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Libéria

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Le Liberia présente un cas unique en Afrique : né d'une initiative américaine mêlant philanthropie et conservatisme social, le pays fut conçu comme un refuge pour les esclaves affranchis. Ce projet, porté par l'American Colonization Society (ACS) dès 1816, s'inscrit dans une vision de la "liberté" : celle de créer une société de marché et de gouvernement représentatif pour une diaspora d'anciens esclaves, tout en répondant aux craintes des esclavagistes américains redoutant une révolte de masse sur le sol américain. En 1847, le Liberia devient la première république indépendante d'Afrique, adoptant une constitution et un drapeau calqués sur le modèle américain. Cependant, ce "libéralisme" fut d'emblée exclusif, réservé aux colons américano-libériens face à une population autochtone majoritaire.

Le « Libéralisme de Plantation » sous le True Whig Party (1876-1980)

Pendant près d’un siècle, de 1876 à 1980, le Liberia a vécu sous la coupe d’un parti unique, le True Whig Party. Ce régime, le plus long de l’histoire du continent africain, a instauré une oligarchie paradoxale : farouchement libérale en matière économique, mais résolument liberticide sur le plan politique et social. Les colons américano-libériens, minoritaires mais dominateurs, y ont bâti un système taillé sur mesure pour préserver leur privilège de classe, tout en affichant les oripeaux d’une république à l’américaine.

Dès l’indépendance de 1847, les fondateurs du Liberia copient la Constitution des États-Unis, mais en y ajoutant un verrou mortel : le suffrage censitaire. Pour voter ou être élu, il faut posséder des biens immobiliers d’une valeur minimale ; un seuil que les populations autochtones, vivant en économie de subsistance, ne peuvent franchir. Résultat, moins de 2 % de la population, uniquement les Américano-Libériens et leurs descendants, accèdent au droit de vote et aux fonctions publiques.

Les autochtones ne sont pas seulement exclus de la citoyenneté ; ils sont juridiquement considérés comme des « indigènes non civilisés ». Un statut qui justifie l’injustifiable : le travail forcé, le déplacement des villages pour faire place aux concessions étrangères, et l’absence totale de droits fonciers. La terre, ressource essentielle, est confisquée au nom de la propriété privée soi-disant libérale, mais au seul profit de l’élite côtière. Les « indigènes » ne deviennent officiellement « citoyens » qu’à partir des années 1930, et encore à des conditions si restrictives que la masse de la population reste, jusqu’en 1945, soumise à une tutelle coloniale déguisée.

Sur le plan commercial, en revanche, le Liberia applique un libéralisme affirmé. Dès la fin du XIXe siècle, le pays s’ouvre aux capitaux étrangers, britanniques et allemands d’abord, puis américains. L’apogée de ce système a lieu dans les années 1920, avec l’arrivée de la firme Firestone.

En 1926, désireuse d’échapper aux monopoles britanniques sur le caoutchouc en Asie, Firestone obtient du président Charles D.B. King une concession de plus d’un million d’acres, soit près de 4 % du territoire libérien, pour une durée de 99 ans. En échange, la compagnie verse des redevances dérisoires et prête au gouvernement libérien cinq millions de dollars à des conditions usuraires. Ce prêt, jamais vraiment remboursé, permet à Firestone de peser directement sur la politique intérieure : Monrovia devient une semi-colonie économique des États-Unis.

Dans cette « économie de comptoir », les richesses (caoutchouc, puis plus tard minerai de fer) sont extraites par le travail des autochtones, encadrées par l’armée américano-libérienne, et exportées sans transformation locale. Les bénéfices ne profitent qu’à une poignée de familles (les Barclay, les Tubman, les King) tandis que l’État se réduit à une coquille vide, incapable de construire des routes, des écoles ou des hôpitaux à l’intérieur du pays. Ce libéralisme-là n’est qu’un pillage organisé, doublé d’une ségrégation ethnique intérieure : les « civilisés » de la côte exploitent les « non-civilisés » de la forêt, au nom du commerce et de la modernité.

Ainsi, jusqu’à la fin des années 1970, le Liberia offre le spectacle étrange d’une république indépendante, membre fondateur de la Société des Nations, mais pratiquant envers sa propre majorité une politique digne d’un régime colonial. Le True Whig Party a transformé le libéralisme en une idéologie de domination : une liberté du capital, mais aussi une servitude des hommes.

Les réformes de William Tubman (1944-1971) et l'échec de l'intégration

En 1944, William Vacanarat Shadrach Tubman accède à la présidence du Liberia. Il hérite d'un pays à bout de souffle : l'oligarchie du True Whig Party vacille, les scandales liés au travail forcé éclaboussent Monrovia sur la scène internationale, et l'économie de comptoir montre ses limites. Face à l'effondrement annoncé, Tubman, homme habile et autoritaire, comprend qu'une réorientation est indispensable. Il engage alors le Liberia sur une double voie, apparemment contradictoire : ouvrir grand les vannes du capitalisme étranger tout en promettant une intégration progressive des autochtones à la nation. Cette tentative, saluée à l'époque comme un « miracle libérien », s'avérera pourtant une illusion de façade.

  • La « Porte Ouverte » et la fièvre du minerai de fer

Tubman lance en 1944 sa célèbre Open Door Policy. Jusque-là, l'économie libérienne reposait presque exclusivement sur le caoutchouc de Firestone, dont le monopole asphyxiait le pays. Tubman décide de diversifier et d'attirer massivement les capitaux étrangers, sans conditions. Les investisseurs américains et européens se voient offrir des concessions gigantesques, des exonérations fiscales quasi totales et une main-d'œuvre à bas coût, toujours puisée parmi les autochtones.

L'appât est le minerai de fer. Dans les années 1950 et 1960, les montagnes du Nimba et du Bong se révèlent être parmi les gisements les plus riches du monde. La Liberia Mining Company (filiale de Republic Steel), puis la LAMCO (géré par le suédois Grängesberg) signent des contrats léonins : elles construisent des chemins de fer, des ports à Buchanan et à Monrovia, mais versent à l'État des redevances dérisoires. Le minerai part en Europe et au Japon, transformé ailleurs, tandis que le Liberia reste qu'un simple extracteur.

Cette politique produit une croissance spectaculaire sur les tableaux de bord. Entre 1950 et 1970, le PIB libérien augmente en moyenne de 6 % par an. Monrovia se pare de buildings, d'hôtels climatisés et de voitures américaines. Mais cette prospérité est factice : elle ne repose que sur l'exportation de deux matières premières, le caoutchouc et le minerai de fer. Le pays ne fabrique rien, ne raffine rien, ne transforme rien. Dès que les cours mondiaux chutent, le Liberia encaisse de plein fouet la crise.

  • La « politique d'unification » : un vernis sur la ségrégation

Sur le plan intérieur, Tubman lance en 1945 la National Unification Policy. Il accorde officiellement le droit de vote aux autochtones et fait entrer quelques notables locaux dans l'administration. Il supprime la distinction légale entre « citoyens » et « indigènes non civilisés ». En apparence, la ségrégation s'achève.

Dans les faits, l'unification ne profite qu'à une infime élite autochtone cooptée par le régime. Les fils de chefs coutumiers sont envoyés à l'université, parfois aux États-Unis, puis intègrent l'administration ou l'armée, à condition de renoncer à leurs langues et à leurs coutumes pour adopter les manières américano-libériennes. Cette politique du « parapluie », Tubman aime dire qu'il étend son parapluie sur tous, mais seuls quelques-uns s'y abritent, ne modifie en rien la structure profonde des inégalités.

Le fossé se creuse même : les régions de l'intérieur (comtés du Lofa, du Nimba, du Grand Gedeh) restent sans routes bitumées, sans hôpitaux, sans écoles secondaires. Les recettes du fer et du caoutchouc financent la côte : Monrovia, Buchanan, Harper. Un autochtone du Lofa a, en 1970, la même espérance de vie et le même accès à l'eau potable qu'en 1944. Le travail forcé a certes diminué, mais il n'a pas disparu : des villages entiers sont encore réquisitionnés pour entretenir les concessions étrangères, sans salaire ni recours.

  • La vulnérabilité chronique

Cette double politique, libéralisme économique et intégration de façade, rend le Liberia dangereusement dépendant. Tout au long des années 1960, le pays vit au rythme des cours du minerai de fer. Quand les prix montent, l'État dépense sans compter : il construit des bâtiments publics clinquants, finance des voyages à l'étranger, achète la loyauté des élites locales par des cadeaux et des postes. Quand les prix baissent, les caisses de l'État se vide, les salaires des fonctionnaires sont impayés, et les autochtones retournent à la misère.

Cette fragilité structurelle explose à la fin du mandat de Tubman. En 1971, il meurt après vingt-sept ans de pouvoir, laissant un Liberia plus riche mais aussi plus instable qu'à son arrivée. Son successeur, William Tolbert, hérite d'une bombe à retardement : une dette extérieure croissante, une dépendance totale aux capitaux étrangers, et une majorité autochtone qui, pour la première fois, commence à réclamer non plus des miettes, mais l'équité de justice sociale et économique réelle. Tubman avait cru moderniser le vieux système en l'ouvrant au monde. Il n'avait fait que le gonfler d'air azoté avant une implosion inévitable.

La rupture violente de 1980 et l'implosion de l'État

La mort de William Tubman en 1971 laisse le Liberia orphelin d'un patriarche qui, malgré ses limites, avait su maintenir l'illusion de la stabilité. Son successeur, William Tolbert, fils d'une grande famille américano-libérienne, accède au pouvoir avec des intentions généreuses mais une volonté chancelante. Il hérite d'un système verrouillé par le True Whig Party, d'une économie dépendante des matières premières et d'une dette extérieure qui gonfle dangereusement. En moins d'une décennie, les contradictions jamais résolues du libéralisme libérien vont exploser, jusqu'à l'irréparable.

  • La faillite annoncée : choc pétrolier, émeutes du riz et impuissance de Tolbert

Les années 1970 sont cruelles pour le Liberia. Le premier choc pétrolier de 1973 fait flamber le prix du carburant et des produits importés. Or, le Liberia importe presque tout (du riz, des vêtements, des médicaments) tandis que ses exportations (fer, caoutchouc) voient leurs cours stagner. L'État, qui vit des taxes sur ces exportations, se retrouve à court d'argent. Tolbert emprunte massivement auprès du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, qui imposent des plans d'ajustement structurel : baisse des dépenses publiques, suppression des subventions sur les produits de première nécessité.

La goutte d'eau qui fait déborder le vase est le prix du riz, aliment de base de la population. En 1979, le gouvernement Tolbert annonce une hausse de 50 % du prix du riz importé, officiellement pour décourager la contrebande vers les pays voisins. Dans les faits, cette mesure ruine les familles autochtones les plus pauvres. Le 14 avril 1979, le parti d'opposition Progressive Alliance of Liberia (PAL) organise une marche pacifique à Monrovia. La manifestation dégénère : des milliers de citoyens descendent dans la rue, pillent les entrepôts, saccagent les magasins des commerçants américano-libériens. L'armée tire, faisant une centaine de morts. C'est le « Easter Sunday uprising », le soulèvement du dimanche de Pâques. Le libéralisme de façade a vécu.

Tolbert, paniqué, arrête les leaders de la PAL et fait fermer les journaux. Mais le mal est plus profond : pour la première fois, la rue autochtone a brisé le mur du silence. L'oligarchie américano-libérienne, aveugle et arrogante, ne perçoit pas le séisme qui se prépare.

  • Le coup d'État de Samuel Doe : la chute de l'oligarchie

Le 12 avril 1980, un groupe de soldats autochtones de bas grade, menés par le sergent-chef Samuel Kanyon Doe, un Krahn[1] de l'intérieur à peine alphabétisé, investit le palais présidentiel. Tolbert est sauvagement assassiné dans son lit, et treize ministres américano-libériens sont sommairement exécutés sur une plage de Monrovia, sous les yeux d'une foule en liesse.

La portée symbolique de cet événement est immense. Pour la première fois depuis 1847, un autochtone renverse par les armes la vieille oligarchie côtière. Le True Whig Party, après 104 ans de pouvoir hégémonique, est balayé. L'Amérique, qui avait toujours soutenu Monrovia comme un poste avancé contre le communisme, reconnaît rapidement Doe, craignant un basculement vers l'Union soviétique.

Dans l'immédiat, les espoirs sont immenses. Les autochtones croient qu'advient enfin la démocratie inclusive promise depuis un siècle. Doe proclame un « redressement moral » et promet de rendre le pays aux « vraies filles et vrais fils du Liberia ». Mais très vite, le vernis se craquelle.

  • La dérive dictatoriale : l'illusion démocratique balayée

Doe n'a aucun projet de société, aucun programme économique cohérent, aucune culture politique. Il suspend la Constitution, gouverne par décrets et instaure un People's Redemption Council (Conseil populaire de rédemption) composé de militaires. En réalité, il concentre tous les pouvoirs entre ses mains et celles de son ethnie d'origine, les Krahn.

La terreur s'installe. Doe élimine méthodiquement ses anciens alliés, accusés de complot. Les Gio et les Mano, ethnies rivales de l'intérieur, sont persécutés. L'armée, désormais composée en majorité de Krahn, se livre à des exactions : pillages, viols, exécutions sommaires. La corruption, que Doe prétendait éradiquer, devient plus systémique encore que sous l'ancien régime : l'État fonctionne au clientélisme ethnique, les postes s'achètent, les recettes des concessions étrangères (notamment celle de Firestone) disparaissent dans les comptes personnels du dictateur.

Sur le plan économique, Doe se soumet aux injonctions du FMI et de la Banque mondiale, poursuivant les politiques d'ajustement structurel. Il privatise les entreprises publiques, supprime les emplois, réduit les services sociaux. Mais sans contrepartie : la croissance ne revient pas, l'inflation explose, et la dette atteint des sommets. Les concessions minières et agricoles restent entre les mains des mêmes firmes étrangères, avec les mêmes conditions léonines. Simplement, désormais, les bénéfices du pillage ne profitent plus aux Américano-Libériens mais à une junte militaire analphabète économiquement et brutale.

  • L'implosion finale

Cette dérive conduit rapidement à l'implosion. Dès 1985, Doe organise une élection truquée, qu'il remporte avec 99 % des voix. La fraude est si grossière que la communauté internationale, à l'exception des États-Unis, condamne le scrutin. L'opposition, menée par Jackson Doe (sans lien de parenté), dénonce la mascarade. L'année suivante, une tentative de coup d'État menée par Thomas Quiwonkpa, un Gio[2], échoue. En représailles, les forces krahn de Doe massacrent des milliers de Gio et Mano dans le comté de Nimba. Le Liberia bascule dans une logique de guerre ethnique.

À la fin des années 1980, l'État libérien n'existe plus. Les routes sont coupées, l'administration a disparu de l'intérieur, l'économie se réduit à la contrebande et au trafic d'armes. Ce vide attire les prédateurs : Charles Taylor, ancien allié de Doe reconverti en seigneur de guerre, s'engouffre dans la brèche. Le 24 décembre 1989, il franchit la frontière depuis la Côte d'Ivoire avec une centaine d'hommes, déclenchant la première guerre civile libérienne. Le régime de Doe s'effondre en septembre 1990, lorsque le président est capturé puis exécuté par des rebelles alliés à Taylor, dans des circonstances d'une atroce barbarie.

Ainsi, ce qui avait commencé comme un espoir de libération pour les autochtones s'achève en cauchemar absolu. Le libéralisme oligarchique des Américano-Libériens, balayé en 1980, laisse place à une dictature ethnique sanglante, elle-même remplacée par une guerre civile où s'affrontent des seigneurs de guerre sans idéologie ni projet. Le Liberia a sombré dans le chaos, pour plus d'une décennie.

Chaos et tentative de retour à l'ordre libéral (1989-présent)

La chute de Samuel Doe en 1990 ne met pas fin aux violences. Elle ouvre au contraire une période de barbarie sans nom, où le Liberia se désagrège complètement. Pendant quatorze ans, deux guerres civiles successives (1989-1997 puis 1999-2003) transforment ce petit pays d'Afrique de l'Ouest en un laboratoire de l'horreur. L'économie de marché formelle s'effondre, remplacée par un pillage organisé : le diamant, le bois précieux et le « caoutchouc sanglant » (blood rubber) deviennent les monnaies des seigneurs de guerre. Ce n'est qu'à partir des années 2000, sous pression internationale, que le Liberia tente de se reconstruire. Cette renaissance, fragile et incomplète, voit l'accession au pouvoir de deux figures emblématiques : Ellen Johnson Sirleaf, la première femme présidente d'Afrique, puis, plus surprenant, George Weah, l'enfant des quartiers pauvres devenu star mondiale du football.

  • L'effondrement total : l'économie de guerre et le règne de Charles Taylor

Dès l'invasion de 1989 par le National Patriotic Front of Liberia (NPFL) de Charles Taylor, l'ordre libéral hérité des Américano-Libériens vole en éclats. Taylor, intellectuel formé aux États-Unis, ancien allié de Doe devenu ennemi juré, n'a pas d'idéologie. Il veut le pouvoir, et pour cela, il mobilise les rancunes ethniques, notamment celles des Gio et des Mano[3] massacrés sous Doe. Très vite, le pays se fragmente en fiefs contrôlés par des seigneurs de guerre : Taylor à l'ouest et au centre, Prince Johnson (un ancien de Taylor) à Monrovia, Alhaji Kromah et ses ULIMO[4] dans l'ouest.

L'économie de guerre fonctionne selon une logique prédatrice. Les combattants, souvent des enfants-soldats enrôlés de force, ne reçoivent pas de solde. Ils vivent du pillage. Les diamants alluviaux du nord-est (région de Lofa) sont extraits par des esclaves puis échangés contre des armes, souvent auprès de marchands libanais ou de complices en Sierra Leone voisine. Le bois précieux (acajou, iroko) est coupé illégalement et exporté via la Côte d'Ivoire. Quant au caoutchouc de Firestone, les plantations sont morcelées entre les factions : Taylor en contrôle une partie, ses rivaux l'autre. Le caoutchouc est acheminé vers les ports sous escorte armée et vendu à vil prix, finançant l'achat de nouvelles kalachnikovs.

Les droits de propriété, socle de tout libéralisme, n'existent plus. Les fermes sont abandonnées, les usines pillées, les écoles transformées en casernes. La Banque centrale est vidée par les belligérants. En 1995, le PIB du Liberia a chuté de 90 % par rapport à 1987. L'espérance de vie tombe à 42 ans. Le pays a régressé au-delà de ce qu'il était en 1847.

  • Les accords de paix et l'élection chaotique de 1997

Sous la pression de la CEDEAO (Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest) et des Nations unies, une série d'accords de paix (Cotonou, Abuja) tente de ramener la paix. Une force d'interposition, l'ECOMOG, occupe Monrovia mais peine à contrôler l'intérieur. En 1997, des élections sont organisées. Le choix est effrayant : voter pour Charles Taylor, le pire des seigneurs de guerre, ou risquer la reprise des combats.

Taylor, qui a financé sa campagne en vendant du bois et des diamants, lance un slogan terrifiant et cynique : « Il a tué ma mère, il a tué mon père, je voterai pour lui ». La population, épuisée, cède. Taylor remporte l'élection avec 75 % des voix. Il devient président, mais ne désarme pas ses milices. Le calme n'est qu'une trêve.

  • Le retour à la guerre et la chute de Taylor (1999-2003)

Taylor gouverne comme un seigneur de guerre en costume. Il réprime l'opposition, contrôle les médias, et surtout, déstabilise les pays voisins (Guinée, Côte d'Ivoire, Sierra Leone) pour y piller leurs ressources. En Sierra Leone, il soutient le Revolutionary United Front (RUF) de Foday Sankoh, tristement célèbre pour ses amputations de civils, en échange de diamants. Ce commerce criminel lui vaut d'être inculpé par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone en 2003.

La guerre reprend en 1999, lorsque des groupes rebelles (le LURD, soutenu par la Guinée, puis le MODEL) attaquent le Liberia depuis l'ouest et le sud. Taylor résiste jusqu'en 2003, mais la chute de Monrovia est imminente. En août 2003, sous pression américaine (le président George W. Bush envoie des navires de guerre au large), Taylor s'exile au Nigeria. La guerre civile prend fin, après plus de 250 000 morts et un million de déplacés (sur une population de 3 millions).

  • La transition démocratique : Ellen Johnson Sirleaf et la relibéralisation

Les accords de paix d'Accra (2003) mettent en place un gouvernement de transition. En 2005, le Liberia organise des élections libres. Deux figures dominent : Ellen Johnson Sirleaf, économiste formée à Harvard, ancienne fonctionnaire de la Banque mondiale et du PNUD, et George Weah, légende du football, Ballon d'Or en 1995, qui incarne l'espoir des jeunes déshérités.

Sirleaf, surnommée la « Dame de fer », porte un projet de retour à l'ordre libéral. Elle promet la lutte contre la corruption, le rétablissement de l'État de droit, l'attraction des investissements étrangers et le remboursement de la dette extérieure (qui atteint 4,9 milliards de dollars). Elle est élue et devient, en janvier 2006, la première femme présidente d'Afrique.

Son mandat (2006-2018) est celui de la reconstruction. Elle obtient l'annulation d'une grande partie de la dette par le FMI et la Banque mondiale. Elle attire les investisseurs (Firestone reste, ArcelorMittal signe une concession minière de 67 ans). Elle met en place une Commission vérité et réconciliation pour juger les crimes des guerres civiles, mais sans poursuites pénales massives, afin de ne pas raviver les tensions.

Cependant, la relibéralisation a ses limites. La corruption reste endémique : plusieurs de ses proches sont accusés de détournements. La croissance économique est réelle (7 % par an entre 2010 et 2013), mais elle profite surtout aux sociétés étrangères et à une nouvelle élite, tandis que les trois quarts de la population vivent toujours avec moins de 1,25 dollar par jour. L'héritage du libéralisme historique pèse : la méfiance envers l'État reste immense, et les infrastructures (routes, électricité, eau) ne couvrent que Monrovia et quelques villes côtières.

  • L'impact de George Weah : la revanche des oubliés

En 2017, George Weah, devenu sénateur, se présente à nouveau à la présidence. Il incarne le contre-modèle de Sirleaf : lui n'est pas une technocrate formée à Harvard, mais un enfant du ghetto de Clara Town, à Monrovia, qui a échappé à la misère par le football. Pour les jeunes libériens, nés pendant ou juste après les guerres civiles, Weah est un héros, un symbole de réussite malgré l'absence de connections politiques.

Weah remporte l'élection face à Joseph Boakai, l'héritier désigné de Sirleaf. Son arrivée au pouvoir en janvier 2018 est un séisme politique. Pour la première fois, un président autochtone, non formé à l'école américano-libérienne, non issu de l'élite côtière, accède à la magistrature suprême grâce aux élections.

Son bilan est contrasté. D'un côté, Weah incarne une forme de libéralisme populaire : il réduit les frais de scolarité dans les universités publiques, construit des marchés, investit dans les routes de l'intérieur. Il bénéficie du soutien des États-Unis et de la Chine, qui voient en lui un partenaire stable. Mais de l'autre, son mandat est entaché par une corruption persistante (plusieurs de ses ministres sont accusés de détournements), une gestion chaotique de l'économie et un endettement qui se creuse à nouveau. La pandémie de la Covid-19 et la guerre en Ukraine, qui font flamber les prix des produits importés, plongent le Liberia dans une nouvelle récession.

En 2023, Weah est battu par Joseph Boakai, qui lui succède. Ce retour à la normale politique montre la fragilité de la démocratie libérienne : elle tient, mais elle vacille à chaque crise.

  • Résilience fragile : l'héritage empoisonné

Aujourd'hui, le Liberia est une démocratie qui survit, mais ne prospère pas. L'État de droit est rétabli sur le papier : il y a un parlement, des élections, des juges, une presse libre. Mais dans les faits, la corruption ronge tout, l'administration est inefficace, et la justice est lente et partiale. L'économie de marché a repris : on trouve des supermarchés à Monrovia, des concessionnaires de voitures, des banques. Mais cette économie est une bulle : elle repose sur les mêmes exportations de matières premières (caoutchouc, fer, bientôt huile de palme) et sur l'aide internationale. Le Liberia ne fabrique toujours rien, ne transforme toujours rien.

Le libéralisme qui, pendant 130 ans, signifia l'oppression pour la majorité des Libériens, a laissé des traces indélébiles : une défiance envers l'État, une concentration des richesses sur la côte, une incapacité chronique à construire des institutions inclusives. Les guerres civiles, elles, ont ajouté à ce passif la violence ethnique et la culture du pillage. George Weah, malgré sa popularité, n'a pas réussi à briser ces chaînes. Boakai, élu sur un programme de lutte contre la corruption, hérite d'un pays exsangue.

Le Liberia d'aujourd'hui est une résilience fragile, un patient qui a quitté la salle de réanimation mais reste sous perfusion. Il tente de reconstruire son État de droit et son économie de marché, hanté par le fantôme d'un libéralisme qui fut d'abord une idéologie de domination. L'histoire du libéralisme au Liberia est celle d'une promesse trahie : celle d'une république libre, qui devint une prison pour les siens, puis un champ de ruines, avant d'essayer, péniblement, de renaître de ses cendres.

Informations complémentaires

Notes et références

  1. Le Krahn est un groupe ethnique du Liberia (et accessoirement de Côte d'Ivoire). Historiquement, les Krahn vivaient principalement dans la forêt du sud-est du pays (comté de Grand Gedeh). Ils étaient considérés par l'oligarchie américano-libérienne comme des « indigènes non civilisés » et restèrent longtemps exclus du pouvoir. C'est pourquoi l'arrivée de Samuel Doe, un Krahn, au pouvoir en 1980 fut vécue comme une revanche sur les élites côtières. Malheureusement, Doe favorisa ensuite sa seule ethnie dans l'armée et l'administration, ce qui exacerba les tensions ethniques et participa au déclenchement des guerres civiles.
  2. Le Gio (ou Dan) est un groupe ethnique du nord-est du Liberia (principalement dans le comté de Nimba). Agriculteurs et forestiers, ils furent, comme les Krahn et les autres autochtones, longtemps dominés et marginalisés par l'oligarchie américano-libérienne. Leur rivalité avec les Krahn devint meurtrière sous la dictature de Samuel Doe : après une tentative de coup d'État avortée menée par un Gio (Thomas Quiwonkpa) en 1985, l'armée krahn de Doe massacra des milliers de civils Gio et Mano. Ces violences contribuèrent à plonger le Liberia dans la guerre civile dès 1989.
  3. Le Mano (ou Maan) est un groupe ethnique du nord-est du Liberia, principalement présent dans le comté de Nimba, frontalier de la Guinée et de la Côte d'Ivoire. Comme les Gio (leurs voisins et alliés traditionnels), les Mano étaient des agriculteurs forestiers longtemps marginalisés par l'oligarchie américano-libérienne. Sous la dictature de Samuel Doe (1980-1990), ils subirent d'atroces massacres aux côtés des Gio, après la tentative de coup d'État manquée de 1985. Ces violences ethniques contribuèrent à alimenter la première guerre civile (1989-1997), lorsque Charles Taylor mobilisa les Gio et les Mano contre les Krahn de Doe. Aujourd'hui, les Mano restent une communauté importante de l'intérieur, toujours marquée par ces traumatismes.
  4. L'ULIMO (United Liberation Movement of Liberia for Democracy) est un groupe armé apparu en 1991 pendant la première guerre civile libérienne. Il était constitué principalement d'anciens soldats de l'armée de Samuel Doe (majoritairement issus des ethnies Krahn et Mandingo) qui avaient fui après la chute du dictateur. Leur objectif : renverser Charles Taylor, le principal seigneur de guerre de l'époque, qu'ils accusaient d'avoir déclenché le chaos. L'ULIMO contrôla l'ouest du Liberia (comtés de Lofa, Grand Cape Mount) et se livra à des exactions tout aussi brutales que ses adversaires, pillant les ressources (diamants, bois, caoutchouc) pour financer la guerre. Fragilisé par des rivalités internes, le mouvement se scinda en deux factions rivales en 1994 : ULIMO-J (favorable à la Côte d'Ivoire) et ULIMO-K (proche de la Guinée). L'ULIMO disparut progressivement après les accords de paix de 1996.

Bibliographie

  • 1965, Jean-Claude Nardin, « Le Libéria et l’opinion publique en France 1821-1847 », Cahiers d’Études africaines, pp96-144
  • 2006, Mary H. Moran, "Liberia: The Violence of Democracy", Philadelphia, University of Pennsylvania Press

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