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La Complication

De Wikiberal
La complication
retour sur le communisme
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Auteur : Claude Lefort
Genre
essai
Année de parution
1999
le phénomène communiste n'est ni une parenthèse ni le produit d'une nécessité. On ne peut réduire l'emprise communiste à la dictature du parti ou au pouvoir de l'idéologie.
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La complication sous-titrée retour sur le communisme est un ouvrage de Claude Lefort publié par Fayard en 1999.

Dans son Avant-Propos, l’auteur souligne la déception que lui a causé l’ouvrage de François Furet, Le passé d'une illusion. La découverte de La Tragédie soviétique de Martin Malia le conforte dans sa volonté d’écrire sur le sujet du totalitarisme. Pour lui, le phénomène communiste n'est ni une parenthèse ni le produit d'une nécessité. On ne peut réduire l'emprise communiste à la dictature du parti ou au pouvoir de l'idéologie.

Totalitaire est le bon mot pour faire entendre l’avènement d’un mode de domination dans lequel sont effacés les signes d’une division entre dominants et dominés, les signes d’une distinction entre le pouvoir, la loi et le savoir, les signes d’une différenciation des sphères de l’activité humaine de manière à opérer une sorte de bouclage du social sur lui-même.

N’est-ce pas le modèle totalitaire qui a exercé un formidable attrait sur tous les continents plutôt que l’image d’une société délivrée de l’exploitation de classe ?


Sagesse historienne

Pour Malia (La Tragédie soviétique) le communisme soviétique est le produit d’une utopie, le socialisme. Les communistes se sont toujours montrés comme des hommes qui jugeaient de toutes choses. En outre, une caractéristique éminente des communistes fut de soumettre les non-communistes à leur jugement. Dans le cadre du parti, nul ne devait se dérober à la discipline de pensée ; hors du parti, nul ne pouvait critiquer la politique communiste. Pour les communistes et les ex-communistes il n’est pas désagréable de se voir désignés comme les victimes d’une utopie, et d’offrir la double image d’innocents et de repentis.

Critique du libéralisme rampant

Les intellectuels communistes, contrairement à l’image qu’ils se donnaient à eux-mêmes, ne se tenaient pas en marge du monde officiel. Ils y avaient aménagé un territoire à part. Les communistes ne parlent pas de la persécution qu’ils exercèrent à l’endroit des intellectuels non conformistes.

Autopsie d’une illusion

Dans l’Archipel du Goulag, Alexandre Soljenitsyne, relatant sa comparution, une fois libéré et réhabilité devant des juges tout pareils à ceux qui l’avaient fait condamné. Ces hommes supposés n’avoir recherché que le bien ne voyaient le bien et le mal que par l’œil de la loi, c’est-à-dire l’œil du parti.

Furet : « l’Illusion n’accompagne pas l’histoire communiste. Elle en est constitutive. » Les éléments de l’illusion ne s’accordent pas nécessairement : conception idéaliste de l’histoire, rationalisme positiviste, morale volontariste et foi quasi-religieuse en l’humanité. Illusion de la Révolution comme grand opérateur du changement historique. Furet discerne deux destins de l’illusion : en URSS elle ne s’y maintient qu’au prix d’un mensonge toujours accru. Elle vit mieux et plus longtemps.

Fausse paternité de Marx

Que l’Écrit soit supposé contenir la réponse à toute question surgissant dans le cours des choses, voilà un trait caractéristique du communisme. Les communistes manipulent Marx comme ils manipulent les faits.

L’idée de la Révolution et le phénomène révolutionnaire

La Révolution française a bien engendré un mythe de la révolution. On doit observer que de multiples mouvements, programmes, utopies révolutionnaires ont vu le jour dans lesquels on ne trouve pas trace d’une conception marxiste ou léniniste du changement. Le mythe de la révolution a dominé également le fascisme.

Ce qui avait tant horrifié Burke la fièvre généralisée d’innovation, la décomposition du corps de la nation, se reproduit en 1917.

Chose étonnante, Furet, comme Malia, mentionne à peine Février. Comme autrefois en France, les revendications populaires témoignent en Russie d’une convergence remarquable. Les conditions de travail font le principal objet de la protestation ouvrière. Les soviets surgissent spontanément. Le gouvernement ne satisfait ni aux revendications des ouvriers ni à celles des paysans ni à celles des soldats ni à celles des nationalités. D’un autre côté le soviet de Petrograd ne cherche pas à exercer l’autorité. Le soviet des députés et soldats s’avère recouvrir une multiplicité de soviets locaux sous l’autorité desquels se placent d’innombrables comités.

L’art des bolcheviks consiste soit à placer leurs militants dans les comités soit à s’attacher les éléments activistes. En Octobre, le parti sait répondre à des attentes. Il procure à tous ceux qui sont devenus des activistes et ne vivent désormais que de leur activité révolutionnaire l’assurance qu’ils ne retomberont pas dans la vieille ornière. Le parti répond à sa vocation qui est de ne rien tolérer, si ce n’est sous l’effet d’une nécessité de fait, qui se fasse en dehors de lui. Un tel modèle est certes forgé par Lénine. Il procède de la condensation de divers schèmes d’organisation déjà à l’œuvre dans l’armée, la police, l’usine, la bureaucratie étatique. Lénine incarne la volonté du parti d’organiser toutes les forces de la société. Parti unique, non au seul sens où il exclut l’existence des autres mais aussi au sens où il se confond avec le peuple entier.

Le fantôme jacobin

La dictature jacobine exige la dissimulation de la position d’un dictateur, homme ou groupe, qui s’élève au-dessus des lois. La Terreur révolutionnaire ne se détache pas d’un principe démocratique. Lénine ne s’attarde pas à justifier la dictature, et ne se soucie pas des états d’âme des révolutionnaires. Dès lors que la production de masse devient l’objectif majeur du socialisme, peu importe la condition ouvrière. Dès 1918 se laisse entrevoir la fantasmagorie stalinienne du sabotage, du parasitisme et de l’antisoviétisme. A travers le petit-bourgeois ou l’intellectuel, la cible visée par Lénine et, jusqu’à notre époque, par tout bon communiste est l’individu. Devient intolérable l’image d’une société civile qui puisse mettre en échec le volontarisme et le constructivisme des dirigeants de l’État.

Une matrice libérale de la dictature du prolétariat ?

Introduire le socialisme à coup de marteau a pour effet de susciter de tels obstacles et de telles résistances qu’ils fournissent une justification au renforcement de la dictature et à la terreur. Le communisme n’est intelligible que dans le cadre d’un monde transformé par la révolution démocratique.

Ce qui a fait le grand ressort des revendications libérales : la séparation entre l’autorité politique et l’autorité religieuse, et, du même mouvement, l’affirmation de la liberté de croyance et de la liberté d’opinion : libertés individuelles qui supposent la reconnaissance d’une vie civile.

Quels sont les effets que le progrès de l’égalité exerce sur l’individu, selon Tocqueville ? Une autorité invisible se forme : celle de l’opinion commune. « Donner l’épithète de gouvernement démocratique à un gouvernement où la liberté politique ne se trouve pas est une absurdité palpable. » (Tocqueville)

Démocratie et totalitarisme

C’est de l’intérieur de la classe exploitée que la dictature est censée naître et s’exercer. Raymond Aron, Démocratie et totalitarisme, relevait les signes d’une fidélité formelle à des règles démocratiques dans le fonctionnement tant du parti que de l’état. Il avance deux arguments : jusqu’à l’avènement de Staline le principe majoritaire a toujours été formellement respecté ; les trois premières constitutions témoignèrent d’une inspiration démocratique (surtout en 1936). Son analyse ne démontre en réalité qu’une seule chose : l’existence de conflits au sommet du pouvoir et une instabilité persistante des rapports de force. Enfin le principe majoritaire se trouve radicalement subverti par le principe unitaire. Là en effet où l’idée d’une opposition est récusée aucune minorité ne peut prendre forme. La constitution de 1918 est un « texte épurateur, un texte de guerre civile ». Dans la constitution stalinienne de 1936, si brève soit la mention du parti, sa suprématie est mise en évidence. Les libertés sont subordonnées à l’Autorité politique. Le parti commande absolument et simultanément le parti est la pure émanation du prolétariat ; l’État socialiste a aboli la domination de classe et, simultanément, l’État pourchasse plus que jamais les ennemis du peuple.

Soumettre l’idéologie à l’impératif de la cohérence ne peut venir qu’à l’esprit d’un observateur formé à l’école du libéralisme. L’image du parti au-dessus de tout, sa fétichisation s’imposent avant que le parti ne se soit emparé de l’appareil d’État. Dans le meilleur des cas, la croyance au socialisme est indémêlable de la croyance au parti. La publication de la constitution de 36 coïncide avec le début des grandes purges. Il faut s’étonner de l’absence de résistance des membres du parti. Elle nous renseigne sur la nature du régime : chacun voit en chacun un dénonciateur potentiel. La plupart des inculpés se révèlent impuissants à s’opposer à une politique terroriste à laquelle ils ont participé. Il n’est aucun autre pôle de légitimité que le parti. Les articles qui spécifient les droits des citoyens sont le produit d’un formidable mensonge. Démonstration à l’adresse de l’opinion occidentale.

Le mythe de l’URSS en occident

La première période pose moins de problèmes : l’agitation sociale et politique dans les grands pays de l’Europe occidentale favorise la croyance à la création d’un État socialiste. Les réminiscences de 1789 font écran. Plus difficile est d’expliquer la persistance de l’illusion ou, à mieux dire, son intensification, dans les conjonctures suivantes. L’idée antifasciste se combinant avec l’idée communiste ferait un nouvel écran à la réalité.

A coup sûr il manque un chaînon : l’action des partis locaux. Ce sont des répliques du parti russe. La puissance du PCF en 1936 s’explique mais son prestige se nourrit de celui de l’URSS. Le Komintern constitue un organe suprême sous l’autorité des bolcheviks. Ses agents acceptaient d’être manipulés suivant les instructions du Centre. Avec le Komintern se révèle une variété très remarquable de l’espèce communiste : celle d’hommes voués à des besognes dont ils ignorent le motif, qui consentent à éliminer leurs pareils sitôt qu’ils sont jugés traîtres et consentent eux-mêmes à leur éventuelle élimination.

La guerre, bien qu’elle fut imposée aux communistes, parait les avoir replacés dans le camp de la démocratie. Le régime de Staline bénéficie en 1945 de la contribution du peuple soviétique à la victoire ; les militants des partis bénéficient de leur participation à la résistance. Pourquoi insister tant sur une dette de reconnaissance envers l’URSS et les P.C. ? Les peuples ne font pas preuve de tant de mémoire et de fidélité.

Le Parti français après la seconde guerre mondiale

Entre les années qui précèdent et celles qui suivent la Seconde Guerre mondiale un progrès s’opère dans la soumission au pouvoir soviétique. L’ouvrage du mensonge et de la calomnie mobilise toutes les énergies du parti français. L’arrogance dans le mensonge dont firent preuve les communistes français bénéficia de l’écran protecteur que lui fournirent de nombreux intellectuels. L’espèce des intellectuels progressistes prolifère dès le début des années 50. Sont-ils sous l’empire de l’illusion, subjugués par le marxisme et la théologie de l’histoire ? Ils sont fascinés par la force qui émane des communistes. Quant aux intellectuels communistes de l’après-guerre, ils se montrent faits de la même pâte que leurs prédécesseurs.

Plutôt que de prêter aux communistes français un aveuglement, mieux vaut admettre que nombre d’entre eux étaient disposés, pour peu que les circonstances leur fussent favorables à user des méthodes en vigueur dans l’Europe de l’Est. La violence communiste ne se laisse pas séparer de la croyance communiste. Le jugement porté sur les communistes de bonne foi méconnaît les traits par lesquels ils se sont distingués : leur amour de la discipline d’action et de la discipline de pensée ; leur amour de l’autorité ; leur amour de l’ordre ; leur amour de l’uniformité. Par ces traits ils composent un type d’homme nouveau, un homme doté de la capacité à ne pas se laisser affecter.

Le politique et le social

La démocratie libérale nait du rejet de la domination monarchique, de la découverte collectivement partagée que le pouvoir n’appartient à personne. Les gouvernants ne détiennent pas le savoir dernier de l’ordre du monde et de l’ordre social. La distinction de ce qui relève du politique et du non-politique est la caractéristique du régime libéral.

Comment la toute-puissance des dirigeants s’exercerait-elle s’ils ne s’appuyaient sur une large couche sociale ? La bureaucratie soviétique signale la formation d’une société d’un nouveau genre. Voilà qui explique l’absence de résistance des cadres du régime lors des grandes purges. En tant qu’individus, ces hommes n’étaient rien, ils n’avaient d’autre pouvoir que celui qu’ils tiraient de leur insertion dans la bureaucratie.

Une des raisons de la réussite de l’entreprise : l’adhésion d’une partie de la population à la politique de Staline. C’est un grand remuement de la société, un brassage des conditions, un déploiement des nouvelles hiérarchies. Ciliga (Au pays du grand mensonge) : pour un paysan de condition moyenne, devenir président de kolkhoze ou simplement brigadier ou chef de camp représentait un avantage incontestable. Pareillement l’accession d’un petit nombre d’ouvriers à des postes de commandement.

Un mouvement intentionnel

Ce serait faire fausse route que de chercher soit dans le tsarisme les signes d’une anticipation du totalitarisme soit dans celui-ci les signes d’une restauration ou d’une renaissance du despotisme. Ceci dit, la Russie (contrairement au reste de l’Europe), aux lendemains de la révolution, révèle l’héritage d’un système politique et d’une culture qui n’avaient jamais fait place au droit.

Le parti au-dessus de tout

Certains traits distinctifs du bolchevisme : la stricte séparation entre les membres du parti et tous ceux qui, fussent-ils des sympathisants, lui sont des étrangers ; l’idéalisation du parti, la figuration d’un Être collectif. Le modèle s’impose d’une société sans divisions.

Désincorporation et réincorporation du pouvoir

Comment délimiterait-on la part de l’action politique là où les frontières de la politique s’effacent en même temps que celle du droit, de l’économie, de l’organisation sociale et des moeurs. Un mode nouveau de domination dans lequel est brouillée l’opposition entre dominants et dominés, du haut et du bas. Pour que soit circonscrit l’espace des libertés civiles, il faut que le souverain ait cessé d’incarner la communauté et qu’il n’apparaisse plus au-dessus des lois. La démocratie dévoile la dimension de l’autre dans l’expérience de la vie. En ramenant les croyances dogmatiques, au statut de croyances particulières, elle donne visibilité au discord dans le cadre d’un monde commun.

Loi de mouvement et idéologie selon Hannah Arendt

Qu’en est-il de la loi dans l’univers totalitaire ? question que pose Hannah Arendt, société dans laquelle se déchaîne des violences d’une ampleur encore inconnue et qui, cependant, parait non pas livrée à l’arbitraire, mais la mieux réglée qui soit.

Le régime dans lequel s’exhibe le mouvement, qui donne constamment le spectacle de l’engendrement d’une société, s’agence sous le signe d’un refus de l’histoire. Sous le couvert de l’idéalisation du mouvement de l’histoire, les bolcheviks, en Russie, puis leurs émules, cherchent à s’enfermer dans une citadelle à l’abri des atteintes du temps.

L’une des intuitions majeures de Tocqueville est celle de la démocratie américaine comme régime à la faveur duquel se libère le mouvement, déploiement des énergies en tous sens, une exubérance, une vitalité inconnue ailleurs. La société soviétique est bloquée, il ne saurait y avoir de mouvement qui échappe au contrôle du parti.

La perversion de la loi

A la différence de la tyrannie, et de la dictature moderne, qui ne portent pas atteinte à l’idée de loi, le régime communiste se voit régler de telle manière que les citoyens sont soumis à une autorité suprême qui ne réside pas en quelqu’un ou en quelques-uns. On ne doit pas méconnaître le souci constant de donner consistance à l’apparence de la légalité (légalité socialiste) et la persistance jusque dans les camps de la simulation, sous une forme à la fois monstrueuse et burlesque, d’une définition du légal et de l’illégal. Paradoxe que constitue le légalisme dans un régime dont les dirigeants dénoncent le formalisme du droit comme une mystification bourgeoise. Dans la période qui suit la Révolution et jusqu’à la fin de la guerre civile, la Raison du parti ne fait pas place au souci de la loi.

Un nouveau code pénal voit le jour en 1922, une nouvelle version en 1926. L’article 58[1] permet d’effacer la distinction entre politiques et droits-communs. Sans pour autant cesser de s’exercer sous son premier aspect, la terreur devient alors imbriquée dans le processus de bureaucratisation. D’inspiration terroriste l’article 58 procure à des commissaires-instructeurs une grille de lecture et ce faisant, de gagner l’assurance de faire un métier. Rien de plus contraire à l’esprit bureaucratique que d’agir sans consignes et sans registres. S’ils jouissent de la faculté d’accuser n’importe qui de n’importe quoi, il leur faut néanmoins que ce n’importe quoi ait un nom : la loi le leur donne. Leur pouvoir n’apparaît exorbitant qu’aux yeux des prévenus : chacun n’agit qu’en tant que membre d’un organe qui lui-même obéit à la direction du parti.

A défaut de toute référence à la légalité, le système de domination serait invivable. Le règne de la violence se combine avec celui du formalisme. Suivant ce modèle, il n’est de conduite, de propos tenus en privé, d’écrits, de modes de communication qui soient neutres. De là on peut conclure que chacun devient un coupable potentiel. La preuve par le fait est indifférente car elle implique le recours à quelque chose de réel qui échapperait à la relation duelle dans laquelle est mis en jeu le principe totalitaire de la loi. Toute action neutre est exclue. Dans un État de droit, la loi ne dit point ce qu’il faut faire. Dans un régime totalitaire, tout devient susceptible de tomber sous la loi. L’autodénonciation est exigée : s’identifier à l’agent de la loi pour prononcer sa propre condamnation, c’est à dire reproduire en soi-même la relation duelle.

  1. ^  Cet article, qui définissait les activités "contre-révolutionnaires" ou "anti-soviétiques", permettait d'emprisonner tous les opposants politiques, de confisquer leurs biens voire de les fusiller en cas de "trahison", "sabotage", "terrorisme", etc. Une critique, une simple plaisanterie, un contact avec un étranger pouvait se voir puni. Voir en particulier l'article 58.

La fabrique du social

Dans l’Archipel du Goulag, Soljenitsyne : Repentez-vous, car vous et nous ensemble, c’est nous. L’accusé ne cesse d’être inclus dans le Nous qui l’exclut.

Servitude volontaire

Les militants du parti consentent pour lui à se faire condamner pour lui ; ils se donnent, se dénoncent, ils vont jusqu’à se faire passer pour ses ennemis de peur de perdre leur attache. On ne peut dire du parti qu’il soit un tyran. Il a cette nouvelle extraordinaire propriété de donner consistance à l’Un sous la forme d’un individu collectif. Si l’on convient que la loi comme telle se présente comme cela contre quoi l’on ne peut aller, comment la dissocierait-on du cadre du parti lequel existe absolument.

Ne pas penser, pour le membre du parti, signifie vouloir ne pas penser, et ce vouloir résulte d’un devoir. Nous découvrons aussitôt la relation qu’entretient l’obéissance à la loi et la servitude volontaire. La Boétie : des bénéfices que retirent quelques-uns et à leur suite un grand nombre de leur asservissement. Parmi ces bénéfices, le pouvoir que gagnent des bien-pensants de se poser en maîtres à penser face à la masse des ignorants ou des hésitants. Le pouvoir ne tolère rien en dehors de lui.

La réforme impossible

La société communiste : ses principes sont mis en échec et ne peuvent que l’être : en raison d’abord de l’impossibilité d’une gestion centralisée de l’ensemble des activités sociales ; en raison des rivalités qui déchirent la bureaucratie ; en raison de la nécessité dans laquelle sont les administrations locales de composer avec les besoins élémentaires de la population et avec leurs formes de résistance.

L’ère poststalinienne loin de marquer la fin du régime totalitaire nous permet de discerner des traits qu’on avait peine auparavant à dissocier du pouvoir exorbitant de Staline. Voilà instaurée une direction collective, abandonné l’usage de la grande violence, mis au rancart l’arsenal de l’idéologie : néanmoins l’armature du système reste inchangée. Au XXe Congrès quelles conclusions sont tirées du vaste recensement des tares du système soviétique ? Non seulement le pouvoir du parti n’est pas limité, mais son rôle, note Khrouchtchev, s’est accentué encore davantage. Le succès de la réforme requiert un renforcement du contrôle des activités des citoyens. Autant dire que le tournant pris en direction du réalisme indique que la réalité enfin dégagée de l’idéologie doit rester celle que définit le parti.

Planification et division sociale

Le vice fondamental s’il s’avère bien résider dans la croyance à un contrôle possible de toutes les opérations économiques ne se ramène pas à l’imposition arbitraire de normes par l’organe dirigeant. Alors que la planification a force de loi, « la légalité impose aux justiciables, c’est à dire à tous, de sortir de son cadre, de se mettre hors la loi. » De là s’impose le constat qu’il y a « effacement pratique de la distinction du légal et de l’illégal. » La persistance d’un « économie officielle qui sonne faux…est qu’elle…signe de l’existence de la société soviétique. » (Duchêne). L’unité sociale, l’existence même de la société dérivent de l’unité, de l’existence, de la loi, du parti.

Toutes les tentatives de réforme devaient se heurter à une double impossibilité, celle de maintenir le contrôle du parti sur l’ensemble de la vie sociale, ou celle de s’attaquer à ses prérogatives sans le détruire. Si audacieuse que fut la politique de Gorbatchev, son objectif n’était pas la destruction du parti. Du moins a-t-il franchi le pas décisif quand il a dissocié l’État du parti. Gorbatchev forgea le projet aberrant de délimiter les fonctions du parti dans la réalité. Or, le parti n’était pas une institution à l’intérieur de la société, dont on put renier impunément les prérogatives, car il était la Prérogative. On ne s’est pas assez étonné de l’absence de l’armée sur la scène publique quand la crise politique atteignit son point culminant. N’est-ce pas le signe qu’elle ne tirait que du parti sa légitimité, et que lui ébranlé, puis détruit, elle se révèle désorientée ? Quant au pouvoir du KGB, ou celui des dirigeants du complexe militaro-industriel, on en cherche vainement la trace.

Non moins étonnante est la déflagration qui souffle l’une après l’autre les citadelles communistes en Europe de l’Est. Même le bastion le plus solide, la R.D.A., en dépit de la puissance de son armée et de sa police, est emporté dans la tourmente. Des pays depuis longtemps sortis de l’orbite soviétique, la Roumanie et l’Albanie, voient s’effondrer l’appareil de répression.

Le psychologisme et le moralisme en défaut

Comment dire que la passion égalitaire, telle qu’on l’impute aux bolcheviks fut importée de l’Occident ? Elle n’a pas été le moteur de la politique léniniste : l’édification du socialisme fut expressément subordonnée à l’introduction des normes du capitalisme industriel. Plus aberrant encore serait de présenter la dékoulakisation stalinienne comme le signe d’une volonté de nivellement des conditions : son objectif était de ruiner la paysannerie toute entière et de faire de l’État le propriétaire de la totalité des moyens de production.

Communisme et constitution de l’espace-monde

Le régime soviétique a fourni un modèle à de nombreux pays et suscité partout un attrait. La formation d’un seul espace-monde a donné les ressources de concevoir, par-delà la différence des cultures, des systèmes politiques et des inégalités de développement, un seul état social, une maîtrise totale des rapports humains sous le signe de l’Un. Un système tel que s’y effaceraient la position du dominant et celle du dominé.

Lénine : le génie d’avoir livré passage à la conception d’un despotisme sans despote, d’une démocratie sans citoyens, d’un capitalisme sans capitalistes, d’un prolétariat sans mouvement ouvrier, d’un État sans une armature de droits propres. Les traits du bolchevisme se sont dessinés une dizaine d’années avant le déclenchement de la guerre de 14. L’idée d’une mobilisation de tous les secteurs d’activités, celle d’un commandement unique, celle de l’insignifiance de l’individu en regard de la puissance de l’État. Idées devenues concevables en conséquence de la radicalisation de la violence et, plus encore, de sa légitimation. Le communisme a tiré de l’expérience de la guerre l’un des ressorts du projet de domination totale.

Pendant des décennies, les communistes français sont-ils aveugles aux événements qui se produisent en Russie ou bien une bonne partie d’entre eux ne perçoivent-ils pas la société soviétique telle qu’elle est c’est-à-dire, tout assujettie aux normes du parti-État, ouvrant une vaste carrière aux nouveaux cadres, dirigée par une main de fer, délivrée des parasites en tout genre, triomphant des désordres de la démocratie, devenue source d’une grande puissance anticapitaliste ? Le fait est que les sociétés de tradition démocratique ont toutes résisté au courant communiste mais aussi qu’elles lui ont toutes offert un débouché. Le communisme, tel qu’il apparaît sous les traits du bolchevisme, est présenté comme le produit du courant marxiste et plus largement des courants révolutionnaires surgis au cours du XIXe s. alors qu’aucun d’entre eux n’a jamais tendu à la formation d’un parti destiné à s’arroger la direction du prolétariat. En dépit de sa destruction, le communisme laisse la trace du franchissement d’un seuil du possible.

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