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Daniel Attas
Daniel Attas est professeur associé (Associate Professor) au Département de philosophie de l'Université hébraïque de Jérusalem, où il dirige également le programme intégré : Philosophie, Économie et Science politique (PEP). Ses recherches portent principalement sur la justice distributive, la propriété de soi (self-ownership), le libertarianisme, et l'éthique économique. Il est notamment connu pour sa critique systématique du libertarianisme et sa proposition alternative de « liberté originaire » (Original Freedom).
Exposé de la critique d'Attas contre le libertarianisme
Daniel Attas entreprend une critique rigoureuse du libertarianisme qu'il qualifie lui-même de « reconstruction sympathique » (sympathetic reconstruction). Il ne s'agit pas d'une réfutation hâtive ou d'une caricature, mais d'une prise au sérieux des prémisses libertariennes pour en montrer les conséquences ultimes. Son examen aboutit à un constat sans appel : le libertarianisme est intenable.
1. L'impôt comme violation inévitable des droits de propriété
Attas commence par s'emparer d'une question centrale : l'impôt redistributif est-il compatible avec les droits de propriété libertariens ? Sa réponse est radicalement négative.
Pour le libertarien, le droit de propriété est un droit véritable : il confère à son titulaire un pouvoir de contrôle exclusif sur une chose, y compris le pouvoir d'exclure autrui. Or, l'impôt consiste précisément à prélever une partie des ressources d'un individu sans son consentement. Quelle que soit la manière dont on le présente (impôt sur le revenu, sur la consommation, sur la fortune) le mécanisme est toujours le même : l'État prend quelque chose qui appartient à un citoyen pour le transférer à un autre ou pour financer des services collectifs.
Attas examine ensuite les tentatives libertariennes pour échapper à cette conclusion. Certains proposent de « redéfinir » la propriété de sorte que l'impôt ne soit plus une violation mais une simple détermination de ce qu'est la propriété. D'autres soutiennent que l'impôt est le prix à payer pour la protection étatique des droits. Attas montre que ces échappatoires échouent.
Si l'on « redéfinit » le droit de propriété pour y inclure d'emblée l'obligation de payer l'impôt, alors on ne dit rien de substantiel sur la justice. On se contente de définir le problème par décret. En réalité, dit Attas, la seule manière cohérente de justifier l'impôt est d'admettre qu'il viole les droits de propriété, puis de montrer que cette violation est justifiée. Mais cette seconde étape, la justification, est précisément ce que le libertarien refuse par principe.
Attas conclut donc ce premier point : l'impôt est bien une violation des droits de propriété. Les libertariens ont raison sur ce diagnostic. Leur erreur est de croire que ce diagnostic met fin au débat. En réalité, il le commence à peine : il faut maintenant décider si cette violation peut être justifiée. Mais en admettant cela, le libertarien a déjà perdu la partie la plus importante de son argumentation, car il a concédé que son système pur, sans impôt, n'est pas réalisable.
2. L'échec des justifications lockéennes de l'appropriation originaire
Attas s'attaque ensuite au second pilier du libertarianisme : la théorie de l'appropriation originaire, c'est-à-dire la manière dont des biens initialement sans propriétaire deviennent légitimement la propriété privée de quelqu'un.
La réponse libertarienne standard s'inspire de John Locke : un individu acquiert la propriété d'une chose en y mêlant son travail, à condition de laisser « assez et d'aussi bonne qualité » pour les autres (le fameux Lockean proviso). Attas montre que cette justification est intenable pour plusieurs raisons.
D'abord, que signifie « mêler son travail » à une chose ? Si je possède déjà mon corps et mon travail, et que je les utilise sur une ressource vierge, en deviens-je le propriétaire ? Mais pourquoi l'extension vaudrait-elle dans ce sens ? On pourrait tout aussi bien soutenir que ma personne reste ma personne, et que la ressource reste sans propriétaire, ou qu'elle devient commune. L'idée de « mêler » est une métaphore, non un argument.
Ensuite, le Lockean proviso' est soit trop faible, soit trop fort. S'il signifie simplement qu'il faut laisser « assez » pour que les autres puissent survivre, alors dans un monde aux ressources limitées et à la population croissante, toute appropriation privée finit par violer le proviso. S'il signifie qu'il faut laisser exactement autant que ce qui existait avant l'appropriation, alors aucune appropriation n'est jamais possible, car prélever une ressource, même infime, réduit objectivement ce qui reste pour les autres. Le proviso est donc incapable de faire le travail qu'on attend de lui : délimiter des appropriations légitimes.
Attas en conclut que la théorie lockéenne n'offre aucune base solide pour la propriété privée. Elle repose sur des intuitions contestables et des métaphores trompeuses. Si l'on ne peut pas justifier le premier acte d'appropriation, alors toute la chaîne des titres de propriété qui en découle est suspendue dans le vide.
3. L'impossibilité de fonder la propriété de soi de manière cohérente
Le troisième pilier du libertarianisme est la propriété de soi (self-ownership) : chaque individu est propriétaire absolu de son corps, de ses talents et de sa force de travail. Attas montre que cette notion, si intuitive qu'elle puisse paraître, est en réalité insoutenable une fois qu'on l'examine sérieusement.
Le problème fondamental est le suivant : si je suis véritablement propriétaire de moi-même, alors j'ai le droit de vendre mon corps, mes organes, ou de me vendre comme esclave. Après tout, un propriétaire a le droit d'aliéner ce qu'il possède. Or, la plupart des libertariens reculent devant cette conséquence. Ils soutiennent que l'esclavage volontaire est impossible ou interdite. Mais pourquoi ? Si je suis pleinement propriétaire de moi-même, en vertu de quel principe ne pourrais-je pas consentir à perdre cette propriété ?
Attas montre que les tentatives pour sauver la propriété de soi sans tomber dans la justification de l'esclavage volontaire sont toutes incohérentes. On ne peut pas être à la fois propriétaire absolu de soi-même et interdire la vente de cette propriété. C'est comme si l'on disait à quelqu'un : « Vous êtes le propriétaire de votre maison, mais vous n'avez pas le droit de la vendre ». Une telle affirmation est contradictoire.
Attas propose donc d'abandonner purement et simplement le langage de la propriété appliqué à la personne. Ce n'est pas parce que nous avons des droits sur notre corps et sur notre vie que ces droits sont des droits de propriété. Ils pourraient être d'une autre nature. Cette distinction, essentielle pour Attas, ouvre la voie à son alternative positive – la « Liberté Originaire ». Sa conclusion est négative : la propriété de soi est un concept intenable.
4. Conclusion d'Attas : le libertarianisme ne peut justifier aucun résultat distributif acceptable
Attas rassemble les fils de son argumentation. Le libertarianisme échoue sur les trois fronts principaux :
- 1. L'impôt : il est une violation des droits de propriété, mais les libertariens ne peuvent ni l'accepter (car il viole leurs principes) ni le justifier (car ils refusent toute justification externe).
- 2. L'appropriation originaire : la théorie lockéenne ne parvient pas à justifier le passage de la communauté des biens à la propriété privée en raison du proviso.
- 3. La propriété de soi : le concept est soit incohérent (s'il autorise l'esclavage volontaire) soit tronqué (s'il l'interdit sans raison).
Dès lors, que reste-t-il ? Les droits de propriété libertariens sont sans fondement selon Arras. Les titres de propriété existants – héritages, dons, achats, reposent sur des appropriations initiales jamais justifiées. Les inégalités qui en résultent sont donc arbitraires du point de vue de la justice.
Attas tire la conclusion suivante : le libertarianisme ne peut justifier aucun résultat distributif particulier. Les répartitions de richesses issues d'un marché libre, encadré par des droits de propriété strictement libertariens, ne sont ni justes ni injustes ; elles sont simplement sans fondement moral. Il n'y a aucune raison de les respecter plutôt que de les modifier par la redistribution.
Cette conclusion est dévastatrice. Non pas parce qu'elle montre que l'impôt est nécessaire – Attas ne le soutient pas directement – mais parce qu'elle prive le libertarianisme de sa prétention à fournir une théorie de la justice. Attas prétend que le libertarien ne peut pas dire pourquoi la situation présente est juste, ni pourquoi l'impôt serait injuste. Il ne peut que constater que l'impôt viole des droits dont il n'a pas réussi à établir la validité.
Exposé de la proposition alternative d'Attas (Liberté Originaire)
Après avoir déconstruit les fondements du libertarianisme (propriété de soi, appropriation originaire, droits de propriété absolus), Daniel Attas ne se contente pas d'une conclusion négative. Il propose une alternative constructive, qu'il nomme la « Liberté Originaire » (Original Freedom). Cette notion vise à rendre compte de ce qui est moralement pertinent dans notre rapport à nous-mêmes et aux ressources, sans tomber dans les apories du langage propriétaire.
1. Rejet de la logique propriétaire appliquée à la personne
Attas commence par un constat d'échec. Le langage de la propriété, appliqué à la personne humaine, produit des contradictions insurmontables. Si je suis propriétaire de mon corps, alors je peux le vendre, le louer, le démembrer, ou même m'en dessaisir définitivement par un contrat d'esclavage volontaire. Toute tentative d'écarter ces conséquences, comme le font la plupart des libertariens, qui rejettent l'esclavage volontaire, est arbitraire. On ne peut pas être propriétaire à moitié.
Attas propose donc une rupture conceptuelle. Plutôt que de persévérer dans une impasse, il suggère d'abandonner purement et simplement la catégorie de propriété pour penser le rapport de la personne à elle-même. Pourquoi, d'ailleurs, parlerions-nous de propriété ? Nous ne disons pas que quelqu'un est « propriétaire » de ses sentiments, de ses souvenirs ou de ses opinions. Ces attributs sont constitutive de ce qu'il est. La relation est interne, non externe.
La propriété, au sens classique, implique une relation externe entre un sujet et un objet séparé. Or, mon corps, mes talents, ma conscience ne me sont pas extérieurs. Ils sont moi. Les traiter comme des objets que je posséderais, c'est déjà commettre une erreur catégorielle. Attas rejoint ici une intuition ancienne, présente chez Aristote ou dans certaines traditions phénoménologiques : la personne ne se possède pas, elle est son corps et ses capacités.
Le langage de la propriété de soi, aussi séduisant soit-il pour des raisons rhétoriques (il permet de s'opposer à l'esclavage ou à l'ingérence d'autrui), est conceptuellement trompeur. Il transforme une relation d'identité en relation de possession. Attas invite donc à le remplacer par un vocabulaire plus adéquat, dont la Liberté Originaire est le premier élément.
2. La « Liberté Originaire » comme relation non-propriétaire à soi-même
Qu'est-ce que la Liberté Originaire ? Attas la définit comme le droit fondamental qu'a chaque personne de n'être soumise à la volonté d'aucune autre personne dans la détermination de ses actions et de l'usage de ses capacités. Cette formulation est délibérément non-propriétaire.
Notons d'abord ce qu'elle n'est pas. Elle n'est pas un droit de propriété. Elle ne confère aucun pouvoir d'aliénation, aucun droit de transfert, aucun droit de détruire ou de vendre. Elle n'est pas non plus un droit à des ressources extérieures. Elle est simplement une immunité : le fait de ne pas être sous le contrôle discrétionnaire d'autrui.
Notons ensuite ce qu'elle est. La Liberté Originaire est une relation négative : elle interdit à quiconque de plier un individu à sa volonté sans son consentement. Elle protège l'intégrité personnelle et l'autonomie. Mais elle n'en fait pas un propriétaire. On pourrait la rapprocher, par certains aspects, de l'idée kantienne selon laquelle l'humanité doit toujours être traitée comme une fin et jamais simplement comme un moyen. Mais Attas évite le langage kantien de la dignité pour rester dans un registre plus descriptif.
Pourquoi « originaire » ? Parce que cette liberté ne dérive d'aucun acte antérieur. Elle n'est pas acquise, elle n'est pas méritée, elle n'est pas transférée. Elle est constitutive de la personne morale. Tout être humain, du seul fait de son humanité, jouit de cette Liberté Originaire. Elle est donc inaliénable, non pas parce qu'on l'interdirait, mais parce que sa logique même rend l'aliénation impossible. On ne peut pas consentir à perdre sa Liberté Originaire, car le consentement présuppose justement l'exercice de cette liberté.
Attas résout ainsi la contradiction libertarienne : l'esclavage volontaire n'est pas interdit par un décret arbitraire, mais conceptuellement impossible. Personne ne peut valablement consentir à devenir l'esclave d'un autre, car l'acte de consentement exige la liberté même qu'il prétend anéantir. La Liberté Originaire n'est donc pas un bien que l'on possède et que l'on peut aliéner, c'est la condition de possibilité de tout acte significatif.
3. Conséquences pour la justice distributive (critique de la propriété privée absolue)
La Liberté Originaire a des implications considérables pour la justice distributive. Attas en tire deux conséquences principales.
Première conséquence : la propriété privée n'est pas absolue.
Si la Liberté Originaire est le droit fondamental, alors les droits de propriété ne peuvent la contredire. Or, une propriété privée absolue le pourrait. Si quelqu'un possède légitimement toutes les ressources disponibles, et qu'il refuse de les partager, alors les autres personnes, bien que jouissant de leur Liberté Originaire, se trouveront dans l'impossibilité d'agir ; faute de moyens matériels. Leur liberté sera théorique, mais pas réelle.
Attas ne tire pas de cette observation une justification directe de la redistribution étatique. Il remarque simplement que la propriété privée ne peut être un droit antérieur ou supérieur à la Liberté Originaire. Elle doit être aménagée de manière à rendre possible l'exercice effectif de cette liberté pour tous. Cela implique, à tout le moins, un droit d'accès aux ressources de base (nourriture, logement, soins) sans quoi la liberté n'est qu'un mot.
Deuxième conséquence : les inégalités doivent être justifiées, pas présumées justes.
Contrairement au libertarianisme, qui tient pour juste tout résultat issu d'échanges volontaires à partir d'appropriations initiales (supposées légitimes), Attas renverse la charge de la preuve. Ce n'est pas à l'État de justifier la redistribution, mais aux détenteurs de grandes fortunes de justifier que leur accumulation ne porte pas atteinte à la Liberté Originaire des autres.
Cette inversion est cruciale. Pour le libertarien, toute entrave à la propriété privée est une violation qui demande une justification exceptionnelle. Pour Attas, c'est l'inverse : toute concentration de ressources qui réduit la capacité d'autrui à agir librement doit être justifiée. Si une grande fortune ne peut être justifiée ; par exemple, si elle repose sur des appropriations historiquement contestables ou sur des privilèges hérités, alors la redistribution n'est pas une violation des droits, mais un rétablissement des conditions de la liberté pour tous.
Remarque importante : Attas n'est pas un égalitariste radical. Il ne soutient pas que toutes les richesses doivent être égales. Il admet que des inégalités peuvent être compatibles avec la Liberté Originaire, pourvu que personne ne soit privé des conditions matérielles d'une existence autonome. Sa position est donc celle d'un suffisantisme (sufficientarianism) : l'objectif n'est pas l'égalité parfaite, mais un seuil décent en dessous duquel personne ne doit tomber. En cela, Attas se distingue à la fois des libertariens (qui n'admettent aucun seuil redistributif) et des égalitaristes stricts (qui exigent l'égalité pour elle-même).
Critique libertarienne de la position d'Attas
Les libertariens reconnaissent volontiers la rigueur intellectuelle de Daniel Attas, qui les prend au sérieux, ce qui le distingue de nombreux critiques superficiels. Ils estiment pourtant que ses conclusions sont infondées. Leurs objections se déploient autour de trois grands thèmes : Attas caricature le libertarianisme, il ignore ses réponses institutionnelles les plus robustes, et son alternative positive, la Liberté Originaire, est conceptuellement intenable.
Thème 1 : Attas construit un homme de paille
Attas utilise une définition trop stricte du libertarianisme. Il présente le libertarien comme un absolutiste naïf pour qui les droits de propriété ne souffrent aucune exception. Puis, ayant ainsi défini son adversaire, il montre que cette position est intenable. Mais aucun penseur libertarien sérieux, pas même Murray Rothbard, ne défend un tel absolutisme. Tous admettent des cas de nécessité (voler du pain pour survivre), des restrictions en cas de nuisance à autrui, ou des ajustements liés au Lockean proviso (laisser « assez et d'aussi bonne qualité » pour les autres). Attas combat donc une caricature, non le libertarianisme réel.
Il confond une justification morale a priori et une mise en œuvre pratique. Attas exige du libertarianisme qu'il fournisse une justification parfaite de chaque titre de propriété, remontant à l'acte d'appropriation originaire. Comme cette justification est impossible en pratique, il conclut à l'échec de la théorie. Mais c'est un non-sens : aucune théorie politique ne peut retracer l'histoire complète de chaque droit. On peut admettre des imperfections pratiques sans abandonner le principe moral. Attas exige du libertarianisme un standard de pureté qu'il n'applique pas à sa propre position.
Il ignore la réponse anarcho-capitaliste. Toute sa critique de l'impôt présuppose l'existence d'un État. Mais l'anarcho-capitalisme, branche majeure du libertarianisme et non unique, rejette l'État et finance les services de justice et de sécurité par des agences privées concurrentes, sur une base volontaire (cotisations, assurances, biens de club). Dans ce cadre, il n'y a tout simplement pas d'impôt obligatoire. Loin de réfuter le libertarianisme, Attas redécouvre une raison de préférer sa version la plus radicale.
Thème 2 : Attas n'offre aucune solution institutionnelle crédible
Il ne répond pas au problème des free-riders. Attas propose de financer les services collectifs de manière volontaire, mais il ne montre pas comment exclure ceux qui bénéficient sans payer. Pour des biens comme la défense ou la justice, l'exclusion est souvent impossible ou trop coûteuse. Invoquer la « bonne volonté » ou la Liberté Originaire ne résout rien. Les anarcho-capitalistes ont une réponse (les biens de club), les minarchistes une autre (impôt limité aux fonctions régaliennes). Attas n'en a aucune.
Il ignore les mécanismes concrets du droit libertarien.0 Attas présente le libertarianisme comme naïvement opposé à toute régulation. En réalité, le libertarianisme propose de traiter les externalités négatives (pollution, nuisances) par le droit de la responsabilité civile (poursuites pour nuisance) plutôt que par la réglementation étatique. Cette réponse institutionnelle existe, mais Attas ne la discute pas.
Thème 3 : La Liberté Originaire est un concept vide
Le concept est flou et sous-théorisé. Que signifie exactement « être soumis à la volonté d'autrui ? ». Si je ne peux traverser votre propriété sans permission, suis-je soumis à votre volonté ? Si oui, la Liberté Originaire interdirait la propriété privée, ce qu'Attas ne veut pas. Si non, pourquoi ? Où est la limite entre une simple interférence et une véritable soumission ? Attas ne le dit pas. La Liberté Originaire oscille de surcroît entre une liberté négative (absence d'ingérence) et une liberté positive (droit à des ressources). Cette ambiguïté la rend inopérante.
Elle ne parvient pas à fonder l'interdiction de l'esclavage et du viol. Le libertarianisme dispose d'un outil puissant : la propriété de soi. Chaque personne est propriétaire de son corps ; l'esclavage et le viol sont des violations de cette propriété. Attas rejette la propriété de soi. Mais la Liberté Originaire peut-elle fonder la même interdiction ? Rien n'est moins sûr. Une personne violée pendant son sommeil n'a pas eu de volonté à « soumettre » – était-elle protégée ? Un employé obéit à son patron : est-ce une soumission inacceptable ? Attas ne trace pas ces distinctions. En rejetant la propriété de soi, il a jeté le bébé avec l'eau du bain.
Elle n'offre aucun fondement clair pour les droits négatifs. Le libertarianisme fonde tous les droits négatifs (ne pas être agressé, volé, violé) sur un principe unitaire : la propriété de soi. Attas, lui, pose la Liberté Originaire comme donné, sans enracinement plus profond. Pourquoi ce principe serait-il fondamental ? D'où tire-t-il son autorité ? Attas ne le dit pas. Il ne fait qu'opposer une intuition à un ancrage métaphilosophique. C'est arbitraire.
Thème 4 : Attas jette le bébé avec l'eau du bain
Des difficultés internes ne justifient pas l'abandon d'une théorie. Attas a montré que le libertarianisme rencontre certaines difficultés (appropriation originaire, esclavage volontaire). Mais aucune théorie politique n'est parfaite. La démocratie, l'utilitarisme, le contractualisme ont tous des problèmes internes. Faut-il les abandonner pour autant ? Non : il faut les travailler, les affiner. Attas, lui, propose une rupture radicale vers une alternative obscure et sous-développée.
Aucune raison de préférer la Liberté Originaire. Pour convaincre, il faudrait montrer non seulement que le libertarianisme échoue, mais que la Liberté Originaire réussit là où il échoue. Attas n'a pas fait cette démonstration. Sa proposition est trop vague, trop peu opérationnelle, trop dépendante d'intuitions contestables pour mériter la préférence. Le libertarien peut donc conclure : Attas a raison sur un point – l'impôt viole les droits de propriété libertariens. Mais c'est précisément ce que disent les anarcho-capitalistes. Mais Attas, accepte cependant la légitimité de l'impôt redistributif s'il est justifié moralement. Il est, pourrait-on dire, sur le critère de la propriété, un essentialiste de gauche.
Informations complémentaires
Publications
- 1999, "What's Wrong with 'Deceptive' Advertising?", Journal of Business Ethics, Vol 21, n°1, pp49-59
- 2000,
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- b. "The Case of Guest Workers: Exploitation, Citizenship and Economic Rights", Res Publica, Vol 6, n°1, pp73-92
- 2003, "The Negative Principle of Just Appropriation", Canadian Journal of Philosophy, Vol 33, n°3, pp343-372
- 2004,
- a. "Who Owns the Product?", Philosophical Quarterly, Vol 54, n°217, pp537-556
- b. avec Avner De-Shalit, "Workfare: The Subjection of Labour", Journal of Applied Philosophy, Vol 21, n°3, pp309-320
- 2005, "Liberty, Property and Markets: A Critique of Libertarianism". Aldershot, Hants, England ; Burlington, VT : Ashgate, (Ashgate New Critical Thinking in Philosophy)
- 2006,
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- b. avec David Heyd, dir., "John Rawls: A Critical Review", Jérusalem : Magnes Press, Hebrew University
- c. "Too Much Property: A Comment on Michael Otsuka's Libertarianism without Inequality", Iyyun, Vol 55; pp287-298
- 2008,
- a. "The Difference Principle and Time", Politics, Philosophy and Economicsn Vol 7, n°2, pp209-232
- b. "Lockean Justifications of Intellectual Property", In: Axel Gosseries, Alain Marciano, Alain Strowel, dir., "Intellectual Property and Theories of Justice", Basingstoke & New York : Palgrave McMillan, pp29-56
- 2009,
- a. "A Trans-Generational Difference Principle", In: Axel Gosseries, Lukas H. Meyer, dir., "Intergenerational Justice*, Oxford : Oxford University Press
- b. "Future People", Journal of Moral Philosophy, Vol 6, n°1, pp127-132
- 2015, "Liberal Neutrality and Cultural Rights: A Comment on Alan Patten's Equal Recognition", Jerusalem Review of Legal Studies, Vol 12, pp58-65
- 2016, "Terms of Trust", Oxford Studies in Political Philosophy, Vol 2, pp209-233
- 2019, "Economic Rights as Human Rights: Commodification and Moral Parochialism", In: Jahel Queralt, Bas van der Vossen, dir., "Economic Liberties and Human Rights", New York : Routledge Press