaître les exigences de l’avenir et celles du genre humain tout entier. Elle s’appuie pour cela sur la philosophie, sur la politique et sur l’histoire. » (List [1857], p. 84).

La philosophie, en visant l’universel dans le genre humain, prône le rapprochement des peuples, et la suppression des obstacles à leur concorde et à leurs échanges. La politique, soucieuse de l’intérêt d’une nation particulière, cherche à assurer sa conservation, son autonomie et sa puissance. L’histoire permet de comprendre comment ces exigences contradictoires ont pu être mises en rapport de manière différente suivant les époques et les civilisations. Elle « indique ainsi le moyen de concilier les exigences respectives de la philosophie et de la politique » (Ibid., p. 85). Or l’économie politique classique s’appuie exclusivement sur la philosophie, tandis que les pratiques mercantilistes ne se soucient que de politique.

Pour sortir de cette contradiction, Friedrich List propose d’opérer une distinction entre deux concepts économiques liés à la théorie de la création de richesse : les « forces productives » et les « valeurs ». Les premières rassemblent les moyens qu’une société met en œuvre pour produire sa subsistance. Les secondes sont les richesses produites effectivement par ces moyens. Cette distinction, que l’on peut rapprocher de la distinction actuelle entre technologies et produits, permet d’intégrer la dimension temporelle dans le raisonnement économique : les technologies sont issues de « détours de production » – selon une expression autrichienne plus récente – dont la construction exige de la durée, mais elles sont aussi des productions en puissance, potentielles, et en cela leurs effets sur le niveau de productivité ne seront sensibles qu’à moyen ou long terme. Du point de vue de l’économiste, une hiérarchie doit être établie entre forces productives et valeurs : « le pouvoir de créer les richesses est infiniment plus important que la richesse elle-même » (Ibid., p. 249).

Le reste de la théorie de Friedrich List sera simplement résumé ici. Le « protectionnisme éducateur » soutient l’idée que le développement économique d’un pays ne doit jamais sacrifier ses « forces productives » au profit des « valeurs » qu’il peut obtenir par l’échange ; en termes contemporains, les gains à court terme obtenus par les consommateurs d’une ouverture rapide à la concurrence étrangère risquent, dans de nombreux cas, de se payer par une destruction irréversible du potentiel technologique et productif national, et donc d’un plafonnement à terme du niveau de vie de ces mêmes consommateurs. Ce retour aux fondements de la doctrine listienne indique en quoi la théorie du commerce international et de l’expansion du capitalisme qu’elle sous-tend est intimement liée à une théorie de la production fortement institutionnalisée :

« [Les forces productives] ne dépendent pas seulement du travail, de l’épargne, de la moralité et de l’intelligence des individus ou de la possession de fonds naturels et de capitaux matériels ; elles dépendent aussi des institutions et lois sociales, politiques et civiles […] Le christianisme, la monogamie, l’abolition de l’esclavage et du servage […], les inventions de l’imprimerie, de la presse, de la poste, de la monnaie, des poids et mesures, du calendrier et des montres, la police de sûreté, l’affranchissement de la propriété territoriale et les moyens de transports sont de riches sources de forces productives » (Ibid., p. 98 et 255).

L’idée que l’expansion libre du capitalisme pourrait correspondre à une pente « naturelle » des sociétés est donc tout à fait contraire à la ligne développée ici. Si cette proposition est si fermement défendue par l’économie politique classique, c’est qu’elle « a admis comme réalisé un état de chose à venir. Elle présuppose l’existence de l’association universelle et de la paix perpétuelle, et en conclut les grands avantages de la liberté de commerce » (Ibid., p. 242). Dans les faits, le libre commerce est de l’intérêt des nations les plus puissantes, pas des plus faibles :

« Pour [l’Angleterre], le principe cosmopolite [du libre échange] et le principe national ne sont qu’une seule et même chose » (Ibid., p. 104).

On voit bien les prolongements possibles de cette analyse. Karl Marx, Karl Polanyi et Joseph Schumpeter n’ont pas manqué tour à tour d’insister sur le caractère problématique de l’expansion territoriale du capitalisme. Au surplus, les prédictions de ces trois auteurs ne sont pas optimistes pour son avenir : par des raisonnements différents, ils aboutissent à la même conclusion, celle d’un effondrement final du capitalisme. Autrement dit, le capitalisme, après des bourgeons précoces et une floraison tardive, pourrit désormais sur pied et devrait prestement être vendangé par l’histoire.

http://www.ci-philo.asso.fr/pdf/RD49/Compl_Vercueil.pdf