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Bricolage

De Wikiberal

Le bricolage consiste à se débrouiller avec ce qu’on a sous la main. Bricoler est ainsi défini comme un « art de faire avec les moyens du bord ». La notion de bricolage dans l'univers universitaire a d'abord été mise en avant par Claude Lévi-Strauss dans son livre « la pensée sauvage »[1] et poursuivi en anthropologie[2], en génétique[3] ou dans le juridique[4]. Ce concept a été relancé récemment dans le contexte du management et, particulièrement, en marketing, dans le processus du lancement entrepreneurial.

La littérature managériale attribue au bricolage de nombreuses vertus tant individuelles qu'organisationnelles. Bien que le bricolage apparaisse, au premier abord, comme une activité assez simple, cela n'est pas une raison suffisante pour la mettre de côté ou de la snober au principe que les capacités de niveau inférieur ne sont pas au sommet de notre hiérarchie des connaissances, dont l'apex serait la connaissance scientifique. La plupart des activités humaines d'aujourd'hui et dans le passé ont montré que l'intelligence pratique repose sur des capacités humaines de bricolage. Comme elles constituaient l'essentiel de l'activité quotidienne de nos ancêtres, il en va de même de penser que l'utilité du bricolage est incontestable dans le domaine des organisations. Les gens des organisations pratiquent le bricolage tous les jours.

Le bricolage entrepreneurial

Dans le contexte entrepreneurial, Ted Baker, A. Miner et D. Eesley, dans leur fameux article de 2003 ont redonné ses lettres de noblesse au concept de bricolage. En 2005, Ted Baker et Reed Nelson relancent la théorie du bricolage entrepreneurial. Leur recherche sur le terrain a permis d'étudier les contraintes en ressources que subissent les entreprises[5]. Les réponses à des environnements objectivement similaires sont extrêmement dissemblables entre chaque entreprise. Les auteurs ont découvert que les entrepreneurs, placés dans des environnements pauvres en ressources, sont en mesure de recombiner des éléments d'inputs (de ressources) à portée de main pour leur donner de nouvelles définitions et d'étendre les limites d'utilisation de ces ressources. Ce sont surtout les petites entreprises qui peuvent créer quelque chose de nouveau à partir de rien en exploitant des intrants physiques, sociaux ou institutionnels que d'autres entreprises avaient rejetées ou ignorées. Les auteurs se rapprochent, sans le savoir, d'une approche constructionniste de Friedrich Hayek, sur les ressources subjectives de l'environnement de l'entrepreneur.

Le bricoleur estime que l'entreprise est une base de données d'expérience dont il peut puiser et apprendre comment inventer des ressources à partir d'une connaissance approfondie du matériel à disposition dans la situation actuelle. Le processus de production où l'entreprise s'engage fait place à une partie de bricolage. Les entrepreneurs intègrent des activités de bricolage car ils refusent de se laisser imposer des limites cognitives fixées par des définitions limitantes des environnements de ressources, et données par la culture externe, qui se révèlent trop étroites à l'usage idiosyncratique[6]. Ceci suggère que, pour comprendre le comportement et le succès entrepreneurial[7], une approche constructionniste et subjective des environnements de ressources est plus fructueuse que la théorie de la valeur objective des ressources qu'imposent les économistes néo-classiques de la théorie de la firme.

L'émergence du bricolage entrepreneurial

Le bricolage entrepreneurial implique une capacité d’adaptation importante dans des situations instables. L'entrepreneur bricoleur fait acte de cognition entrepreneuriale en recherchant la solution appropriée à la situation. Soit, le bricolage est réalisé par obligation, soit le bricolage est choisi comme stratégie.

Le bricolage entrepreneurial contraint

Le bricolage est obligatoire quand il est impossible de faire autrement, particulièrement si la survie de l'organisation en dépend. Généralement, c'est une orientation provisoire et une contrainte ressentie par les entreprises de petites tailles (PME, hypofirme, hypogroupe, micro-firme[8], entrepreneur indépendant) aux ressources limitées. L’entrepreneur utilise le peu de ressources dont il dispose. Par contrainte, il ne peut pas acquérir d'autres ressources et implémenter les outils déjà existants dans l'organisation. Le bricolage prend aussi appui sur l'existence préalable de ressources disponibles et à bas coûts comme d'un stock, c'est-à-dire d'une accumulation[9] de ressources conservées jusqu'alors sans objectif précis. Toutefois, la valeur de la ressource est subjective. Certaines choses ont été récupérées, sans que l'on sache vraiment pourquoi, ou parce qu'elles ne peuvent plus servir dans l'instant ou, elles sont la conséquence d'une erreur passée. Leur coût de conservation est relativement faible ou alors leur élimination est trop élevée. L'entrepreneur ne connait pas leur destination. Il s'agit d'un capital dans l'attente d'un substitut ou d'un complément. Cependant, le but n’est pas totalement absent. On pense qu'elles ont une valeur en tant que ressources, mais on ne sait pas laquelle.

Ce bricolage incontournable passe par une phase de processus créatif afin d'utiliser au mieux les connaissances pratiques de l'entrepreneur ou de son équipe. L'utilisation de ces ressources disponibles se fait généralement de façon basique. Dans cette deuxième phase, on retient l’ingéniosité des réalisations, le talent des individus qui ne sont jamais en manque de ressources cognitives, et qui tirent leur compétence dans la capacité à se tirer d'un mauvais pas grâce au bricolage. C'est l'entrepreneur "MacGyver"[10]. Dans cette étape, les ressources précédemment accumulées ou récupérées, sont utilisées pour résoudre un problème inattendu. Elles s'adaptent au contexte et au lieu où on veut les utiliser. Dans la logique de la nécessité, le bricolage permet aux entrepreneurs d’atteindre des objectifs "acceptables" compte tenu du peu de ressources dont ils disposent.

Le bricolage entrepreneurial stratégique

L'approche du management par les ressources et par les capacités dynamiques ont mis aussi en exergue le bricolage entrepreneurial dans le contexte de la création de nouvelles ressources. Du point de vue stratégique, le bricolage est un choix volontaire. L'entrepreneur réfléchit par avance sur la façon dont il peut combiner des ressources disponibles, développer de nouvelles idées, explorer ou exploiter des ressources et créer de la valeur perceptible pour les acheteurs. Cette pratique du bricolage est créatrice de nouvelles capacités au sein de l’organisation.

Par conséquent, le bricolage peut s’adapter à la stratégie d'une entreprise qui, vu de l'extérieur à l'apparence de souffrir d'un désavantage au niveau des ressources par rapport à ses concurrentes, mais, qui en définitive, se révèle être un avantage concurrentiel. La particularité stratégique du bricolage entrepreneurial est de concevoir une approche des opportunités de marché avec les caractéristiques suivantes :

  • Diagnostiquer les ressources de l’entreprise, ce qui implique d'avoir une connaissace de ces ressources mais également une meta-connaissance (L'entrepreneur sais qu'il sait quelles sont les ressources dont il dispose). Cela ne peut se faire que dans une approche dynamique afin d'inclure l'évolution de la valeur des ressources durant le temps mais aussi de la coordination de ces ressources dans les différents plans interne et externe à l'organisation durant l'évolution de ce temps.
  • Faire preuve d’écoute car souvent les ressources sont devant les yeux de l'entrepreneur sans qu'il les remarque
  • S'approprier à faible charge de ressources peu onéreuses
  • Détourner ou ré-utiliser des ressources au coût d'opportunité faible. Au lieu de se séparer de ces ressources, l'entrepreneur estime qu'un autre usage accroîtrait la valeur du produit final aux yeux de ses clients.
  • Stimuler la créativité et l’innovation de l'équipe (de bas en haut de la hiérarchie) pour rechercher une nouvelle combinaison de ressources
  • Combiner les idées des différents partenaires, de bénéficier de leur feedback et de procéder à

d’éventuelles corrections.

L'entreprise reste toutefois tributaire des ressources limitées (humaines, financières, informationnelles, etc.) dont elle dispose. Par conséquent, le rôle des dirigeants est de mobiliser la cognition entrepreneuriale afin d’inculquer une culture de bricolage stratégique au sein de son organisation et développer des ressources extérieures grâce à son réseau social.

Les avantages du bricolage

En Recherche & Développement, le bricolage améliore les processus d’expérimentation collaborative entre plusieurs entreprises afin d'améliorer l'innovation technologique. Pour l'entrepreneur isolé qui doit se tirer d’affaire lors d’une crise aiguë, le bricolage s’affirme comme une capacité de résilience. Dans l'organisation du travail, le bricolage favorise la capacité d’une organisation à faire face à l’inattendu (absentéisme, grève, turn-over...) en développant de nouvelles méthodes de structuration du travail. La notion de bricolage corrobore le mythe de la jeune entreprise, sans moyen financier, qui se lance dans son garage.

Annexes

Notes et références

  1. Claude Lévi-Strauss, 1967, "The Savage Mind", Chicago, IL : University of Chicago Press. Lévi-Strauss souhaitait réhabiliter la pensée sauvage en l’élevant au niveau d’une science du concret.
    • J. W. Berry, S. H. Irvine, 1986, "Bricolage: Savages do it daily", In: R. J. Sternberg, R. K. Wagner, dir., "Practical intelligence. Nature and origins of competence in the everyday world", New York: Cambridge University Press, pp271-306
  2. E. Chao, 1999, "The Maoist shaman and the madman: Ritual bricolage, failed ritual, and failed ritual theory", Cultural Anthropology, Vol 14, pp505–534
    • E. Hatton, 1989, "Lévi-Strauss's bricolage and theorizing teachers' work", Anthropology and Education Quarterly, Vol 20, pp74–96
  3. D. Duboule, A. S. Wilkins, 1998, "The evolution of 'bricolage'", Trends in Genetics, Vol 14, pp54–59
  4. N. E. H. Hull, 1991, "Networks and bricolage: A prolegomenon to a history of 20th-century American academic jurisprudence", American Journal of Legal History, Vol 35, pp307–322
  5. Ressources matérielles, cognitives, sociales...
  6. G. Ahuja, R. Katila, 2004, "Where do resources come from? The role of idiosyncratic situations", Strategic Management Journal, Vol 25, pp887–907
  7. Le succès entrepreneurial a été défini et mesuré de différentes façons mais reste encore flou dns la litérature académique. Le moyen largement utilisé est de mesurer le succès entrepreneurial en utilisant des éléments tangibles ou en utilisant des domaines objectifs. Par conséquent, de nombreuses études sur le succès entrepreneurial ont surtout mis l'accent sur le succès des entreprises plutôt que sur les entrepreneurs en tant qu'individu. D'une manière conventionnelle, la réussite professionnelle entrepreneuriale est conceptualisée en termes de domaines objectifs (extrinsèques) et subjectifs (intrinsèques). Le succès professionnel objectif est observable. Par conséquent, il est relativement facile à mesurer. La réussite professionnelle objective est généralement mesurée en termes :
    • de réputation sociale : prestige
    • de reconnaissance sociale : revenus, promotions,
    • de statut social
    • 2003, G. Beaver, "Small business: success and failure", Strategic Change, 12(3), pp115-122
    De son côté, la réussite professionnelle subjective n'est pas observable. Par conséquent, elle est difficile à mesurer, mais il est possible de l'évaluer. Ainsi, la réussite professionnelle subjective fait référence à l'évaluation de carrière des individus vis-à-vis de leurs propres expériences professionnelles. Les dimensions de réussite de carrière subjectives peuvent être scindées en trois éléments d'évaluation subjective :
    • de la réussite professionnelle,
    • de la satisfaction professionnelle
    • des résultats financiers perçus.
    Mais le problème se pose de savoir si le succès professionnel objectif de carrière influence la réussite professionnelle subjective ou si c'est l'inverse.
    • 1996, V. M. Gidshalk, S. Parasuraman, Y. Purohit, "Work and family variables, Entrepreneurial career success and Psychological well-being", Journal of Vocational Behaviour, pp275-300
    • 2007, Au. Kevin, V. P. Lau, M. A. Shaffer, "Entrepreneurial career success from a Chineese Perspetive: Conceptualization", Journal of International Business Studies, pp126-146
  8. D. Bögenhold, U. Fachinger, 2007, "Micro-firms and the Margins of Entrepreneurship: The Restructuring of the Labour Market", The International Journal of Entrepreneurship and Innovation, Vol 8, pp281–293
  9. Ce n’est pas un geste de thésaurisation cachée comme pourrait l’être celui d’une personne victime de trouble obsessionnels compulsifs atteint du syndrome de Diogène
  10. MacGyver est une série télévisée américaine produite entre 1985 et 1992. Le héros, Angus Macgyver, dans des situations insolites et précaires est privé de ressources. Il a cependant cette capacité de bricolage très étonnante pour utiliser de manière ingénieuse des objets quotidiens grâce à l'application pratique de ses connaissances en sciences naturelles et en sciences d'ingénieur.

Publications

  • 2000, Ted Baker, A. Minerb, D. Eesley, "Improvising firms: bricolage, account giving and improvisational competencies in the founding process", Research Policy, Vol 32, n°2, pp255–276
  • 2003,
    • Ted Baker, A. Miner, D. Eesley, "Improvising firms: Bricolage, retrospective interpretation and improvisational competencies in the founding process", Research Policy, Vol 32, pp255–276
    • R. Garud, P. Karnoe, "Bricolage vs Breakthrough: Distributed and Embedded Agency in Technology Entrepreneurship", Research Policy, Vol 32, pp277—300
  • 2005,
    • Ted Baker, Reed E. Nelson, "Creating Something from Nothing: Resource Construction through Entrepreneurial Bricolage", Administrative Science Quarterly, Vol 50, n°3
    • H. Rao, P. Monin, R. Duran, "Border Crossing: Bricolage and the Erosion of Categorical Boundaries in French Gastronomy", American Sociological Review, Vol 70, pp968—991
  • 2007,
    • Ted Baker, "Resources in Play: Bricolage in the Toy Store(y)", Journal of Business Venturing, Vol 22, pp694-711
    • Miguel Pina e Cunha, João Vieira da Cunha, "Brilocage in Organizations: concept and Forms", In: Afzalur Rahim, dir., "Current Topics in Management"; Transaction Publishers, New Brunswick, pp51–70
    • N. Phillips, P. Tracey, "Opportunity recognition, entrepreneurial capabilities and bricolage: connecting institutional theory and entrepreneurship in strategic organization", Strategic Organization, 5(3), pp313-320
  • 2009,
    • R. Archer, Ted Baker, "Towards an alternative theory of entrepreneurial success : integrating bricolage, effectuation and improvisation", Frontiers of Entrepreneurship Research, Vol 29, n°6
    • Preeta M. Banerjee, Benjamin A. Campbell, "Inventor bricolage and firm technology research and development", R&D Management, 39(5), pp473-487
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    • Reed E. Nelson, Bryan T. Stinchfield, Matthew S. Wood, "Entrepreneurial Opportunities: Bricolage, Art, Craft, Engineering, and Brokerage", Frontiers of Entrepreneurship Research, 30(5), Article 14
    • Clemens Rüling, "Towards a Foundation of Bricolage in Organization and Management Theory", Organization Studies, 31(2), pp133–151
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    • Lars Fuglsang, Flemming Sorensen, "The balance between bricolage and innovation: management dilemmas in sustainable public innovation", The Service Industries Journal, 31(4), pp581-595
    • Manjula Salimath, Raymond Jones, "Scientific Entrepreneurial Management: Bricolage, Bootstrapping, and the Quest for Efficiencies", Journal of Business and Management, Vol 17, n°1, pp85-103
    • Chris Hendry, Paul Harborne, "Changing the view of wind power development: More than 'bricolage'", Research Policy, 40(5), pp778-789
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    • Annabelle Jaouen, Walid A. Nakara, "Les systèmes d’information en microfirme : une approche par le bricolage organisationnel", Revue internationale P.M.E., Vol 27, n°3-4, pp225–260
    • Thomas Taro Lennerfors, Alf Rehn, "Chance interventions – on bricolage and the state as an entrepreneur in a declining industry", Culture and Organization, Vol 20, n°5, pp377-391
    • Amir Rahbaran, "Die Rolle von Bricolage im strategischen Entrepreneurship: Eine ethnografische Studie von Internet-Startups Taschenbuch", Lit Verlag
  • 2015,
    • Geoffrey Archer, Robert Hirth, Brad MacMaster, "Bricolage: making do with what is at hand", In: Ted Baker, Friederike Welter, dir., "The Routledge Companion to Entrepreneurship", London and New York: Routledge, pp149-164
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  • 2017, Raffi Duymedjian, I. Ne, "Le bricoleur, ce génie incompris", Harvard Business review France, Février-mars, p11

Liens externes