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L'utilité décrit le fait de servir à quelque chose, d'être utilisable, d'être un moyen en vue d'une fin.

Économie

Pour Jeremy Bentham le terme « utilité » désigne la faculté que possède chaque chose de produire un bénéfice, un avantage, un plaisir, un bien, ou du bonheur ou d’éviter un dommage, une souffrance, un mal, ou un chagrin à la partie dont l’intérêt est en jeu.

La notion d'utilité est devenue plus largement une mesure du bien-être ou de la satisfaction obtenue par la consommation, ou du moins l'obtention, d'un bien ou d'un service. Elle est liée à la notion de besoins. Pour Carl Menger, l'utilité est la capacité d'une chose à servir pour la satisfaction des besoins humains, et, une fois cela reconnu par la conscience des hommes, c'est un pré-requis général du caractère des biens économiques.

Le concept est utilisé dans les fonctions d'utilité, fonctions d'utilité sociale, optimum au sens de Vilfredo Pareto, boîtes d'Edgeworth. C'est un concept central de l'économie du bien-être. Pareto n'aimait d'ailleurs pas le terme, qu'il considérait chargé de trop de considérations morales. Il a proposé d'utiliser celui d'ophélimité, étymologiquement équivalent.

Utilitarisme et économie

L'utilitarisme est une philosophie morale qui entretient des rapports complexes de cousinage avec l'économie. Jeremy Bentham (1748-1832) pose que les hommes sont des êtres qui recherchent le plaisir et que la promotion du plus grand bonheur devrait être le critère moral du bien. John Stuart Mill, dans son Utilitarianism (1861), insiste sur le fait que l'utilitarisme est un hédonisme éthique en ce sens qu'une action individuelle est morale si elle prend comme critère le plus grand bonheur du plus grand nombre et non l'intérêt individuel.

Les liens les plus étroits entre la philosophie utilitariste et l'économie doivent être recherchés dans l'économie du bien-être. En revanche, les racines de la révolution marginaliste, initiée par Gossen, Walras, Jevons et Menger, ne peuvent être reliées d'aucune façon évidente à la philosophie utilitariste.

Utilité cardinale et ordinale

Au sein de l'école néoclassique, un problème central de la théorie du consommateur est la construction d'une fonction de demande qui puisse être le parallèle de la fonction d'offre issue de la théorie du producteur. Cette difficulté fut résolue en deux temps, d'abord en supposant une utilité cardinale, mesurable et comparable entre les biens, puis une utilité ordinale, légèrement moins contraignante.

Utilité cardinale

La théorie cardinale de l’utilité des premiers marginalistes était associée à une psychologie des désirs et des besoins. Les précurseurs de la révolution marginaliste (Walras, Jevons, Menger) concevaient l'utilité comme la sensation de plaisir associée à la consommation d'un bien. Ils défendirent l'idée d'une mesure cardinale de l'utilité en supposant que le consommateur était capable de donner une évaluation de l'utilité que lui apportait toute combinaison de biens. Cette faculté était l'exact miroir de la capacité supposée du producteur à prédire la production pour toute combinaison d'intrants donnée, et simplifiait considérablement l'analyse. Pour des raisons pédagogiques, elle fut également utilisée, avec quelques réserves, par Alfred Marshall.

Par exemple, si la consommation d'une quantité <math>q_A</math> d'un bien A donne une satisfaction de 100 et une quantité <math>q_B</math> d'un bien B donne une satisfaction de 10, <math>q_A</math> est équivalent à 10 fois <math>q_B</math>.

Utilité ordinale

L'exemple ci-dessus illustre le problème conceptuel de l'utilité cardinale : il n'existe pas d'échelle objective de la mesure de l'utilité. C'est pourquoi Vilfredo Pareto, successeur de Marshall proposa une formulation en termes d'utilité ordinale.

Dans le cadre de l'utilité ordinale, il est demandé au consommateur de pouvoir classer raisonnablement les biens ou paniers de biens en fonction de l'utilité apportée. Il lui suffit donc de savoir s'il préfère <math>q_A</math> à <math>q_B</math>, <math>q_B</math> à <math>q_A</math> ou s'il est indifférent entre les deux. En termes mathématiques, il suffit donc de pouvoir décrire un préordre complet sur l'espace des paniers de biens : la relation de préférence doit ainsi être complète (on peut comparer tout couple de paniers), réflexive (un panier est préféré à lui-même) et transitive (si le panier A est préféré au panier B et le panier B au panier C, alors A est préféré à C).

Limites du concept

Qu'il s'agisse de l'utilité ordinale ou de l'utilité cardinale, le concept d'utilité ne saurait être qu'un artifice pour donner une formulation simple à des comportements complexes. Les expériences d'économie expérimentale montrent en effet que même sur un ensemble restreint de biens, les agents sont souvent incapables de comparer tous les paniers deux à deux (non-complétude), et encore moins de proposer un classement qui respecte la transitivité.

Toutefois, la puissance de cet outil comme description des comportement est telle qu'il reste très largement utilisé.

Fonction d'utilité

L'utilité cardinale fournit directement une évaluation de l'utilité d'un panier de biens, qui permet de les traiter comme une grandeur mathématique. Avec le passage à l'utilité ordinale, il faut construire un objet qui permette de ramener chaque panier à un nombre reflétant la relation de préférence sous-jacente. C'est la fonction d'utilité.

Construction

On construit donc ainsi une fonction mathématique U allant de l'espace des biens dans <math>R^+</math> telle que<math>U(A)>U(B)</math> implique que le panier A est préféré au panier B. On peut ainsi construire des courbes d'indifférence regroupant les paniers qui laissent indifférent le consommateur lorsqu'on les compare deux à deux. Du fait de la complétude et de la transitivité, ces courbes peuvent alors être classés selon un ordre total.

La fonction d'utilité, en associant un indice à chaque panier, n'est pas unique. Si U est une fonction d'utilité pour un individu, alors <math>G\circ U</math> en est une aussi si G est une fonction de <math>R^+</math> dans <math>R^+</math> strictement croissante. De ce fait, l'utilité ordinale n'est pas comparable entre les individus, ce qui rend impossible d'en déduire directement une utilité sociale comme le désiraient les utilitaristes.

Propriétés

On suppose en général un certain nombre de propriétés à la fonction d'utilité afin de se restreindre à une classe vraisemblable, et surtout mathématiquement gérable, de fonctions. La plupart du temps, on se restreint a priori à des fonctions infiniment dérivables (fonctions de classe <math>C^{\infty}</math>). On peut noter que cette restriction suppose l'infinie divisibilité des biens consommés, ce qui est moins absurde qu'il n'y paraît si on considère que la consommation de ces biens peut être fractionnée en plusieurs unités de temps.

Décroissance de l'utilité marginale

Il est assez intuitif de supposer que pour la quasi-totalité des biens, une augmentation de la quantité d'un bien dans un panier augmente ou laisse inchangée l'utilité retirée de ce panier. C'est pourquoi on impose à la fonction d'utilité d'être croissante dans chacun de ses arguments :

<math>\forall i, \frac{\partial U}{\partial x_i}\geq 0</math>

En revanche, on peut également penser que cette augmentation n'est pas indépendante de la quantité de ce bien déjà disponible dans le panier. Ainsi, si la première gorgée de bière procure un plaisir ineffable, la seconde est déjà moins bonne, et ainsi de suite, jusqu'à arriver au moment où l'envie se tarit. Cela signifie que l'utilité de chaque nouvelle gorgée de bière est inférieure à celle de la précédente : l'utilité marginale est décroissante.

<math>\forall i, \frac{\partial^2 U}{\partial^2 x_i}\leq 0</math>

Afin d'éviter les solutions en coins dans les problèmes d'optimisation, on suppose en général que l'utilité de la dernière unité consommée ne devient jamais nulle, propriété dite de non-saturation :

<math>\forall i, \frac{\partial U}{\partial x_i}> 0</math>

Le bien-fondé de cette hypothèse repose sur la rationalité de l'agent économique : si l'utilité est bien définie, l'agent ne perdra jamais son temps à consommer quelque chose qui est dommageable pour lui ou qui ne lui apporte rien.

On peut enfin se restreindre aux domaines où l'utilité marginale est strictement décroissante :

<math>\forall i, \frac{\partial^2 U}{\partial^2 x_i}< 0</math>

On a alors des fonctions d'utilité concaves, et donc des courbes d'indifférence définissant des ensembles convexes.

Élasticité de substitution

En termes de théorie du consommateur, l'élasticité de substitution joue un rôle fondamental dans l'analyse. C'est pourquoi on demande parfois à la fonction d'utilité de présenter une élasticité de substitution constante : pour tout couple de paniers de biens, une diminution de 1% de la quantité de bien A peut être compensée par l'augmentation de <math>c\%</math> de la quantité de bien B, où <math>c</math> est une constante indépendante du couple de paniers. On parle alors de fonction CES (Constant Elasticity of Substitution).

Ces fonctions ont la propriété de traduire une aversion au risque constante de la part de l'agent.

Fonction additivement séparable

Même dans la classe des fonctions d'utilité concaves, on peut avoir des formes fonctionnelles très complexes. Afin d'obtenir des solutions analytiques aux programmes d'optimisation, on utilise souvent des fonctions d'utilité additivement séparables :

<math>\forall (i,j), U(x_i,x_j)=u_i(x_i)+u_j(x_j)</math>

Une telle formulation suppose que les biens ne sont pas complémentaires entre eux, ou que les biens complémentaires (un ordinateur et son système d'exploitation) soient regroupés en un bien composite.

Utilisation

En pratique, Alfred Marshall fait remarquer que l'utilité cardinale ne pose pas de problème insurmontable. Il remarque en effet que si les agents sont suffisamment rationnels pour que la notion d'utilité ordinale ait un sens, on peut également supposer que leur propension à payer (le prix maximal qu'ils sont prêts à payer pour un panier de biens donné) fournit une bonne mesure de l'utilité qu'ils en retirent, ce qui permet également la comparaison entre les agents.

Utilité en incertain

En théorie des probabilités a été développé un concept analogue à celui de la fonction d'utilité. Il s'agit encore d'une fonction qui associe un nombre à un couple (événement, probabilité de cet événement), afin de surmonter les difficultés liées à l'application pratique de l'espérance mathématique.

Le paradoxe de l'espérance

Alors qu'elle constitue un bon outil de prévision, l'espérance mathématique échoue à bien décrire le comportement des agents face à une loterie. Ainsi, un agent averse au risque préfère gagner 1000€ tout de suite plutôt que de jouer à un jeu où il a une chance sur 100 de gagner 100 000€, alors que l'espérance des deux est identique. Les économistes systématisent cet argument en termes d'aversion au risque et d'utilité marginale décroissante pour expliquer ce phénomène.

Inversement, le joueur au Loto montre qu'il préfère jouer avec une chance sur 10 millions de gagner 5 millions d'euros que garder l'euro que lui coûte le billet.

Émile Borel développa un argumentaire expliquant que ce joueur pouvait avoir raison contrairement aux apparences : la perte d'un euro ne changera guère sa vie ; le gain de cinq millions a beau être improbable, il transformera celle-ci de façon qualitative et non simplement quantitative.

Utilité de von Neumann Morgenstern

Proposée par John von Neumann et Oskar Morgenstern dans Theory of Games and Economic Behavior (1944), cette formulation de l'utilité a été très généralement adoptée dans la modélisation de choix lorsque les événements sont probabilisables.

Au lieu de définir la fonction d'utilité sur un espace de biens, on la définit sur un espace de loteries, et on considère celles qui sont linéaires par rapport aux loteries et confondues avec les fonctions d'utilités usuelles sur le sous-espace des loteries certaines : pour une loterie <math>L=\{(p,Q),(1-p,Q')\}</math>,

<math>U(L)=U(\{(p,Q),(1-p,Q')\})=pu(Q)+(1-p)u(Q')</math>

Fonction d'utilité sociale

De façon analogue à ce qui est fait pour le consommateur, il est tentant de définir une fonction d'utilité sociale qui reflète les préférences de la société dans son ensemble. Une telle fonction a été souvent postulée dans l'économie du bien-être ou l'économie politique, sans justification de sa construction.

En pratique, la construction d'une telle fonction se heurte à de multiples difficultés. D'une part, elle repose crucialement sur l'hypothèse d'utilités cardinales (voir infra). D'autre part, la construction d'une fonction de préférence collective, d'où déduire une fonction d'utilité collective, se heurte au théorème d'impossibilité d'Arrow, montrant l'impossibilité de construire une relation de préférence collective ayant les propriétés voulues sans supposer qu'un individu unique impose ses préférences à tous les autres.

Utilité indirecte

Voir : théorie du consommateur

La fonction d'utilité indirecte est un élément du problème dual du consommateur. Pour un niveau de ressources initiales et un vecteur de prix donné, la fonction d'utilité indirecte donne la valeur maximale de l'utilité atteignable par cet agent.

Utilité et désutilité

On parle de désutilité comme contraire de l'utilité : un sacrifice, un dommage sans compensation (externalité négative). On évoque ainsi la désutilité du travail quand le salaire est considéré comme trop faible par le salarié, ou parce qu'il trouve une plus grande utilité au loisir ou au chômage.

Par analogie, on peut définir la désutilité marginale comme valeur absolue de l’utilité marginale lorsque celle-ci est négative.

Utilité gratuite et utilité onéreuse

Frédéric Bastiat distingue deux types d'utilités[1] :

  • l'utilité gratuite : celle qui est due à la nature, ou à la communauté ;
  • l'utilité onéreuse : liée au travail humain ou à la propriété.

Citations

  • Certains mathématiciens sont allés jusqu'à déclarer que le calcul économique pourrait être établi sur la base d'unités d'utilité. Ils appellent leurs méthodes : analyse d'utilité. [...] Leur idéal est de construire une théorie économique conforme au schéma de la mécanique. (Ludwig von Mises, L'Action humaine).
  • Les mêmes actions, inspirées d’abord dans la société primitive par l’utilité générale, ont été attribuées plus tard, par d’autres générations, à d’autres motifs : parce que l’on craignait et vénérait ceux qui exigeaient et recommandaient ces actes, ou par habitude parce que, dès son enfance, on les avait vu faire autour de soi, ou encore par bienveillance, parce que leur exercice amenait partout la joie et des visages approbateurs, ou enfin par vanité parce qu’ils étaient loués pour cela. De pareilles actions dont on a oublié le motif fondamental, celui de l’utilité, sont alors appelées morales : non peut-être parce qu’elles ont été faites par ces motifs différents, mais parce qu’elles n’ont pas été faites pour des raisons d’une utilité consciente. — D’où vient cette haine de l’utilité qui devient ici visible, alors que toute action louable, exclut littéralement de toute action en vue de l’utilité ? — Il est évident que la société, foyer de toute morale et de toutes les louanges en faveur des actes moraux, a eu à lutter trop longuement et trop durement avec l’intérêt particulier et l’entêtement de l’individu pour ne pas finir par considérer comme supérieur au point de vue moral, tout autre motif que l’utilité. C’est ainsi que naît l’apparence qui fait croire que la morale n’est pas sortie de l’utilité : alors qu’en réalité elle n’est pas autre chose au début que l’utilité publique qui a eu grand-peine à se faire valoir et à se faire prendre en considération contre toutes les utilités privées. (Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain)

Voir aussi

Sur l'utilité dite "publique", voir : Intérêt public

Notes et références

Bibliographie

  • 1968, Nicholas Georgescu-Roegen, "Utility", In: David L. Sills, dir., "International encyclopedia of the social sciences", Vol 16, London: Macmillan and the Free Press, pp236-267

Liens externes


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