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Esclave entrepreneur

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Il peut sembler paradoxal de présenter l'esclave comme un entrepreneur alors qu'il n'est pas propriétaire de lui-même. Cependant, les faits historiques le montrent. Aux États-Unis, les premiers entrepreneurs esclaves furent des artisans, quelques-uns étaient également des commerçants et tenaient leurs propres magasins. À l'époque sombre de l'esclavage, un petit nombre d'hommes et de femmes ont pu utiliser leurs compétences pour créer des entreprises avec la bénédiction ou au moins l'assentiment de leurs propriétaires.

L'esclave entrepreneur aux États-Unis

Aux États-Unis, Les esclaves entrepreneurs allouaient leur temps libre à toutes les fins pratiques. De fait, ils étaient des hommes et des femmes d'affaires autonomes qui assumaient des responsabilités entrepreneuriales. Et, point assez intéressant, le schéma de leurs transactions commerciales différait peu de celui de leurs homologues libres qui négociaient des contrats, recevaient des paiements, assumaient des dettes et créaient des entreprises commerciales. Ils fournissaient des services essentiels à la population locale, soit en utilisant leurs compétences artisanales, soit en échangeant commercialement des biens. Certains colportaient des produits artisanaux fabriqués pendant leur temps libre limité. D'autres cultivaient des produits maraîchers de leurs propres jardins et allaient les vendre sur les marchés dans les grandes villes, par exemple à Charleston ou à Savannah. Permettre aux esclaves d'utiliser de petites parcelles de terre n'était pas un acte de générosité. En effet, les propriétaires pouvaient ainsi bénéficier de la production agricole des esclaves ce qui permettait aussi de réduire les rations alimentaires de ceux qui étaient autorisés à cultiver de petits lopins de terre.

C'était une pratique acceptée par les propriétaires d'esclaves de prêter les services d'esclaves qualifiés ou semi-qualifiés aux commerçants locaux, aux propriétaires d'usines ou à d'autres planteurs ayant besoin de travailleurs temporaires. Les conditions du prêt étaient souvent énoncées dans des contrats stipulant les dispositions relatives au logement, à la nourriture et à l'habillement de l'esclave, ainsi que des échéances de paiement. Dans les accords d'auto-location, cependant, les propriétaires d'esclaves laissaient au travailleur asservi le soin de conclure ses propres contrats. De telles pratiques d'embauche conduisaient souvent des esclaves salariés à vivre indépendamment de leurs maîtres avec le statut d'esclave ou en étant pratiquement libres.

Quelques esclaves, dans des conditions favorables, ont accumulé des capitaux sous forme de devises, de marchandises et, en de rares occasions, de biens immobiliers. Beaucoup investissaient dans leur capital humain en apprenant un métier spécialisé transmis durant leur enfance ou en apprentissage une fois adolescent ou adulte.

L'esclave entrepreneur : un as parmi les entrepreneurs évasifs

L'histoire n'a pas été aussi facile qu'elle n'y parait. Car ces capitalistes prometteurs étaient réduits à l'état d'esclavage. Cependant, ils surmontaient leurs contraintes en se concentrant sur leur locus interne. Ils n'accusaient pas une force extérieure de leur situation. Ils ont pris leur destin en mains au prix de leur vie ou d'affreuses tortures. Ils avaient confiance dans leur qualité.

L'esclave a pu devenir entrepreneur et par la suite libre grâce à l'entrepreneuriat évasif. Car les propriétaires d'esclaves utilisant le temps de location et les programmes d'auto-embauche ignoraient généralement les réglementations de l'État. Ces dernières étaient considérées comme conflictuelles soit avec leurs projets lucratifs, soit avec leur éthique de dignité de l'être humain. Par conséquent, ils se sont comportés en tant qu'entrepreneur évasif.

Se faire embaucher ou traiter commercialement avec une autre personne était illégale. Le code des esclaves des États-Unis était strict. Il leur interdisait de conclure des contrats commerciaux en leur propre nom. Par conséquent, les travailleurs asservis n'étaient pas autorisés à acquérir des biens et il leur était même interdit d'apprendre à lire et à écrire. De plus, ils ne pouvaient pas s'aventurer au-delà de la propriété de leur maître sans autorisation écrite. Ils étaient parfois tenus d'obtenir des licences ou des permis pour se livrer à des activités artisanales. Tous ces obstacles étaient majeurs pour le commun des mortels. Pourtant, l'esclave entrepreneur fait partie des plus grands entrepreneurs évasifs de l'histoire. Son évasion s'est réalisée par l'entrepreneuriat, œuvre légitime et bénéfique pour tous.

Certains entrepreneurs ont gagné suffisamment d'argent pour racheter leur liberté ainsi que celle des membres de leur famille. À titre individuel, l'esclave entrepreneur a réussi à se libérer de ses chaînes. Il a été aussi un moteur de la croissance économique dans certaines régions. Spécialement dans l'Ouest trans-Appalaches peu peuplé, précise Juliet Walker (1983) où l'établissement de colonies florissantes a parfois pris des années, le modèle entrepreneurial des esclaves a fourni une impulsion au développement économique de nombreuses communautés frontalières. Elle cite le cas de l'esclave Free Frank, qui a établi une manufacture de salpêtre, ingrédient essentiel de la poudre à canon, dans le comté de Pulaski, dans le Kentucky, pendant la guerre de 1812. Il offre un exemple remarquable d'entrepreneuriat pionnier des esclaves à la frontière du Pennyroyal. Avant sa mort en 1854, Free Frank[1] avait acheté la liberté de seize membres de sa famille grâce aux bénéfices tirés de la spéculation foncière, de l'agriculture commerciale et de la vente de lots urbains à New Philadelphia.

Tous ces entrepreneurs, hommes et femmes, issus de l'injustice humaine de l'esclavage ont une portée considérable dans l'intention entrepreneuriale auprès des nouvelles générations quelles que soient leurs origines communautaires. Ils sont des personnes inspirantes dont le modèle forge le caractère. Il y a lieu de se rappeler de ces entrepreneurs hélas trop souvent oubliés par l'histoire comme Christiana Carteaux Bannister[2], Clara Brown[3], George Washington Carver[4], Elijah McCoy[5], Fred Pelham[6], Humphrey H. Reynolds[7][8], C. J. Walker[9], Booker T. Washington. Ces citoyens excellents dans l'entrepreneuriat, l'invention et la création de richesse sont nombreux et méritent une plus grande reconnaissance pour leur héroïsme.

Informations complémentaires

Notes et références

  1. Juliet E. K. Walker, 1983, "Free Frank : Un pionnier noir sur la frontière d'Antebellum", Lexington, KY : Presses universitaires du Kentucky
  2. Christiana Bannister a lancé et géré des salons de beauté prospères dans trois villes de la Nouvelle-Angleterre. Elle fit sa réputation en tant que "médecin capillaire" de Providence, de Boston et de Worcester.
  3. Clara Brown, est née en esclavage en 1800. Elle fut libérée par son propriétaire dans les années 1850. Elle a voyagé ensuite dans tout l'Ouest, ouvrant des entreprises de blanchisserie prospère, l'une après l'autre. Elle s'est finalement installée dans le Colorado et profita de la ruée vers l'or.
  4. George Washington Carver (1864-1943) était un botaniste et inventeur pionnier. Il est enterré à côté de Booker T. Washington sur le campus de l'université de Tuskegee qu'il avait rejoint pour enseigner dans son établissement. Les territoires du sud des États-Unis étaient dépendants du coton, qui avait l'inconvénient d'épuiser le sol. Largement financées par le secteur privé, les recherches de George Carver ont donné un grand coup de pouce à l'agriculture américaine. Il a imaginé des techniques de reconstitution des sols épuisés et il a popularisé la culture de l'arachide. Il a recherché, expérimenté et enseigné à l'Institut Tuskegee pendant 47 ans. Lorsque vous faites les choses courantes de la vie d'une manière inhabituelle, a-t-il conseillé un jour, vous attirerez l'attention du monde. Profondément humain, il exhortait à la paix, à la réconciliation et au pardon. La peur de quelque chose est à l'origine de la haine des autres, et la haine intérieure finira par détruire celui qui déteste, a-t-il averti. Gardez vos pensées exemptes de haine, et vous n'avez pas à craindre ceux qui vous haïssent.
  5. Elijah McCoy est né en 1843 à Colchester dans la province de l'Ontario, au Canada, il mourut en 1929 à l'âge mûr de 86 ans. Ses parents s'étaient installés au Canada après leur fuite de l'esclavage. La famille est retournée aux États-Unis cinq ans plus tard et s'est installée à Ypsilanti, dans le Michigan. Malgré la pauvreté de ses parents, Elijah McCoy fut envoyé en Europe, en Écosse, à l'âge de 15 ans pour étudier le génie mécanique. Diplômé et de retour aux États-Unis, il a travaillé pour l'entreprise ferroviaire, la Michigan Central Railroad. Son sens de l'observation aigu conforté par un esprit critique hors du commun l'amena à comprendre pourquoi les moteurs des locomotives surchauffaient facilement. Les mécaniciens arrêtaient souvent les trains pour appliquer de l'huile sur les pièces du moteur afin de réduire la friction. Elijah McCoy inventa alors un système ressemblant à une "tasse lubrificatrice" qui versait de l'huile sur les pièces sensibles du moteur sans qu'il soit nécessaire d'arrêter le voyage. Il déposa un brevet pour cela en 1872 et continua d'améliorer l'appareil. Au total, durant toute sa vie il déposa 57 brevets. Il a laissé dans l'histoire l'idiome "the real McCoy" (le vrai McCoy) qui s'est répandu dans la population avec peu de personnes qui en connaissent l'origine. En fait, beaucoup d'entrepreneurs ont tenté d'imiter son système. Mais aucun n'a réussi. Le véritable et unique appareil au temps des locomotives était celui d'Elijah McCoy. Il fonda la Elijah McCoy Manufacturing Company à Detroit en 1920 pour produire et commercialiser ses inventions.
  6. Fred Pelham a construit au moins 18 ponts, connus pour leur beauté et leur intégrité structurelle. Son pont en arc oblique à Dexter est encore debout plus d'un siècle depuis sa mort prématurée en 1895 à l'âge de 37 ans. Ses parents avaient quitté la Virginie dans les années 1850 à la recherche d'opportunités dans le Michigan. Leur fils excellait en mathématiques et en génie civil à l'Université du Michigan, où il fut président de sa classe en 1887 et le premier afro-américain à obtenir un diplôme d'ingénieur.
  7. Humphrey H. Reynolds était un inventeur. En 1883, il a créé un ventilateur qui permettait à l'air de circuler dans les voitures particulières tout en empêchant la poussière et la suie d'entrer. Lorsque la société Pullman a tenté de s'emparer des droits de brevet pour l'idée, Il l'a poursuivi en justice avec succès en obtenant 10 000 $ de dédommagements et il a obtenu le droit de profiter de son invention.
  8. Lawrence Reed, 2018, "McCoy, Reynolds, and Pelham: Black Entrepreneurs, Models Too Often Forgotten", In: Lawrence Reed, dir. "The Silver Trumpet of Freedom: Black Emancipators and Entrepreneurs", Atlanta, GA: Foundation for Economic Education, pp15-21 (article diffusé préalablement sur le site de la Foundation for Economic Education en février 2016 [lire en ligne]))
  9. Madame C. J. Walker est devenue la première femme afro-américaine millionnaire par l'intermédiaire de son entreprise florissante vendant une gamme de produits de soins capillaires et de crèmes cosmétiques.

Bibliogaphie

  • 1983,
    • Juliet E. K. Walker, "Pioneer Slave Entrepreneurship-Patterns, Processes, and Perspectives: The Case of the Slave Free Frank on the Kentucky Pennyroyal, 1795-1819", The Journal of Negro History, Vol 68, n°3, summer, pp289-308
    • Juliet E. K. Walker, "Pioneer Slave Entrepreneurship on the Kentucky Pennyroyal Frontier", Journal of Negro History, Vol 68, n°2, Summer, pp289-308
  • 1984, Loren Schweninger, dir., "From Tennessee Slave to St. Louis Entrepreneur: The Autobiography of James Thomas", Columbia, MO: University of Missouri Press
  • 1985, Juliet E. K. Walker, commentaire du livre dirigé par Loren Schweninger, "From Tennessee Slave to St. Louis Entrepreneur: The Autobiography of James Thomas", Journal of Southern History, Vol 51, n°3, Aug., pp442-443
  • 1988, Juliet E. K. Walker, "Slave Entrepreneurs", In: Randall G. Miller, John David Smith, dir., "Dictionary of Afro-American Slavery", Westport, CT: Greenwood Press, pp220-222
  • 1999, Juliet E. K. Walker, "Slave Entrepreneurs and Intrapreneurs", In: Juliet E. K. Walker, dir., "Encyclopedia of African American Business History", Westport, CT: Greenwood Press, pp485-88
  • 2004, Virgil Storr, "Enterprising Slaves and Master Pirates: Understanding Economic Life in the Bahamas", New York, NY: Peter Lang