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Montesquieu
De Wikiberal.
| Montesquieu | |||||
| philosophe | |||||
|---|---|---|---|---|---|
| Dates | 1689 - 1755 | ||||
| Tendance | libéral classique | ||||
| Origine | | ||||
| Articles internes | Liste de tous les articles | ||||
| Citation | « Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser » | ||||
| inter lib.org sur Montesquieu | |||||
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Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu est un philosophe, écrivain et magistrat français du siècle des Lumières né le 18 janvier 1689 à la Brède (Gironde), et mort à Paris le 10 février 1755.
Montesquieu formule dans De l’esprit des lois, avec le régime britannique comme modèle pour la liberté, une théorie de la séparation des pouvoirs afin d'en neutraliser les abus par l’indépendance conjointe des trois ordres pouvoirs et leur limitation constitutionnelle.
Sommaire |
Biographie
Fils de Jacques de Secondat, baron de Montesquieu (1654-1713) et de Marie-Françoise de Pesnel, baronne de la Brède (1665-1696), Montesquieu naît dans une famille de magistrats, au château de la Brède (hameau de Bordeaux) dont il porte d'abord le nom et auquel il sera toujours très attaché. Ses parents lui choisissent un mendiant pour parrain afin qu'il se souvienne toute sa vie que les pauvres sont ses frères[1].
Après le décès de sa mère en 1696, le jeune homme fait sa scolarité au collège de Juilly pendant cinq année puis des études de droit à l'Université de Bordeaux de 1705 à 1708 ou il obtient sa licence. Il séjourne quelques années à Paris pour peaufiner ses connaissances juridiques. Apprenant la mort de son père, le jeune Charles-Louis retourne au château de la Brède pour y prendre possession de son héritage (1713).
Il devient conseiller du parlement de Bordeaux en 1714. En 1715, il épouse à 26 ans Jeanne de Lartigue, une protestante issue d'une riche famille et de noblesse récente qui lui apporte une dot importante. C'est en 1716, à la mort de son oncle, que Montesquieu hérite d'une vraie fortune, de la charge de président à mortier du parlement de Bordeaux et de la baronnie de Montesquieu, dont il prend le nom. Délaissant sa charge dès qu'il le peut, il séjourne dans les milieux mondains.
À cette époque l'Angleterre s'est constituée en monarchie constitutionnelle à la suite de la Glorieuse Révolution (1688-1689) et s'est unie à l'Écosse en 1707 pour former la Grande-Bretagne. En 1715, le Roi Soleil Louis XIV s'éteint après un très long règne et lui succèdent des monarques plus faibles. Ces transformations nationales influencent grandement Montesquieu ; il s'y référera souvent.
Il se passionne pour les sciences et mène des expériences scientifiques (anatomie, botanique, physique...). Il écrit, à ce sujet, trois communications scientifiques qui donnent la mesure de la diversité de son talent et de sa curiosité : Les causes de l'écho, Les glandes rénales et La cause de la pesanteur des corps.
Puis il oriente sa curiosité vers la politique et l'analyse de la société à travers la littérature et la philosophie. Dans les Lettres persanes, qu'il publie anonymement (bien que personne ne s'y trompe) en 1721 à Amsterdam, il dépeint admirablement, sur un ton humoristique et satirique, la société française à travers le regard de visiteurs perses. Cette œuvre connaît un succès considérable : le côté exotique, parfois érotique, la veine satirique mais sur un ton spirituel et amusé sur lesquels joue Montesquieu, plaisent.
En 1726, Montesquieu vend sa charge pour payer ses dettes, tout en préservant prudemment les droits de ses héritiers sur celle-ci. Après son élection à l'Académie française (1728), il réalise une série de longs voyages à travers l'Europe, lors desquels il se rend en Autriche, en Hongrie, en Italie (1728), en Allemagne (1729), en Hollande et en Angleterre (1730), où il séjourne plus d'un an. Lors de ces voyages, il observe attentivement la géographie, l'économie, la politique et les mœurs des pays qu'il visite. Avant 1735, il avait été initié à la franc-maçonnerie en Angleterre[2].
De retour au château de la Brède, en 1731, il publie une réflexion historique intitulée Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, monument dense, couronnement de ses années de voyages et il accumule de nombreux documents et témoignages pour préparer l'œuvre de sa vie, De l'esprit des lois. D'abord publié anonymement en 1748 grâce à l'aide de Mme de Tencin, le livre acquiert rapidement une influence majeure alors que Montesquieu est âgé de 59 ans. Ce maître-livre, qui rencontre un énorme succès, établit les principes fondamentaux des sciences économiques et sociales et concentre toute la substance de la pensée libérale. Il est cependant critiqué, attaqué et montré du doigt, ce qui conduit son auteur à publier en 1750 la Défense de l'Esprit des lois. L'Église catholique romaine interdit le livre - de même que de nombreux autres ouvrages de Montesquieu - en 1751 et l'inscrit à l'Index (La partie religion avait été écrite au même titre que les autres). Mais à travers l'Europe, et particulièrement en Grande-Bretagne, De l'esprit des lois est couvert d'éloges.
Dès la publication de ce monument, Montesquieu est entouré d'un véritable culte, bien vu à la Cour, à l'académie du roi Stanislas Leszczyński. Il tente en sollicitant de nombreux appuis (Michel de Montaigne), pour devenir le directeur de l'académie Française : il est élu en 1753. Il continue de voyager notamment en Hongrie, en Autriche, en Italie où il demeure un an, au Royaume-Uni où il reste 18 mois. Il poursuit sa vie de notable, mais reste affligé par la perte presque totale de la vue. Il trouve cependant le moyen de participer à l'Encyclopédie, que son statut permettra de faire connaître, et entame la rédaction de l'article Goût : 'il n'aura pas le temps de terminer, c'est Voltaire qui s'en chargera.
C'est le 10 février 1755 qu'il meurt d'une fièvre inflammatoire. Il est inhumé dans la chapelle Sainte-Généiève de l'église Saint-Sulpice.
Pensée
L'interprétation de Montesquieu dans les débats contemporains, se résume le plus souvent à l'énoncé de quelques maximes sur la séparation des pouvoirs et l'indépendance du judiciaire, les contre-pouvoirs et les dangers de l'abus de pouvoir. On a aussi souvent montré qu'il était le précurseur de la sociologie[3] ou du coté de la monarchie limitée par ses analyses sur des crises et de la corruption de la République romaine[4]. Il s'agit là encore d'une vision schématique et déformante de sa pensée. On ne retient guère aussi les idées fédéralistes et européistes de Montesquieu, au delà de son amour pour sa patrie, de la liberté et de la vertu civique.
Sociologie ou philosophie
Montesquieu décrit empiriquement la société selon les disparités infinies des lois, des mœurs et des religions. Raymond Aron et Ernst Cassirer ont donc placé Montesquieu parmi les fondateurs de la sociologie mais d'une sociologie de type weberienne, c'est-à-dire comportant à la fois une typologie des régimes politiques avec une analyse historique. D'autres, comme Auguste Comte, place Montesquieu parmi les précurseurs de la sociologie de type explicative pour ses considérations qui allient déterminisme social et théories des causes ou inscription géographique (il fut là influencé par Tacite, un de ses auteurs favoris).
«Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont ; ceux des pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens. (...) nous sentons bien que les peuples du nord, transportés dans les pays du midi, n'y ont pas fait d'aussi belles actions que leurs compatriotes qui, combattant dans leur propre climat, y jouissent de tout leur courage. (...) Vous trouverez dans les climats du nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité et de franchise. Approchez des pays du midi vous croirez vous éloigner de la morale même ; des passions plus vives multiplient les crimes (...) La chaleur du climat peut être si excessive que le corps y sera absolument sans force. Pour lors l'abattement passera à l'esprit même : aucune curiosité, aucune noble entreprise, aucun sentiment généreux ; les inclinations y seront toutes passives ; la paresse y sera le bonheur ». (Livre XIV, chap. II) « La plupart des peuples des côtes de l’Afrique sont sauvages ou barbares. Je crois que cela vient beaucoup de ce que des pays presque inhabitables séparent de petits pays qui peuvent être habités. Ils sont sans industrie ; ils n'ont point d'arts ; ils ont en abondance des métaux précieux qu'ils tiennent immédiatement des mains de la nature. Tous les peuples policés sont donc en état de négocier avec eux avec avantage; ils peuvent leur faire estimer beaucoup des choses de nulle valeur, et en recevoir un très grand prix ». »
— L’Esprit des lois, Livre XXI, chap. II.
L'interprétation d'un Montesquieu sociologue est nuancé chez Raymond Aron parce que Montesquieu est avant tout un théoricien générale des lois en dépit de leurs disparités infinies. Et si Montesquieu décrit les faits sociaux, il laisse toujours un jugement philosophique ; il préconise ou condamne même la nature des choses (esclavage).
Dans son contexte historique, Montesquieu s'inscrit plutôt dans la tradition de la philosophie libérale anglaise ou juridique de son époque (Hugo Grotius, Samuel von Pufendorf). On peut aussi dire que Montesquieu est l’héritier d'une philosophie politique pouvant se réclamer d'Aristote puisqu'il l'estime et le cite régulièrement et parce qu'il déplore lui aussi le peu d'estime de ses contemporains pour la science non physique.
En ces sens, Montesquieu est un philosophe politique qui allie aussi bien la description empirique de la société, l’analyse historique que le jugement philosophique.
Au-delà des républiques romaines
Ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence analyse des crises et de la corruption de la république romaine. Son basculement y est la conséquence d’une corruption qui passe des politiciens aux militaires et de ceux-ci au peuple lui-même. La destruction des institutions républicaines et la perte de la liberté peuvent être pris en considération sous une double dualité chez Montesquieu, d'un déterminisme social et d'une philosophie de la liberté ou d'une théorie des causes et d'une considération des fins.
L'interprétation critique de Montesquieu sur la république est polysémique[5]. Il attribue la vertu aux seules sous-républiques, la démocratie ou l'aristocratie mais sous certaines conditions que l'on peut résumer de manière suivante : plus une démocratie s'approchera de l'aristocratie, plus elle sera vertueuse et inversement.
«Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors, le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges. Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les délibérations du Sénat n’ont plus de poids : on n’a donc plus d’égards pour les sénateurs, et par conséquent pour les vieillards. Que si l’on n’a pas du respect pour les vieillards, on n’en aura pas non plus pour les pères : les maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage : la gêne du commandement fatiguera, comme celle de l’obéissance. Les femmes, les enfants, les esclaves n’auront de soumission pour personne. Il n’y aura plus de mœurs, plus d’amour de l’ordre, enfin plus de vertu. [...] Le peuple tombe dans ce malheur, lorsque ceux à qui il se confie, voulant cacher leur propre corruption, cherchent à le corrompre. Pour qu’il ne voie pas leur ambition, ils ne lui parlent que de sa grandeur ; pour qu’il n’aperçoive pas leur avarice, ils flattent sans cesse la sienne. [...] Il ne faudra pas s’étonner, si l’on voit les suffrages se donner pour de l’argent. On ne peut donner beaucoup au peuple, sans retirer encore plus de lui : mais, pour retirer de lui, il faut renverser l’Etat. Plus il paraîtra tirer d’avantage de sa liberté, plus il s’approchera du moment où il doit la perdre. Il se forme de petits tyrans, qui ont tous les vices d’un seul. Bientôt ce qui reste de liberté devient insupportable. Un seul tyran s’élève ; et le peuple perd tout, jusqu’aux avantages de sa corruption. La démocratie a donc deux excès à éviter : l’esprit d’inégalité, qui la mène à l’aristocratie, ou au gouvernement d’un seul ; et l’esprit d’égalité extrême, qui la conduit au despotisme d’un seul, comme le despotisme d’un seul finit par la conquête. » [...] Autant le ciel est éloigné de la terre, autant le véritable esprit d’égalité l’est-il de l’esprit d’égalité extrême. Le premier ne consiste point à faire en sorte que tout le monde commande, ou que personne ne soit commandé ; mais à obéir et à commander à ses égaux. Il ne cherche pas à n’avoir point de maître, mais à n’avoir que ses égaux pour maîtres. Dans l’état de nature, les hommes naissent bien dans l’égalité : mais ils ne sauraient y rester. La société la leur fait perdre, et ils ne redeviennent égaux que par les lois. Telle est la différence entre la démocratie réglée et celle qui ne l’est pas ; que, dans la première, on n’est égal que comme citoyen ; et que dans l’autre, on est encore égal comme magistrat, comme sénateur, comme juge, comme père, comme mari, comme maître. La place naturelle de la vertu est auprès de la liberté mais elle ne se trouve pas plus auprès de la liberté extrême, qu’auprès de la servitude. »
— De l’Esprit de lois, Livre VIII, chap. II, Garnier Flammarion, Paris, 1979, p. 234 à 245.
Montesquieu représente ainsi un moment majeure dans l'histoire de l’idée républicaine[6] et déterminant dans la rencontre du courant républicain et du courant libéral.
Constitution libérale et balance des pouvoirs
«II y a, dans chaque État, trois sortes de pouvoirs ; la puissance législative, la puissance exécutrice des choses qui dépendent du droit des gens, et la puissance exécutrice de celles qui dépendent du droit civil. Par la première, le prince ou le magistrat fait des lois pour un temps ou pour toujours et corrige ou abroge celles qui sont faites. Par la seconde, il fait la paix ou la guerre, envoie ou reçoit des ambassades, établit la sûreté, prévient les invasions. Par la troisième, il punit les crimes, ou juge les différends des particuliers. On appellera cette dernière la puissance de juger ; et l’autre, simplement la puissance exécutrice de l’État. La liberté politique, dans un citoyen, est cette tranquillité d’esprit qui provient de l’opinion que chacun a de sa sûreté ; et, pour qu’on ait cette liberté, il faut que le gouvernement soit tel, qu’un citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen. Lorsque, dans la même personne ou dans le même corps de magistrature, la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n’y a point de liberté ; parce qu’on peut craindre que le même monarque ou le même sénat ne fasse des lois tyranniques, pour les exécuter tyranniquement. Il n’y a point encore de liberté, si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et de l’exécutrice. Si elle était jointe à la puissance législative, le pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens serait arbitraire ; car le juge serait législateur. Si elle était jointe à la puissance exécutrice, le juge pourrait avoir la force d’un oppresseur. Tout serait perdu, si le même homme, ou le même corps des principaux, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs : celui de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers »
— L’Esprit des lois, livre IX.
L’Esprit des lois intègre les moralités majeures de Montesquieu. Le problème primordial que pose Montesquieu est celle de savoir comment éviter l’abus de pouvoir, sachant que « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ». Il théorise la séparation des pouvoir avec la tradition anglaise comme modèle pour la liberté où le pouvoir législatif et la justice se sont détaché du pouvoir de la royauté. La nécessité d’une distinction et d’une séparation des pouvoirs permet de rendre impossible toute tentative de despotisme. « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut, que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » note-t-il. Elle constitue aujourd'hui un acquis décisif de l’idée d’une constitution libérale.
«Il est vrai que, dans les démocraties, le peuple paraît faire ce qu’il veut : mais la liberté politique ne consiste point à faire ce que l’on veut. Dans un État, c’est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu’à pouvoir faire ce que l’on doit vouloir, et à n’être point contraint de faire ce que l’on ne doit pas vouloir.[...] La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent : et, si un citoyen pouvait faire ce qu’elles défendent, il n’aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir. [...] La liberté politique ne se trouve que dans les gouvernements modérés. Mais elle n’est pas toujours dans les États modérés. Elle n’y est que lorsqu’on n’abuse pas du pouvoir : mais c’est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. Qui le dirait ! la vertu même a besoin de limites. Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. Une Constitution peut être telle, que personne ne sera contraint de faire les choses auxquelles la loi ne l’oblige pas, et à ne point faire celles que la loi lui permet »
— L’Esprit des lois, livre IX.
L'autre objectif de Montesquieu est la liberté, la tranquillité, la sûreté du citoyen qui est directement lié à celle des limites du pouvoir. « Pour qu'on ait cette liberté, il faut que le gouvernement soit tel qu'un citoyen ne puisse craindre un autre citoyen »[7]. La liberté du citoyen est donc inséparable de sa conception du droit pénal. C’est ainsi qu’il indique que le droit pénal doit s'accorder au châtiment des criminels dans l’intérêt générale de la société civile. Mais comme le pouvoir judiciaire peut abuser de ses pouvoirs, Montesquieu, assigne à la procédure criminelle et au système de punition trois principes qui vont dans le sens du non asservissement des citoyens. Le premier principe repose dans la modération des peines. Le second principe réside dans la proportion des peines avec le crime. Le troisième principe se limite au domaine auquel appartient le délit : le crime relève du réel et non du réflexif.
Conception des Droits de l'homme
Sa conception sur les droits de l'homme échappe au rationalisme dogmatique de la philosophie des Lumières. Si Montesquieu défend la diversité des moeurs, il n'accepte pas l'esclavage au nom des droits naturels. Dans ses mordantes satires, Montesquieu a souvent été mal interprété :
«L’esclavage n’est utile ni au maître ni à l’esclave ; à celui-ci parce qu’il ne peut rien faire par vertu ; à celui-là, parce qu’il contracte avec les esclaves toutes sortes de mauvaises habitudes, qu’il s’accoutume insensiblement à manquer à toutes les vertus morales, qu’il devient fier prompt, dur, colère, voluptueux, cruel ». (Livre XV, Chapitre I) « Dans les pays despotiques, où l’on est déjà fous d’esclavage politique, l’esclavage civil est plus tolérable qu’ailleurs. Chacun y doit être assez content d’y avoir la subsistance et la vie. Ainsi la condition de l’esclave n’y est guère plus à charge que la condition de sujet. Mais dans un gouvernement monarchique...il ne faut point d’esclaves ». (XV, I) « Il y a des pays où la chaleur énerve le corps et affaiblit si fort le courage, que les hommes ne sont portés à un devoir pénible que par crainte du châtiment : l’esclavage y choque donc moins la raison. Aristote veut dire qu’il y a des esclaves par nature ; et ce qu’il dit ne le prouve guère. Je crois que, s’il y en a de tels, ce sont ceux dont je viens de parler. Mais, comme tous les hommes naissent égaux, il faut dire que l’esclavage est contre la nature, quoique, dans certains pays il soit fondé sur la raison naturelle ; et il faut bien distinguer ces pays d’avec ceux où les raisons naturelles même les rejettent, comme les pays d’Europe où il a été si heureusement aboli. »
— De l’esprit des lois, Livre XV, chap. VII.
Le dessein moral de Montesquieu
«Nous avons dit que les lois étaient des institutions particulières et précises du législateur, et les mœurs et les manières des institutions de sa nation en général. De là, il suit que, lorsque l’on veut changer les mœurs et les manières, il ne faut pas les changer par les lois, cela paraîtrait trop tyrannique : il vaut mieux les changer par d’autres mœurs et d’autres manières. Ainsi, lorsqu’un prince veut faire de grands changements dans sa nation, il faut qu’il réforme par les lois ce qui est établi par les lois, et qu’il change par les manières ce qui est établi par les manières : et c’est une très mauvaise politique, de changer par les lois ce qui doit être changé par les manières. La loi qui obligeait les Moscovites à se faire couper la barbe et les habits, et la violence de Pierre Ier qui faisait tailler jusqu’aux genoux les longues robes de ceux qui entraient dans les villes, étaient tyranniques. Il y a des moyens pour empêcher les crimes, ce sont les peines : il y en a pour faire changer les manières, ce sont les exemples. En général, les peuples sont très attachés à leurs coutumes ; les leur ôter violemment, c’est les rendre malheureux : il ne faut donc pas les changer, mais les engager à les changer eux-mêmes. Toute peine qui ne dérive pas de la nécessité est tyrannique. La loi n’est pas un pur acte de puissance ; les choses indifférentes par leur nature ne sont pas de son ressort. »
— L’Esprit des lois, Livre XX, extrait du chapitre XIV.
Par la distinction des mœurs et des loi, ou du public et du privé, l'action du législateur doit être limité pour Montesquieu. Au lieux de changer les mœurs par des lois, il faut agir sur les effets, les mouvements existants, en les accompagnant ou les changeant par d'autres mœurs, plutôt que de contraindre les fins ou les intentions et de s'y opposer de toutes forces.
C'est cette réflexion fondamentale, accusée d’hérésie et d’athéisme, qui déclenche une vaste polémique. Montesquieu y prolongera ses réflexions en publiant Défense de l’esprit des lois.
Réception de l'œuvre de Montesquieu
Son œuvre a souvent été lu à l’étranger, en particulier en Amérique et en Angleterre. L'auteur de «L'Esprit des lois» est vu aussi comme l'un des premiers laïques[8].
Œuvres
- Les causes de l'écho
- Les glandes rénales
- La cause de la pesanteur des corps
- 1711, La damnation éternelle des païens
- 1716, Système des Idées
- 1721, Lettres persanes
- 1724, Le temple de Gnide, poême
- 1730, Histoire véritable d'Arsace et Isménie, roman
- 1734, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence
- 1748, De l'esprit des lois
- 1750, La défense de « L'Esprit des lois »
- 1757, Essai sur le goût
- Pensées suivies de Spicilège
Littérature secondaire
- 1990, Maurice Lagueux, «À propos de Montesquieu et de Turgot: peut-on encore parler de la monnaie comme d'un signe?», Cahiers d'économie politique, n°18, pp81-96
Citations
- « Si je savais quelque chose qui fût utile à ma patrie et qui fût préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime. »
- « Chacun va au bien commun croyant aller à ses intérêts particuliers » (De l'Esprit des Lois, III, 7[9])
- « Une chose n'est pas juste parce qu'elle est loi, mais elle est loi parce qu'elle est juste »
- « Il y a deux genres de corruption : l'un, lorsque le peuple n'observe point les lois ; l'autre, lorsqu'il est corrompu par les lois ; mal incurable, parce qu'il est dans le remède même. » (De l'Esprit des Lois, VI, 12[10]
- « Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser » (De l'Esprit des Lois, XI, 4)
- « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut, que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » (De l'Esprit des Lois, XI, 4)
- « L’effet naturel du commerce est de porter à la paix » (De l'Esprit des Lois, XX, 2)
- « Un homme n’est pas pauvre parce qu’il n’a rien, mais parce qu’il ne travaille pas » (De l'Esprit des Lois, XXIII, 29)
- « Les hommes, fripons en détails, sont en gros de très honnêtes gens : ils aiment la morale » (De l'Esprit des Lois, XXV, 2)
- « Le pouvoir le plus immense est toujours borné par quelque coin » ("Considérations sur la Grandeur des Romains", XXII)
Notes et références
- ↑ ce fait fut d'ailleurs mentionné dans l'acte paroissial : « Ce jour 18 janvier 1689, a été baptisé dans notre Eglise paroissiale, le fils de M. de Secondat, notre seigneur. Il a été tenu sur les fonds par un pauvre mendiant de cette paroisse, nommé Charles, à telle fin que son parrain lui rappelle toute sa vie que les pauvres sont nos frères. Que le Bon Dieu nous conserve cet enfant. »
- ↑ Jean-Robert Ragache, Les Chroniques des franc-maçons, 1993
- ↑ Durkheim, Montesquieu et Rousseau précurseurs de la sociologie (1891), Paris, M. Rivière, 1953.
- ↑ Louis Althusser, Montesquieu, la politique et l'histoire, PUF, 1959 ; réédition en coll. « Quadrige ».
- ↑ Alexis Keller, «République», Dictionnaire électronique Montesquieu [En ligne], mis à jour le : 19/02/2008, URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lsh.fr/index.php?id=128.
- ↑ J. G. A. Pocock, The Machiavellian Moment: Florentine Political Thought and the Atlantic Republican Tradition, Princeton, 1975.
- ↑ L’Esprit des lois, livre IX.
- ↑ Jacques de Saint Victor, «Montesquieu, le premier laïque», Le Figaro, le 10 décembre 2009.
- ↑ Montesquieu, De l'esprit des lois, III, 7, [lire en ligne]
- ↑ Montesquieu, De l'esprit des lois, VI, 12, [lire en ligne]
Liens externes
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