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Nihilisme

De Wikiberal

Le terme de nihilisme a de nombreux sens dans le domaine politique, philosophique, moral, littéraire, etc.

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Nihilisme éthique

Dans l'optique libérale, le nihilisme désigne la négation totale de toute hiérarchie de valeurs, par exemple, le fait de nier qu'il y ait un bien et un mal (sans que ces termes soient pris dans un sens religieux). Son expression moderne est souvent le relativisme, mais certains auteurs[1] distinguent soigneusement entre relativisme ("toute valeur est relative") et nihilisme ("tout se vaut"), le relativisme ne niant pas les valeurs, car « rien ne vaut absolument, mais tout, pour nous, ne se vaut pas »[2].

Dans un autre sens, celui d'un individualisme dévoyé, c'est la négation de toutes les obligations imposées à l'individu, qui conduit à l'anomie, voire au terrorisme : on pourrait parler de "nihilisme actif". Un bon exemple en est le nihiliste russe Serge Netchaïev (1847-1882), et sa théorie terroriste exposée dans son "catéchisme du révolutionnaire". Max Stirner est parfois considéré comme le premier représentant de ce courant[3].

Nihilisme philosophique

En philosophie, le nihilisme désigne d'abord le rationalisme athée : c'est un adversaire de Kant, F. H. Jacobi, qui invente ce terme dans sa Lettre à Fichte de 1799 pour stigmatiser le spinozisme lors de la "querelle de l'athéisme" (Atheismusstreit). Joseph de Maistre emploie en 1815[4] un terme qui ne passera pas à la postérité, celui de « rienisme », pour qualifier le protestantisme et l'irréligion.

Le terme est ensuite popularisé par le romancier Ivan Tourgueniev pour décrire les vues politiques de l'intelligentsia radicale russe, puis développé dans un sens plus religieux par Fedor Dostoïevski ("si Dieu n'existe pas, tout est permis").

Friedrich Nietzsche emploie ce terme dans un sens très particulier, qui n'est pas le sens courant : il désigne par "nihilisme" la tendance à dévaloriser l'ici-bas en faveur d'un "au-delà", quel qu'il soit (religieux, politique, etc.), y compris par l'ascétisme (« l'homme préfère encore vouloir le néant plutôt que ne pas vouloir », Généalogie de la morale), tandis que le "nihilisme des forts" résulte d'un dépassement des croyances, d'un rejet de tout idéalisme et de la morale des "faibles".

Outre ce sens propre à Nietzsche, Roger-Pol Droit[5] distingue deux autres sens :

  • le nihilisme ontologique ou métaphysique, qui ne distingue pas entre être et néant, affirmant que derrière les apparences soit il n'y ait que néant, soit il n'y ait que l'être pur[6] ;
  • le nihilisme pessimiste (tel celui d'Arthur Schopenhauer), caractérisé par un refus de l'existence, proclamant la supériorité du néant sur l'être.

Heidegger désigne par nihilisme ce qu'il appelle "oubli de l’Être", le fait de "se coller" à l'étant en laissant de côté l’Être, qui, lui, par définition, "n'est rien d'étant" ("un néant", comme le dit aussi Nietzsche). Heidegger y voit le mouvement de fond de l'histoire de l'Occident, qui commence avec Socrate et Platon, et qui culmine dans le "règne de la technique" et les sciences positives. Pour Heidegger, Nietzsche lui-même est prisonnier du nihilisme, puisqu'il instaure la vie comme valeur suprême, et reste dans le cadre de la pensée occidentale rationnelle et instrumentale "oublieuse de l’Être et de sa propre vérité".

Pour le philosophe Marcel Conche (Orientation philosophique, 1974), il y a trois philosophies du sens possibles :

  • l'optimisme, croyance en une objectivité de la valeur : le sens trouve son fondement en Dieu (théisme religieux), ou dans l'histoire (Marx), la politique, le travail, etc., d'où un chemin tout tracé pour l'individu qui veut se réaliser ;
  • le pessimisme, qui estime absurde le monde, et impossible la quête du sens (Cioran, Schopenhauer) : cela rejoint le "nihilisme des faibles" de Nietzsche ;
  • le tragique : le non-sens du monde donne à l'homme l'occasion d'en trouver un, et de devenir un créateur de valeurs ("nihilisme des forts" : Nietzsche, Marcel Conche).

On est toujours le nihiliste de quelqu'un

"Nihiliste" est aussi un qualificatif dont on gratifie facilement un adversaire parce qu'il ne partage pas les mêmes valeurs que vous, par exemple :

  • les croyants qualifient les athées de nihilistes parce qu'ils ne croient pas à une "vie après la mort" ;
  • les athées, à la suite de Nietzsche, qualifient les croyants de nihilistes parce qu'ils dévalorisent l'"ici-bas" en croyant à un "au-delà" ou à toute autre entité transcendante improuvable, ils délaisseraient donc la "réalité" pour rechercher un "autre chose" irréel et fumeux ;
  • les bouddhistes, et parfois les hindouistes ou les taoïstes, sont considérés par certains de leurs adversaires (croyants ou athées) comme nihilistes parce qu'ils viseraient à se fondre dans une espèce de "néant" mal défini ;
  • pour compliquer encore la situation, les bouddhistes ne se considèrent pas comme des nihilistes et appellent "nihilisme" (ucchedavāda, natthikavāda) les doctrines matérialistes ; de même les védantistes (courant philosophique majeur de l'hindouisme) ne se considèrent pas comme nihilistes et appellent nihilistes ceux qui nient une "réalité suprême" inconnaissable (brahman dans la philosophie hindouiste).

Le nihiliste serait donc pour son adversaire celui qui refuse de partager ses valeurs ou sa propre vision du monde. Ainsi, l'objectivisme considère comme nihilistes ceux qui ne partagent pas la vision objectiviste de ce que serait la "réalité objective". Nietzsche lui-même pratique cette accusation en taxant de nihilisme ce qui de son point de vue n'affirme pas la vie et la volonté de puissance.

Or la caractéristique du libéralisme est le respect des valeurs d'autrui tant qu'elles ne sont pas agressives, et dans ce cadre il affirme une neutralité vis-à-vis des choix métaphysiques des individus. Le terme de "nihilisme" devrait donc rejoindre celui d'ultralibéralisme dans le catalogue des insultes faciles à l'égard de qui ne partage pas vos propres valeurs.

Nihilisme littéraire

A mi-chemin entre philosophie et littérature, le nihilisme littéraire (qualifié parfois de "pessimisme chic") développe le thème de l'absence de sens de la vie. Inspirés par des philosophes comme Schopenhauer, Nietzsche, Wittgenstein, de nombreux auteurs s'illustrent dans ce genre : Guy de Maupassant, Albert Camus, Emil Cioran, Thomas Bernhard, Roland Jaccard, etc.

L'écrivain franco-suisse Roland Jaccard parle ainsi de "néonihilisme"[7] : pour lui « L'École néonihiliste savoure les déclins : déclin de l'Orient, déclin de l'Occident, déclin de l'Empire romain, déclin d'Hollywood, déclin de la philosophie, déclin de l'art et même déclin du déclin. »

Bibliographie relative

  • Professeurs de désespoir, Nancy Huston, Actes Sud, 2004
  • La tentation nihiliste / Le cimetière de la morale, Roland Jaccard, PUF, 2012

Références

  1. Par exemple André Comte-Sponville, L’esprit de l’athéisme (2008), ou C'est chose tendre que la vie (2015).
  2. André Comte-Sponville, Du tragique au matérialisme (et retour): Vingt-six études.
  3. « L'Unique et sa propriété s'avère être un bréviaire nihiliste qu'une erreur confirmée par la paresse intellectuelle présente habituellement comme un texte anarchiste. Outre qu'il fustige tout autant l'anarchisme en général, et Proudhon en particulier, Stirner est le philosophe emblématique du nihilisme : Rien est pour lui Tout. » (Michel Onfray, Décadence)
  4. Lettre du 16 janvier 1815 adressée par Joseph de Maistre au comte de Bray.
  5. Le Culte du Néant, Seuil, 1997
  6. Les philosophies non-duales, telles que le bouddhisme, le Vedanta ou le taoïsme, ne rentrent pas exactement dans cette catégorie, puisqu'elles n'acceptent pas la dualité être-néant, distinction qu'elles rejettent comme issue d'une ignorance propre à l'esprit.
  7. De l'influence des intellectuels sur les talons aiguilles, éd. P-G de Roux, 2016, ISBN 2363711432.

Citations

  • Si nos principes n'ont d'autres fondements que notre préférence aveugle, rien n'est défendu de ce que l'audace de l'homme le poussera à faire. L'abandon actuel du droit naturel conduit au nihilisme ; bien plus, il s'identifie au nihilisme. (Leo Strauss)
  • Le révolutionnaire méprise tout doctrinalisme, il a renoncé à la science pacifique qu'il abandonne aux générations futures. Il ne connaît qu'une science — celle de la destruction. (Serge Netchaïev)
  • Le nihiliste est un homme qui connaît les principes de la civilisation, ne serait-ce que d'une manière superficielle. Un homme simplement non-civilisé, un sauvage, n'est pas un nihiliste. (Leo Strauss, Nihilisme et politique)
  • Que signifie le nihilisme ? Que les valeurs supérieures se déprécient. Il peut être un signe de force, la vigueur de l'esprit peut s'être accrue au point que les fins que celui-ci voulut atteindre jusqu'à présent ("convictions", "articles de foi") paraissent impropres car une foi exprime généralement la nécessité de conditions d'existence, une soumission à l'autorité d'un ordre de choses qui fait prospérer et croître un être, lui fait acquérir de la force... ; d'autre part le signe d'une force insuffisante à s'ériger un but, une raison d'être, une foi. Il atteint le maximum de sa force relative comme force violente de destruction : comme nihilisme actif. (Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance, I, 1)
  • La vie même est pour moi instinct de croissance, de durée, d'accumulation de forces, de puissance : là où fait défaut la volonté de puissance, il y a déclin. Ce que j'affirme, c'est que cette volonté fait défaut dans toutes les valeurs suprêmes de l'humanité - que les valeurs de déclin, les valeurs nihilistes, règnent sous les noms les plus sacrés. (Friedrich Nietzsche, L'Antéchrist, §6, 1888)
  • Pensons cette pensée sous sa plus terrible forme : l'existence, telle qu'elle est, privée de sens et de but mais se répétant inéluctablement, sans final dans le néant : « l'éternel retour ». C'est la forme la plus extrême du nihilisme : le néant (l' « absence de sens ») éternel ! (...) Nous nions les buts derniers : si l'existence en avait un, il devrait être atteint. (Friedrich Nietzsche, Fragments)
  • Le nihilisme commence là où cesse la volonté de se tromper soi-même. (...) À l'opposé du romantique toujours pénétré du sentiment que le monde est un tissu de sens cachés, de symboles à déchiffrer et d'indicibles mystères, le nihiliste considère que la vie est courte, brutale, insipide. (Roland Jaccard, La Tentation nihiliste, 1989)
  • Nous avons tout perdu en naissant. Mieux encore que dans le malaise et l'accablement, c'est dans des instants d'une insoutenable plénitude que nous comprenons la catastrophe de la naissance. Nos pensées se reportent alors vers ce monde où rien ne daignait s'actualiser, affecter une forme, choir dans un nom, et, où, toute détermination abolie, il était aisé d'accéder à une extase anonyme. Nous retrouvons cette expérience extatique lorsque, à la faveur de quelque état extrême, nous liquidons notre identité et brisons nos limites. Du coup, le temps qui nous précède, le temps d'avant le temps, nous appartient en propre, et nous rejoignons, non pas notre figure, qui n'est rien, mais cette virtualité bienheureuse où nous résistions à l'infâme tentation de nous incarner. (Cioran, De l'inconvénient d'être né)
  • Il y a ceux qui n'attendent plus rien ; je fais en sorte de leur apporter ce qu'ils attendent. (François Hollande en 2015)
  • - Rien ne le dérange. C'est un nihiliste. - Ça doit être épuisant. (The Big Lebowski)
  • Aujourd'hui le monde est « vain », n'est qu'une aveuglante « apparence », la vérité est seulement l'esprit. Le monde n'est que la forme vaine de l'esprit. (Max Stirner, L'unique et sa propriété)

Liens externes

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