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Institut Economique de Paris
Créé en 1982 par Guy Plunier, l'Institut Economique de Paris (IEP) a constitué un laboratoire d'idées novateur dont l'influence sur les réformes de privatisation et de dérégulation en France, dans les années 1980, demeure emblématique.
Genèse et mission doctrinale d’un think tank libéral
L’Institut Economique de Paris naît en septembre 1982 de la volonté d’une poignée d’intellectuels et d’entrepreneurs convaincus que l’alternative libérale mérite une tribune intellectuelle digne de ce nom. Alors que la France vit sous le régime des nationalisations massives et de la relance keynésienne voulue par le gouvernement socialiste de Pierre Mauroy[1], l’IEP se dresse en véritable contre-pouvoir d’idées, porté par la ténacité de son fondateur, Guy Plunier, ancien cadre dirigeant de Michelin. Son ambition affichée est claire : rompre avec le consensus interventionniste qui prévaut dans les cercles universitaires et médiatiques français, et offrir un espace de réflexion où l’économie de marché, la propriété privée et la liberté individuelle sont envisagées non comme des dogmes, mais comme des principes opératoires au service de la prospérité collective. L’institut se distingue d’emblée par son indépendance politique et son refus de tout militantisme partisan, ce qui lui confère une crédibilité rare dans un paysage intellectuel alors largement dominé par la pensée socialisante et planificatrice[2].
Son programme de recherche, rigoureux et exigeant, s’articule autour de trois piliers fondamentaux : la privatisation des entreprises publiques, la dérégulation des marchés et l’application concrète des politiques de libre-échange. L’IEP ne se contente pas de produire des rapports confidentiels à destination d’un cercle restreint d’initiés ; il multiplie les publications accessibles, les monographies de qualité et les notes de synthèse percutantes, diffusant ainsi les œuvres des grands penseurs du libéralisme comme Ludwig von Mises ou Frédéric Bastiat, encore largement méconnus du grand public français. Par son travail de vulgarisation savante, l’institut contribue à renouveler le langage économique et à populariser des concepts jusqu’alors réservés aux manuels anglo-saxons, tels que la concurrence fiscale, la flexibilité du travail ou l’incitation par les prix. En organisant des colloques, des conférences et des petits-déjeuners de travail réunissant des décideurs, des hauts fonctionnaires et des journalistes, il tisse patiemment un réseau d’influence discret mais efficace, qui contraste avec la visibilité médiatique des grandes organisations syndicales ou patronales de l'époque.
Loin du bruit des polémiques stériles, l’Institut Economique de Paris s’impose comme un laboratoire d’idées où l’on débat avec rigueur des moyens de sortir la France de la stagflation, en s’inspirant des expériences anglo-saxonnes menées par Margaret Thatcher et Ronald Reagan, mais sans jamais les copier servilement. Cette posture originale lui vaut à la fois des soutiens précieux dans les sphères dirigeantes et des critiques virulentes de la part des défenseurs du service public, signe que ses travaux ne laissent personne indifférent. Pendant plusieurs années, l’IEP incarne ainsi le fer de lance d’une contre-offensive intellectuelle qui prépare le terrain aux grandes réformes structurelles des années 1986 et suivantes, lorsque la cohabitation permettra enfin de mettre en œuvre une partie du programme libéral longtemps demeuré lettre morte.
Rayonnement, influences et postérité d'une institution pionnière
Le véritable tournant dans l’histoire de l’Institut Economique de Paris survient en 1984, lorsqu’il a l’honneur d’accueillir une session régionale de la célèbre Société du Mont Pèlerin, en présence du prestigieux économiste Friedrich Hayek, prix Nobel d’économie en 1974. Cet événement, soigneusement préparé, confère à l’IEP une notoriété internationale et le sacre comme l’un des relais européens les plus actifs de la pensée néolibérale, tout en renforçant sa légitimité auprès des pouvoirs publics français[3]. Les travaux de l'institut, et notamment ses fameux rapports sur les performances comparées des entreprises publiques et privées, alimentent directement les débats parlementaires et les réflexions des cabinets ministériels, qui y puisent des arguments solides pour étayer leurs futures décisions de privatisation.
C'est cependant lors de la première cohabitation (1986-1988) que l'influence de l'IEP atteint son paroxysme. Après la victoire de la droite aux élections législatives de mars 1986, Jacques Chirac est nommé Premier ministre par le président socialiste François Mitterrand, inaugurant une période de coexistence institutionnelle inédite sous la Ve République. Le nouveau gouvernement, porté par un programme libéral qu'il entend appliquer avec détermination, entreprend un vaste mouvement de privatisations. Dans ce contexte, les préceptes et les analyses diffusés par l'IEP trouvent un écho direct dans la politique gouvernementale. L'institut joue alors un rôle discret mais essentiel de courroie de transmission entre la pensée académique anglo-saxonne et la pratique politique française.
Ses publications participent à une véritable révolution mentale qui conduit une partie de la gauche française elle-même à réviser son jugement sur l'économie de marché. En dépit de son succès d'estime, l'Institut Economique de Paris demeure une structure modeste, ce qui le fragilise à long terme. Pourtant, l'adresse historique du 35 avenue Mac-Mahon, dans le 17e arrondissement de Paris[4], ne cesse d'être un haut lieu du libéralisme français. Si l'IEP a disparu en tant que tel, les locaux du 35 avenue Mac-Mahon ont été et sont toujours occupés par plusieurs institutions qui perpétuent son esprit. On y trouve notamment :
- L'ALEPS (Association pour la Liberté Économique et le Progrès Social), fondée dès 1968[5], qui a été présidée pendant de très nombreuses années par l'économiste Jacques Garello[6]. L'ALEPS est le plus ancien think tank libéral français[7] et Jacqueline Balestier en fut la principale coordinatrice en tant que secrétaire générale.
- L'Institut Turgot, un autre think tank libéral a été dirigé par Henri Lepage.</ref>. Fondé en 2000 par Pascal Salin, il vise à promouvoir les idées libérales auprès du public francophone[8].
- L'IREF (Institut de Recherches Economiques et Fiscales) fondé en 2002. Il se consacre aux études sur les problèmes fiscaux et à la défense de la concurrence fiscale. Son président est Jean-Philippe Delsol, docteur en droit et avocat.
- L'Institute for Economic Studies - Europe (IES-Europe) est une association culturelle créée en 1989, dont l'adresse est également au 35 avenue Mac-Mahon, 75017 Paris. L'IES-Europe est membre du réseau Atlas, un réseau international de think tanks libéraux, et a été fondé par Jacques Garello. Il fut dirigé par Pierre Lemieux, puis Bertrand Lemennicier et aujourd'hui par Pierre Garello, fils du fondateur, professeur agrégé d'économie à Aix-Marseille Université, et organise régulièrement des conférences et des cycles de débats dans ses locaux parisiens
Ainsi, bien que l'Institut Economique de Paris ait cessé ses activités, son héritage est plus que vivace. Le 35 avenue Mac-Mahon demeure un véritable lieu de mémoire et d'action pour les économistes libéraux français, un symbole de cette effervescence intellectuelle qui marqua si profondément les années 1980 et qui continue d'influencer le débat public à travers les nombreuses organisations qui y ont élu domicile.
Informations complémentaires
- ↑ Sur le contexte des nationalisations de 1982, voir Jacques Attali, Verbatim, Paris, Fayard, 1993, t. I, pp156-162.
- ↑ Voir l'analyse de François Denord, "Néo-libéralisme version française. Histoire d'une idéologie politique", Paris, Demopolis, 2007, pp89-92
- ↑ Sur le rôle de la Société du Mont Pèlerin dans la diffusion du néolibéralisme en Europe, voir Philip Mirowski et Dieter Plehwe, The Road from Mont Pèlerin, Harvard University Press, 2009, pp234-238.
- ↑ L'avenue Mac-Mahon est située dans le 17e arrondissement de Paris, partant de l'Arc de triomphe comme une branche de la place Charles-de-Gaulle.
- ↑ L'ALEPS a été créée en 1968 à l'initiative de Jacques Rueff, Daniel Villey, Gaston Leduc, Raoul Audouin, André Arnoux, Pierre de Calan et François Ceyrac
- ↑ Jacques Garello fut président de l'ALEPS à partir de 1982 et, bien que marseillais, publia "La Nouvelle Lettre" depuis cette adresse où il se rendait chaque semaine.
- ↑ L'ALEPS est mondialement connue et très présente au sein de la Société du Mont Pèlerin.
- ↑ Pascal Salin a fondé l'Institut Turgot ; il fut membre du collège présidentiel de l'ALEPS et présida le jury du Prix du Livre Libéral.