Le Passé d'une illusion

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Le Passé d'une illusion
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Auteur : François Furet
Genre
Histoire
Année de parution
1995
L’ouvrage étudie « l’idée du communisme » en Europe pendant l'existence de l'Union soviétique. Furet, qui a été militant du PCF entre 1949 et 1959 (au plus fort de la période stalinienne), considère que lui aussi a fait partie des « illusionnistes-illusionnés qui ont bâti le mirage du communisme ».
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Le passé d’une illusion, Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, est un ouvrage de François Furet publié en 1995 par les éditions Robert Laffont/Calmann-Lévy. Ancien communiste (1949-1956), l’auteur était un éminent historien français qui a contribué à remettre en question l’image traditionnelle de la Révolution française. Il n’est donc pas un spécialiste de l’histoire du XXe s. comme il le dit lui-même.

Dans sa préface Furet souligne que « l’univers communiste s’est défait de lui-même » alors que même ses adversaires n’imaginaient pas que l’URSS pût disparaître. Et surtout, Lénine ne laisse pas d’héritage. Le communisme s’achève dans le néant.

Loin d’être une exploration du futur, l’expérience soviétique a été l’une des grandes réactions antilibérales et antidémocratiques de l’histoire européenne avec le fascisme.

L’illusion est constitutive de l’aventure communiste. L’idée communiste a vécu plus longtemps dans les esprits que dans les faits.

La 4e de couverture résume ainsi le livre :

«Le destin de l’idée communiste depuis 1917 est qu’elle a été prise entre son universalité abstraite et son incarnation dans l’histoire. Le cours de la révolution bolchevique n’a cessé d’être malheureux ou tragique. Pourtant la promesse de l’Octobre russe a traversé le siècle pavillon haut. De Lénine à Gorbatchev, l’histoire n’a pas éteint la flamme de l’utopie. Au contraire, elle l’a nourrie. Cette relation imaginaire des hommes du XXe siècle avec l’idée communiste forme le sujet de ce livre. Elle s’étend très au-delà des régimes de type soviétique, et elle a d’ailleurs vécu plus longtemps à l’ouest qu’à l’est de l’Europe. Le secret de son rayonnement tient à ce qu’elle prolonge la tradition révolutionnaire de l’Occident : à peine vainqueur, le bolchevisme s’est installé dans l’héritage jacobin, et a repris à son compte le projet de régénérer l’humanité par les effets cumulés de l’action et de la science.  »
«Mais le mythe soviétique n’eût pas duré tout le siècle sans les relais que les circonstances ont offerts à son mensonge. Né de la première guerre mondiale, il donne un de ses visages au nihilisme d’époque. Il capitalise les injustices du traité de Versailles. Il s’enrichit du spectacle de la Grande Dépression. Il prospère dans l’antifascisme. Il atteint son zénith à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Même la déstalinisation étend son influence au moment où elle ne marque pourtant le déclin. Le communisme disparaîtra avant d’avoir épuisé les espérances de ses partisans. L’Occident fera cortège autour de son convoi.  »

L’ouvrage se compose de 12 chapitres suivis d’un épilogue.

1. La passion révolutionnaire

Produits de le démocratie, le fascisme et le communisme ont été mis en terre par la démocratie. Adolf Hitler et Lénine ont fondé des régimes inconnus avant eux, des régimes idéologiques. Ces idéologies se sont nourries de passions plus anciennes. La plus ancienne et la plus puissante est la haine de la bourgeoisie, l’autre nom de la société moderne. Le bourgeois affirme l’autonomie de l’individu mais la société bourgeoise tout en proclamant l’égalité de tous en droit ne cesse de produire une inégalité matérielle toujours croissante, liée à la division du travail. Le bourgeois, deus ex machina de la société moderne, incarne le mensonge de la société moderne : il offre à la politique démocratique le bouc émissaire dont elle a besoin. La passion de l’égalité est par définition insatisfaite. L’argent du bourgeois rassemble contre lui les préjugés des aristocrates, la jalousie des pauvres et le mépris des intellectuels. La haine du bourgeois est la haine de soi (1793, premier exemple de bourgeois qui détestent les bourgeois au nom de principes bourgeois). La guerre de 1914 permet la reprise du feu révolutionnaire non seulement chez les marxistes mais aussi à droite en se démocratisant. Le bolchevisme offre une explication de la férocité de la guerre : l’impérialisme, les monopoles capitalistes, la bourgeoisie internationale. Il se veut annonciateur de la révolution universelle. Le fascisme naît comme une réaction anticommuniste, le national contre l’international. Fascisme et communisme sont des ennemis déclarés et complices dans leur rejet radical de la démocratie. Le militant communiste se pense cependant comme un héritier du progrès, l’autonomie de l’individu étant l’horizon du communisme. L’autre séduction du marxisme-léninisme est son universalisme. La guerre a produit en grande série un sujet politique à la fois réactif et moutonnier, enclin aux grandes émotions collectives plus qu’à l’examen des programmes ou des idées. La passion révolutionnaire veut que tout soit politique : tout peut être gagné avec une société bonne. La Révolution française avait inventé une conception messianique du politique.

2. La première guerre mondiale

Elle tire son origine et sa substance des rivalités entre nations européennes et du seul patriotisme de leurs citoyens : l’appartenance nationale est le sentiment le mieux partagé de l’humanité européenne. La nation est antérieure à la démocratie et à la société moderne. L’idéologie nationaliste offre aux individus séparés des sociétés modernes un ciment de leur être-ensemble plus fort que leur représentation élue. Les Juifs forment un contre-modèle sur mesure à la passion nationaliste. Le Juif est le bourgeois pur, séparé de son sol, ramené à son essence, la soif d’être riche. Il offre un bouc émissaire idéal aux exclusives nationalistes comme au ressentiment des pauvres. De là l’extension de l’antisémitisme dans la vie politique avant 1914. Il s’agit d’une guerre industrielle et démocratique. L’éclatement du conflit ne peut s’expliquer sans le consentement escompté des peuples. Elle est aussi démocratique par le nombre des combattants, des moyens et des morts. L’armée en guerre constitue un ordre social où l’individu n’existe plus. La guerre est difficile à terminer car elle est trop meurtrière et aveugle : plus la guerre dure, plus elle va durer. Les hommes deviennent les esclaves de la technique et de la propagande. Les buts du conflit sont devenus sans fin. Avec 1917, la guerre trouve son assise idéologique : la démocratie contre l’autocratie. Les traités de 1919-1920 constituent une révolution européenne en miniaturisant les haines nationales dans un redécoupage abstrait de petits états multiethniques. Ce qui donne à la révolution de 1917 un caractère universel est son cri contre la guerre. La paix met la révolution à l’ordre du jour.

3. Le charme universel d’Octobre

Avec Octobre, la révolution porte non plus le drapeau de la bourgeoisie mais celui de la classe ouvrière, paradoxalement dans le pays le moins capitaliste d’Europe. La révolution fascine par son affirmation de la volonté dans l’histoire combinée à l’idée des lois de l’histoire qui lui donne les certitudes de la science, ce substitut de religion. La victoire de Lénine s’accompagne d’un rejet haineux de tout réformisme. La ligue des droits de l’homme qui auditionne en novembre 1918 les hommes de Février vaincus par Lénine tend à excuser les bolcheviks : la Révolution est bonne et les « excès » des bolcheviks s’explique par les circonstances. Ils plaquent sur la Russie la grille de lecture qui justifie la Terreur de 1793. Les bolcheviks reçoivent le bénéfice de l’universalisme jacobin chez Mathiez : Lénine est assimilé à Robespierre, le parti bolchevique au club des jacobins, etc. Il ne voit pas qu’Octobre est une pure nouveauté. Le précédent de la Révolution a servi depuis 1917 d’absolution générale à l’arbitraire et à la Terreur qui ont caractérisé toute l’histoire soviétique. Il n’existe pas avant le XXe s. d’autres exemples de promotion subite d’une nation de la situation de pays arriéré au statut d’État phare. Mais ensuite, elles se sont multipliées : la Chine de Mao et le Cuba de Castro relaient l’image ternie de l’URSS. Le ressentiment contre la guerre, passé au filtre d’Octobre 1917, donne un formidable élan à la révolution anticapitaliste. La guerre elle-même a porté les esprits à la révolution, par l’accoutumance à la violence absolue et les contraintes de la soumission militaire. Mais aussi par le retour sur soi, le remords collectif d’avoir fait ou laissé faire août 14, surtout chez les socialistes. Or la victoire de la révolution prolétarienne a été trouvée dans une lutte contre la guerre. La révolution prolétarienne était bien nécessaire puisqu’elle a eu lieu. Une critique de gauche d’Octobre est néanmoins faite par Rosa Luxemburg, Karl Kautsky ou Léon Blum mais qui défendent néanmoins l’idée révolutionnaire. Les socialistes sont condamnés à la défensive ou à l’alliance inavouable avec les partis bourgeois tout en nourrissant un complexe d’infériorité vis à vis des communistes. Pour le socialiste indépendant Bertrand Russell dès 1920, le bolchevisme est un échec dans l’ordre des réalités mais un succès dans celui des croyances : il est plus acclamé à l’étranger que chez lui.

4. Les croyants et les désenchantés

La révolution d’Octobre se perpétue au-delà de l’hiver 1920-1921 : le pouvoir reste aux mains de ceux qui l’ont faite. Ce qui fait la légitimité du Parti n’est pas l’élection par le peuple mais la connaissance des lois de l’histoire. La révolution se poursuit comme une idéologie d’État. La IIIe Internationale n’est que l’extension institutionnelle de la révolution d’Octobre en Europe et dans le monde. Être communiste c’est croire le marxisme incarné par l’Union soviétique, c'est-à-dire interprété par le PC bolchevique. Pierre Pascal, jeune intellectuel catholique français qui a tenu son journal de Russie de 1917 à 1927. Il voit dans Octobre la revanche des humiliés. Peu importe la liberté politique si les hommes trouvent dans l’égalité une morale nouvelle de la fraternité annoncée par le Christ. A l’enthousiasme de la foi va succéder le regard critique à compter de 1921 : la révolution n’a produit qu’un État bureaucratique. Il découvre l’impasse de celui qui ne croit plus au communisme tout en conservant sa passion antibourgeoise. Boris Souvarine, d’une famille juive de Kiev immigré en France, est un des premiers bolcheviks français, membre du Présidium de l’Internationale. Ayant pris la défense de Trotski, il est exclu en 1924. Il s’éloigne de Trotski qui reste prisonnier de la superstition du Parti. Georg Lukacs, philosophe hégélien hongrois de culture allemande restera bolchevik jusqu’à la fin : le pire des régimes communistes est mieux que le meilleur des régimes capitalistes. Exemple type d’une croyance politique qui survit à l’observation et à l’expérience.

5. Le socialisme dans un seul pays

La formule apparaît en 1924, conséquence de l’échec de la révolution allemande et critique de la « révolution permanente » de Trotski. Staline met l’accent sur un élément capital de la « psychologie léniniste », la volonté peut tout faire si elle a le pouvoir. Les bolcheviks sont le clergé d’une idéocratie et Staline devient le chef de ce clergé. Staline, par sa brutalité, son cynisme et sa duplicité, fraie la voie à Hitler et mieux encore il injecte du nationalisme russe dans son léninisme. La contrainte d’unité, inséparable de l’idéologie, a paralysé les oppositions et fabriqué un chef. Par la construction du socialisme, la révolution reprend sa marche en avant et conjure le fantôme d’un Thermidor russe (NEP). En 1929, faute de noblesse, faute de bourgeoisie, l’ennemi de la révolution est le koulak. Le saboteur est le koulak de l’industrie. Le volontarisme bolchevique ignore la résistance des choses. La famine d’Ukraine est dénoncée dès 1930. Herriot en 1932 n’a constaté que la prospérité (un jardin en plein rendement) de la région. Dans les années 1930 le libéralisme économique fait l’objet d’une condamnation universelle : la planification soviétique séduit même une partie du patronat français. Même les Anglais sont séduits. Par haine d’un monde régi par le profit, Wells et Shaw célèbrent l’anticapitalisme de l’URSS. Les Webb publient en 1935 un ouvrage où ils décrivent l’URSS selon les documents officiels.

6. Communisme et fascisme

L’équivalence postulée entre communisme et antifascisme a bloqué toute analyse du communisme. Le fascisme a été étendu à tous les gouvernements autoritaires et dictatoriaux. Totalitaire est d’abord employé en Italie par les admirateurs du fascisme puis par les intellectuels antinazis. Dès 1934 il est utilisé pour comparer l’Allemagne nazie et l’URSS. Kautsky compare communisme stalinien et nazisme. Il ne s’agit donc pas d’une invention des propagandistes de la Guerre Froide pour déshonorer l’URSS. Bien des intellectuels hésiteront entre fascisme et communisme dans les années 30. Certains ont pu voir le fascisme et le nazisme comme des réponses à la menace communiste mais cela réduit leur singularité (note : ce que fait d’ailleurs Furet en qualifiant de fascisme le nazisme). Bolchevisme et fascisme naissent de la guerre : habitude de la violence, soumission de l’individu au collectif, amertume des sacrifices inutiles ou trahis. Droite réactionnaire et gauche socialiste dénoncent l’individualisme bourgeois. La droite nationaliste est anticapitaliste. Rôle enfin des individus : Lénine, Staline, Mussolini, Hitler. Le mystère de ces régimes tient à leur indépendance à l’égard d’intérêts sociaux : l’URSS n’est pas au service du Prolétariat ni le nazisme au service du Grand Capital ! Lénine et Mussolini sortent de la même famille : le socialisme révolutionnaire. Le fascisme est un produit de la détestation du parlementarisme bourgeois, du mépris du droit déguisement formel de la domination bourgeoise, de l’apologie de la force comme accoucheuse de l’histoire. Aussi Georges Sorel, l’homme de la grève générale, admire-t-il Lénine et Mussolini. Faire prévaloir ses idées en s’emparant par la force du pouvoir rapproche Lénine et Mussolini. Fascisme et communisme sont plus proches par certains aspects que fascisme et nazisme (la race). Staline et Hitler ont en commun des passions monstrueuses. Le bolchevisme a été vaincu en Allemagne par une autre force révolutionnaire, les groupes paramilitaires nés du désastre. Homme de la foule, Hitler ne se distingue par une surenchère sur les passions collectives. Idéologue pur, il a proclamé d’avance ce qu’il a fait. Il est autre chose qu’un nationaliste allemand : c’est un prophète du « nihilisme ». Les idéologies nazie et marxiste constituent la matière d’une croyance, la substance de la volonté, le bréviaire de l’action. Le volontarisme politique est subordonné à l’idéologie. Hitler en 1934 : « il y a plus de liens qui nous unissent au bolchevisme que d’éléments qui nous en séparent. » Staline admire la Nuit des longs couteaux (et l’imite sur une plus vaste échelle). Renonçant à l’utopie, l’Allemagne nazie réussit le bolchevisme parfait : il n’a que le pouvoir comme fin et la violence comme moyen sans le camouflage marxiste, selon l’analyse de l’exilé Waldemar Gurian (L’Avenir du bolchevisme, 1935). Pour Thomas Mann aussi le nazisme est un bolchevisme allemand.

7. Communisme et antifascisme

Le communisme soviétique a déjà incarné la paix, la révolution internationale, le retour du jacobinisme, la patrie des travailleurs, la société libérée des bourgeois, l’homme désaliéné, l’anarchie capitaliste vaincue, l’économie rendue aux producteurs, il va trouver un nouvel espace politique avec l’antifascisme. Le fascisme n’est, dans un premier sens, rien de plus qu’une des versions de la dictature capitaliste bourgeoise. Le second antifascisme fait, pour un temps et des raisons tactiques, la différence entre démocratie libérale et fascisme. Willy Münzenberg, au sein du Komintern, est le chef d’orchestre du monde des « compagnons de route », ces intellectuels et artistes non communistes qui combattent l’anticommunisme. Le racisme hitlérien paraît confirmer le brevet d’universalisme démocratique dont le marxisme bolchevique se réclame. Hitler sert aussi à criminaliser l’anticommunisme démocratique. À partir de 1934, Paris devient la seconde capitale du communisme en Europe. Le PCF associe lutte antifasciste et combat pour la paix. La menace nazie réactive le discours de salut public et justifie la Terreur de masse pour la défense de la « démocratie révolutionnaire ». L’historien communiste Jean Bruhat établit le parallèle entre 1793 et 1937 (Le Châtiment des espions et des traîtres sous la Révolution française). Les grèves de 36 présentent les communistes en dirigeants du monde ouvrier. La guerre d’Espagne marque un nouveau combat de la démocratie et du communisme réunis sous la bannière de l’antifascisme. L’URSS accourt pour aider le gouvernement républicain au contraire des démocraties occidentales. En réalité le camp franquiste réactionnaire n’a pas grand chose de fasciste et le camp républicain est très divisé. Et Staline en profite pour prendre le contrôle du gouvernement espagnol et faire liquider le POUM. L’expérience espagnole constitue un premier essai de « démocratie populaire ». Avec Munich, l’Espagne devient sans intérêt et Staline retire les brigades internationales. Orwell souligne que la guerre d’Espagne a produit « la plus riche moisson de mensonges depuis la Grande Guerre » mais c’est une voix isolée dans le silence de la presse de gauche : dire la vérité serait aider Franco. Dans l’Espoir de Malraux, l’antifascisme est le drapeau de la réconciliation des peuples avec la guerre.

8. La culture antifasciste

Le nazisme a fait renaître en France dans tout son rayonnement menaçant l’idée de contre-révolution incarnée dans l’ennemi allemand. Le communisme a pu fixer les passions libérales et les passions antilibérales selon qu’on le considère comme réalité historique ou comme prophétie philosophique d’où le philosoviétisme en Angleterre dans les universités (et non dans les usines) : des jeunes gens de Cambridge bien nés détestant le bourgeois et convaincus de l’agonie du capitalisme. Voyage de Romain Rolland à Moscou en 1935 : image d’un vaste pays où, sous la direction d’un guide éclairé, un régime a repris le flambeau de la Révolution française, régénérer l’homme. Qui combat contre Hitler combat par là même pour les droits et les libertés, dans le sens de l’émancipation des hommes. D’ailleurs en 1936 Staline promulgue une Constitution. Le fascisme est un ennemi formidable, à la fois concret et caché ; incarné par Hitler et pourtant omniprésent dans les pays bourgeois et jusqu’en URSS. Tous les adversaires de l’URSS sont des fascistes (ex. hitléro-trotskiste). Tout adversaire ou tout critique de l’URSS est conduit à servir la cause d’Hitler. Qui critique Staline est pour Hitler. Le Staline de Souvarine (1935) passe inaperçu : la droite s’en méfie parce qu’il a été communiste, la gauche parce qu’il ne l’est plus. André Gide illustre bien la figure du compagnon de route : il est par excellence l’auteur bourgeois anti-bourgeois. Retour de l’URSS (1936) : Gide a senti partout le bourrage de crâne, la tyrannie et la peur : l’URSS est le pays du mensonge généralisé et obligatoire. Mais il est isolé. Le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (1934) rassemble toutes les familles de gauche mais se divise sur le lien entre l’action antifasciste et la lutte pour la paix. L’extrême gauche pacifiste qui se trompe sur Hitler voit clair sur Staline. La ligue des droits de l’homme en 1936-1937 considère les aveux des accusés des procès de Moscou crédibles. Le rapport Rosenmark est le produit de ce demi-aveuglement volontaire (l’union contre Hitler passe avant tout). Mais les ennemis du libéralisme peuvent admirer de concert les deux types de régimes totalitaires. Le maurassien Georges Valois définit dès 1925 la fraternité du fascisme et du communisme. Pour Drieu La Rochelle, le fascisme est une étape nécessaire à la destruction du capitalisme. Mounier, directeur d’Esprit est intéressé dans le marxisme par la volonté de refaire une communauté et le fascisme fait parti de cette « immense vague communautaire ». La passion antilibérale, le rejet du mensonge bourgeois, joints au nihilisme du temps suffisent. Chez Bataille, la haine du bourgeois constitue la passion mère, il évoque « deux révolutions à la fois hostiles l’une à l’autre et hostiles à l’ordre établi. »

9. La seconde guerre mondiale

De 1939 à 1941 Staline est le principal allié d’Hitler, de 1941 à 1945 son ennemi le plis acharné. La question polonaise qui divise le camp « antifasciste » unit au contraire nazis et communistes. 1944 continue 1939 : au partage avec les Nazis succède la domination sans partage de Moscou. A tout prendre, le nazisme est un allié objectif de la révolution soviétique. Les progrès du socialisme sont assimilés aux agrandissements de l’URSS. Partout, les PC mettent en œuvre la directive du Komintern contre la guerre impérialiste. Mais l’antifascisme cesse d’offrir sa garantie démocratique au communisme. L’invasion de le Russie par Hitler réunit toutes les conditions d’une prédication antifasciste renouvelée : elle remet le régime de Staline dans le camp de la démocratie, aux côtés de l’Angleterre, demain les États-Unis, en même temps qu’elle fait du territoire soviétique le théâtre par excellence de la barbarie nazie. L’invasion transforme le bourreau en victime. Guerre idéologique, la guerre nazie en Russie paye le prix de l’idéologie. Pour la seule fois, le pouvoir soviétique rencontre une sorte d’assentiment dans le patriotisme du peuple. La bataille contre l’Allemagne nazie réinscrit la patrie d’octobre 1917 à l’avant-garde de l’humanité. Staline tire avantage de sa plus grosse erreur. La guerre devient l’alliée la plus précieuse de son pouvoir absolu. L’élan de patriotisme a brisé le Führer mais déifié le Guide de Moscou. L’agression a montré les inconvénients d’une frontière commune avec l’Allemagne et l’idée d’un glacis de républiques satellites permet une sécurité plus grande. Le communisme a gagné la guerre et s’offre ainsi un nouveau bail avec l’histoire. L’histoire a aux ambitions territoriales de Staline une légitimité démocratique. L’antifascisme va faire le rayonnement du communisme dans l’après-guerre. Depuis la fin du fascisme, il n’y a plus de politique communiste sans « danger fasciste ». L’adjectif « démocratique » est passé du côté du léninisme. L’antifascisme n’a plus de rival dans la critique de la démocratie bourgeoise. L’Allemagne paye pour tout le monde et pour tous les crimes du siècle.

10. Le stalinisme, stade suprême du communisme.

L’antifascisme est un drapeau d’autant plus précieux qu’il donne son plus grand rayonnement à l’idée révolutionnaire. Si la guerre a été un produit du fascisme, le fascisme, lui, est un produit du capitalisme et de la bourgeoisie. Les politiciens allemands ont fait Hitler, les Anglais et les Français ont signé les accords de Munich. Aux yeux de Staline, tout citoyen soviétique hors des frontières est un suspect, voire un « fasciste » : cette liquidation collective va se faire avec le complicité des États démocratiques. Un des grands secrets de l’idéologie soviétique dans l’Europe de 1945 est d’associer les passions nationales à l’universalisme révolutionnaire, par le biais de la victoire sur le militarisme allemand. Staline trouve dans l’état d’esprit des peuples rescapés assez de ressentiments anti-allemands pour faire vivre l’illusion d’une vraie restauration nationale, les PC jouant le rôle de champions de l’indépendance retrouvée. L’opinion publique à l’Ouest semble avoir oublié le pacte germano-soviétique pour ne plus se souvenir que de Munich : faute de pouvoir accuser une URSS martyre et victorieuse, elle se retourne contre elle-même. Dans l’Europe centrale et orientale, la défaite de Hitler dévoile la vérité du communisme. En Europe occidentale, elle en renforce l’illusion. L’Europe de 1945 est couverte de PC, de Fronts populaires, de proclamations anticapitalistes et d’engagements révolutionnaires. La résistance française au moment de la libération veut la révolution. L’opinion penche plus à gauche qu’à aucun moment de l’histoire et ne possède à gauche qu’un seul grand point de ralliement : le PCF. Il y épanouit sa double nature : gouvernemental et révolutionnaire, respectable et subversif, national et stalinien.

11. Le communisme de guerre froide

Une seule main dirige à la fois l’État soviétique et les PC, au nom d’une orthodoxie idéologique. Elle organise la domination de l’URSS sur les petites nations où stationne l’Armée rouge et laisse aux PC l’apparence du pouvoir politique local. La guerre antifasciste divise après avoir uni les anciens alliés. Dans la zone soviétique, les Allemands doivent non seulement adorer leur vainqueur mais aussi le régime qu’il apporte car il n’y a rien entre le nazisme et le communisme. L’esprit du « bolchevisme dans un seul pays » est étendu au bolchevisme dans plusieurs pays : caractère à la fois international et ultra-centralisé du mouvement, plus que jamais construit autour du bastion soviétique et dépendance étroite des démocraties populaires. Tito inaugure un nouveau genre : le schisme du communisme national, suivi par Mao et Enver Hodja. Le schisme yougoslave offre un point d’appui à la passion révolutionnaire des laissés-pour-compte du stalinisme. Il conforme a contrario la nature internationale du système communiste. Mais le « communisme dans un seul pays » n’est capable d’exporter que lui-même. Les PC occidentaux, isolés sur le plan politique, gardent une force d’opinion, par l’intermédiaire des intellectuels. La force intérieure du militant lui vient du sentiment d’accomplir l’histoire comme un souverain bien. Vue de Paris, Rome ou Oxford, la validité universelle de la cause est indépendante de ce qui se passe à Varsovie, Prague ou Budapest. Hannah Arendt publie son livre sur le totalitarisme en 1951 : elle entreprend une comparaison systématique entre régime hitlérien et régime stalinien. La Terreur exercée au nom de tous, par tous, sur tous, est la seule force de la Loi dans ce monde sans lois. La gauche intellectuelle européenne est antifasciste mais elle n’est pas antitotalitaire.

12. Le commencement de la fin

Staline meurt en vainqueur et fondateur d’empire. La bataille pour sa succession a pour première victime la mythologie soviétique. Les compagnons de Staline s’affrontent sur la politique économique et sur la Terreur. Les premiers signes d’une déstalinisation à Moscou mettent en péril l’ordre communiste tout entier. Il est atteint par la mise en cause de ses deux passions mères : la crainte et la croyance. Avec le rapport secret de 1956, la voix qui dénonce les crimes de Staline ne vient plus d’Occident mais du Kremlin. Les héritiers de Staline ne peuvent le tuer sans se blesser. La déstalinisation atteint à la fois leur légitimité et celle du système communiste tout entier. L’expérience des Polonais et des Hongrois met un point final à la grande époque mythologique du soviétisme. La déstalinisation n’est ni une philosophie, ni une stratégie, ni une idée, ni un programme. Le mot n’a eu qu’une force de dissolution, un potentiel de désordre. Sur l’affaiblissement de l’autorité de Moscou s’est greffé le rayonnement croissant de la Chine et de Mao. Tito et Mao donnent corps à un communisme antisoviétique. L’univers communiste est devenu plus divisé sans cesser d’être fondé sur un mensonge universel. Vassili Grossman est le premier auteur soviétique qui va se transformer en écrivain antisoviétique. Dans Vie et Destin, la guerre a été un sacrifice inutile : le régime de Staline sort inchangé de sa victoire ajoutant les Juifs à sa panoplie de haine et de persécution. La guerre a mis aux prises « des formes différentes d’une même essence : l’État-parti ».

Épilogue

La nouveauté de Khrouchtchev ne se trouve pas dans une transformation des institutions du régime mais dans la fin des assassinats politiques et de la Terreur de masse. La persécution, quand elle ne tue plus, rend visible celui qu’elle poursuit. L’intellectuel soviétique n’est plus un témoin du socialisme : c’est un écrivain dissident (Pasternak, Sakharov, Alexandre Soljenitsyne). Privé de son fondement idéologique, la répression affaiblit le régime, alors qu’elle lui demeure indispensable. L’idée communiste a gagné en étendue ce qu’elle a perdu d’unité. La haine des États-Unis donne une forme universelle à la haine du capital. Le maoïsme est un stalinisme antisoviétique. Le castrisme a le charme des tropiques pour une bohème intellectuelle partagée entre la haine de soi et le culte de soi. Dans toutes ses modalités exotiques, le communisme conserve son privilège historique de fossoyeur du capitalisme. Gorbatchev va être la dernière illustration de l’illusion d’un « socialisme à visage humain ». Détesté en Russie, il reste jusqu’à la fin adoré par l’Occident. Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons : c’est une condition trop austère et trop contraire à l’esprit des sociétés modernes pour qu’elle puisse durer. La fin du monde soviétique ne change rien à la demande démocratique d’une autre société.

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