Raison

De Wikiberal

La raison est une faculté de l'esprit humain dont la mise en œuvre permet de fixer des critères de vérité et d'erreur et de mettre en œuvre des moyens en vue d'une fin donnée. Elle permet donc de diriger la volonté.

La raison pour l'École autrichienne

L’assertion selon laquelle l’homme est un animal économiquement rationnel est source de nombreux malentendus. Ludwig von Mises a montré mieux que tout autre, dans L’Action humaine, que la praxéologie, la science de l’action, est dénuée de tout fondement moral. Elle est Wertfreiheit, comme le dit Max Weber. Elle n’étudie pas la légitimité des fins, mais la concordance des moyens avec les fins. Agir, c’est agir consciemment. On écarte donc les réactions et réflexes involontaires. L’homme qui agit désire fermement substituer un état à un autre, dans l’espoir d’améliorer sa situation. Comment mesurer cette amélioration ? il n’y aucune autre façon, répond Ludwig von Mises, que de se baser sur les jugements de valeur de l’individu agissant, lesquels varient selon les individus, et, pour un même individu, d’un moment à l’autre.

L’homme choisit toujours, mais n’est pas toujours raisonnable. Simplement, son action est raisonnée. Ce qui signifie que, même lorsqu’il cède à une impulsion illégale, ou qui lui causera du tort, l’homme choisit encore : il choisit de céder à son désir. L'axiome de l'action rationnelle est irréfutable.

Bien sûr Ludwig von Mises n’est pas naïf : il sait que l’homme ordinaire, vous et moi, sommes déterminés par notre culture, nos habitus. Mais si nous nous en remettons à l’autorité d’autrui, si nous adoptons des comportements moutonniers, nous choisissons encore : nous choisissons d’adopter des schémas traditionnels, car nous en espérons une amélioration de notre situation.

Ludwig von Mises a donc inventé un concept majeur, fondamental même : la rationalité qui est capable de tout absorber, même l’irrationnel ! En effet, je peux me tromper. Mais mon action reste rationnelle. Je peux-même délibérément risquer de me tromper ; je n’en suis pas moins encore rationnel. Quand j’achète un pot de yaourt dans un supermarché, il est rationnel que je ne cherche pas à tout savoir de ce pot, même si le risque d’empoisonnement n’est pas tout à fait nul. C’est ce que Herbert A. Simon a baptisé la « rationalité limitée », qui ne remet pas en cause la praxéologie, mais qui au contraire la conforte. Pour les théoriciens de l'École autrichienne, rationnel ne signifie pas ici "conforme à la Raison", mais plutôt "motivé par une raison", intentionnel et donc logique. Si on traite telle action d’irrationnelle, il ne peut s’agir que d’un jugement de valeur arbitraire. Comme le dit Philippe Simonnot :

Même si pour démontrer la fausseté de la théorie de l’action rationnelle, on s’efforçait de faire un acte purement irrationnel, cet acte serait encore rationnel puisqu’il serait mis au service d’une fin, la démonstration en question ! En un mot comme en cent : il est absolument impossible de sortir de la rationalité !

Pour Murray Rothbard, cette incertitude consubstantielle à la science économique ne la met pas en péril. Au contraire, c’est la preuve que le critère de scientificité de Karl Popper (une loi scientifique doit être falsifiable, de sorte que l’on puisse vérifier si elle est fausse ou vraie) ne s’applique tout simplement pas à l’économie.

Le capital humain

Gary Becker et George Stigler ne partagent pas cet avis. Ils pensent que l’économiste doit étudier les goûts des individus, et ne pas botter en touche. Pour ce faire, Becker invente la notion de capital humain. Qu’est-ce que c'est ? Un exemple suffit. L’accoutumance à la musique classique ne vient pas d’un changement de goût du sujet, mais du fait que consommer ce genre de produit agit sur un élément du capital humain. Cette modification du capital humain augmente la satisfaction tirée de la musique classique conduisant à un changement du comportement du sujet, qui passe de plus en plus de temps à écouter ce genre de musique.

Comment expliquer que certains comportements restent stables, alors que les prix changent ? Si on ne veut pas sombrer dans la tautologie de Ludwig von Mises (le sujet ne peut agir que rationnellement), il faut là encore faire appel à la notion de capital humain : la prise de décision est coûteuse. Pour un sujet qui se trouve face à un changement qu’il perçoit comme temporaire, il est donc rationnel de ne pas réinvestir le capital humain incarné dans du savoir ou dans un métier, et de le ré-investir dans de nouvelles connaissances. D’autant que la recherche d’informations n’est pas gratuite ; elle a un coût. Il en est de même de la publicité ou de la mode.

La rationalité praxéologique

Pour Ludwig von Mises, en revanche, les choses sont plus simples. Si l’homme n’agissait pas rationnellement, alors son comportement serait totalement imprévisible, ce qui le plus souvent n’est pas réaliste. Dans la vie quotidienne, la rationalité économique permet de prévoir grosso modo ce qui va se passer, à condition de ne pas trop demander de précisions chiffrées ni quant au fait ni quant à la date. Comme le disent justement les économistes autrichiens, l’acteur irrationnel ne peut faire long feu, ou ne peut rester longtemps irrationnel, car la faillite ou la famine l’attendent. Mais la science économique n’en reste pas moins une science, car cette dernière ne se définit pas ontologiquement par sa capacité prédictive. La science économique n’a même aucune capacité prédictive, si l’on en croit Rothbard : ses lois sont par nature « qualitatives ». Elles ne peuvent être quantitatives car il est impossible de ne rien tenir comme constant. La formule « toutes choses égales par ailleurs » est un pis-aller qui ne change rien à la nature de la science économique.

Allons un peu plus loin : Guido Hülsmann considère que l’économie est contre-factuelle. Ce qui signifie que les lois économiques concernent non les relations entre des comportements humains et tel ou tel événement observé, mais à l’intérieur même de l’action humaine, entre les parts visibles et invisibles de cette action. Les lois nous permettent donc d’expliquer ce qui existe dans les termes de ce qui aurait pu exister. Cette vision des choses est radicalement nouvelle, et grosse de fructueux développements. Dans des mots plus profanes, on peut dire que l’économie permet aux acteurs de ne pas naviguer complètement à l’aveuglette. En économie tout particulièrement, la rationalité praxéologique est possible. Pour trois raisons :

- la plupart des décisions que l’on prend dans le champ économique sont fréquentes et routinières. Si je fais une erreur, je peux donc la corriger très rapidement.

- en économie, on se sert d’un étalon de mesure, la monnaie, ce qui facilite les comparaisons entre plusieurs produits concurrents, et donc aide à prendre des décisions économiquement rationnelles. Si tout s’échange en monnaie, tout est susceptible d’avoir une sorte de contre-valeur en monnaie. On voit par exemple, que le prix de la vie d’une star de cinéma n’a pas la même valeur que le prix de la vie d’un clochard, malgré les valeurs égalitaires de nos sociétés.

- Enfin, en économie, les décisions prises sont d’une relative simplicité. Au moins en ce qui concerne la vie quotidienne.

Raison et droit

On pourrait penser qu’à l’opposé de l’économie, et de la rationalité économique, se trouvent le droit, et la logique justicière du droit et des juristes.

Or Philippe Simonnot montre qu’il n’en est rien, et que l’un des domaines dans lesquels la rationalité trouve à s’appliquer au quotidien, c’est le droit. En effet, beaucoup de décisions sont prises comme si elles tenaient compte de l’existence d’un marché et de prix implicites sur ce marché. C’est le cas des sanctions monétaires infligées à ceux qui violent la propriété d’autrui, c’est le cas du traitement des handicapés mentaux, dont le traitement par la société devient autrement moins intégrateur que celui des handicapés physiques, pour la raison que ces derniers sont à présent employables, compte tenu des progrès technologiques, tandis que les premiers ne le sont toujours pas. Enfin, face à la chaîne infinie des causes et des effets d’un litige, le juriste tranche, arrête le contentieux. Quitte à ne pas continuer le jeu sans fin des renvois de notes entre les parties. Ce faisant, comme l’économiste, le juriste est un « ignorant rationnel ».

Bibliographie

  • 2003, José Francisco Martínez Solano, La predicción económica en la Escuela Austríaca y en las Teorías de la Bounded Rationality, In: Wenceslao J. González Fernández, dir., Racionalidad, historicidad y predicción en Herbert A. Simon, ISBN 84-9745-021-3, pp311-328

Voir aussi

Citations

  • Le libéralisme est rationaliste. Il affirme qu'il est possible de convaincre l'immense majorité que la coopération pacifique dans le cadre de la société sert les intérêts bien compris des individus, mieux que la bagarre permanente et la désintégration sociale. Il a pleine confiance en la raison humaine. Peut-être que cet optimisme n'est pas fondé, et que les libéraux se sont trompés. Mais, en ce cas, il n'y a pas d'espoir ouvert dans l'avenir pour l'humanité. (Ludwig von Mises, l'Action humaine, Chapitre VIII)
  • L'agir humain est nécessairement toujours rationnel. Le terme « action rationnelle » est ainsi pléonastique et doit être évité comme tel. Lorsqu'on les applique aux objectifs ultimes d'une action, les termes rationnel et irrationnel sont inappropriés et dénués de sens. La fin ultime de l'action est toujours la satisfaction de quelque désir de l'homme qui agit. Comme personne n'est en mesure de substituer ses propres jugements de valeur à ceux de l'individu agissant, il est vain de porter un jugement sur les buts et volitions de quelqu'un d'autre. Aucun homme n'est compétent pour déclarer que quelque chose rendrait un homme plus heureux ou moins insatisfait. (Ludwig von Mises, l'Action humaine, Chapitre I, "L'homme en action")
  • Qui est contre la raison est contre la vie. (Ayn Rand)

Liens externes

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