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Italie libérale (1861-1925)
L'Italie libérale (1861-1925) constitue la période fondatrice de l'unité nationale et de la modernisation économique du pays. Née avec la monarchie constitutionnelle de Victor-Emmanuel II, cette expérience politique s'achève avec l'instauration de la dictature fasciste en 1925. Tout au long de ces décennies, un débat intellectuel intense traverse la péninsule sur le modèle de développement à adopter pour rattraper le retard économique face aux grandes puissances européennes. Au cœur de ce débat se joue la réception du marginalisme et, plus spécifiquement, le rejet du subjectivisme radical de l'École autrichienne. Ce refus d'une vision purement subjective de la valeur, au profit d'une synthèse préservant le coût de production, façonne durablement la culture économique italienne et sa quête récurrente d'une "troisième voie" entre le libéralisme et le socialisme. Cette recherche d'une voie médiane, si elle témoigne d'une volonté de concilier l'efficacité du marché et la justice sociale, s'avère aussi une impasse intellectuelle et politique, dont l'échec inévitable a préparé le terrain à l'avènement du fascisme.
Le contexte politique et économique de l'Italie unifiée (1861-1925)
La construction nationale et les défis du libéralisme
Le 17 mars 1861, le Parlement de Turin proclame la naissance du Royaume d'Italie sous le sceptre de Victor-Emmanuel II. L'unité politique est enfin réalisée, mais elle reste fragile et incomplète : la Vénétie n'est annexée qu'en 1866, et Rome, toujours aux mains du pape, ne devient capitale qu'en 1870, après la brèche de Porta Pia[1]. L'achèvement de l'unification territoriale donne naissance à un État jeune, confronté à des défis considérables.
Le premier de ces défis est économique. L'Italie unifiée hérite d'un pays divisé : au nord, une agriculture dynamique et les prémices d'une industrialisation ; au centre, une économie mixte dominée par les villes ; au sud, un monde rural archaïque, marqué par le latifundium[2] et une pauvreté endémique. Selon Piero Barucci (1972), l'Italie atteint l'unité politique "dans une période où les pays leaders de l'Europe occidentale, l'Angleterre et la France, la petite Belgique et l'Allemagne, connaissaient un progrès économique rapide", ce qui nourrit un sentiment d'urgence et de découragement parmi les élites.[3]. Les infrastructures sont insuffisantes, le taux d'alphabétisation est l'un des plus bas d'Europe, et l'industrie, concentrée dans le triangle Milan-Turin-Gênes, peine à rivaliser avec les puissances européennes. Le rattrapage économique devient l'obsession des élites dirigeantes.
Sur le plan politique, l'Italie libérale est une monarchie constitutionnelle, dotée du Statut albertin[4] de 1848. Ce texte, octroyé par le roi Charles-Albert, établit un régime parlementaire où le souverain conserve des prérogatives importantes, notamment en matière de politique étrangère et militaire. Le pouvoir législatif est partagé entre le roi et un Parlement bicaméral, composé d'un Sénat de droit (nommé par le roi) et d'une Chambre des députés élue au suffrage censitaire. Dans les premières décennies, seuls les hommes les plus riches, soit environ 2 % de la population, ont le droit de vote. Ce système oligarchique est progressivement élargi : en 1882, le suffrage est étendu aux citoyens sachant lire et écrire ou payant un impôt minimal ; en 1912, la réforme Giolitti instaure le suffrage quasi-universel masculin, ouvrant la voie à une démocratie de masse. Mais cette ouverture politique, bien que réelle, reste insuffisante pour répondre aux aspirations des classes populaires, qui se tournent vers le socialisme ou le syndicalisme.
L'alternance politique et le débat sur le modèle de développement
La vie politique de l'Italie libérale est marquée par l'alternance de deux grandes familles politiques, qui incarnent deux visions opposées du développement économique.
La Destra Storica (Droite historique), au pouvoir de 1861 à 1876, est l'héritière de l'aristocratie terrienne modérée du Piémont et de la pensée de Camillo Benso, comte de Cavour. Elle défend un État centralisateur, des finances publiques rigoureuses et une politique de libre-échange. Pour elle, l'Italie doit s'intégrer au marché européen, attirer les capitaux étrangers et laisser les forces du marché stimuler la modernisation. Cette stratégie, si elle permet d'assainir les finances et de développer les infrastructures, ne parvient pas à réduire le fossé entre le Nord et le Sud ni à enrayer l'émigration massive.
À partir de 1876, la Sinistra Storica (Gauche historique) accède au pouvoir. Portée par la bourgeoisie industrielle et les classes moyennes, elle prône un rôle plus actif de l'État dans l'économie. Elle considère que le libre-échange profite surtout aux pays industrialisés et que l'Italie doit protéger ses industries naissantes pour devenir une puissance économique. Cette orientation protectionniste se concrétise par la loi douanière de 1887, qui instaure des droits de douane élevés sur les produits agricoles et industriels. Ce tournant marque l'abandon définitif du libre-échange cavourien et l'affirmation d'un nationalisme économique qui, en protégeant l'industrie du Nord, aggrave les conditions de vie des paysans du Sud, désormais privés de débouchés pour leurs produits.
L'alternance entre libéraux et interventionnistes structure ainsi tout le débat économique italien. D'un côté, les partisans du marché, qui voient dans la concurrence le moteur du progrès ; de l'autre, les défenseurs d'un État protecteur, qui jugent l'intervention publique indispensable pour corriger les déséquilibres territoriaux. Ce clivage, jamais vraiment résolu, affaiblit la cohésion nationale et alimente les frustrations.
La Première Guerre mondiale (1914-1918) sonne le glas de l'Italie libérale. Les difficultés de l'après-guerre sont immenses : une dette colossale, une inflation galopante, un chômage massif, des revendications sociales radicales. Le libéralisme, discrédité par son impuissance à répondre à la crise, est contesté par les socialistes d'un côté, qui réclament une révolution, et par les nationalistes de l'autre, qui appellent à l'ordre et à la force. Le 28 octobre [(1922]], la Marche sur Rome porte Benito Mussolini au pouvoir. Pendant trois ans, Mussolini gouverne encore dans le cadre formel du régime libéral, mais le 3 janvier 1925, il assume la responsabilité de l'assassinat du député Matteotti et annonce la fin du parlementarisme. Les "lois fascistissimes" de 1925-1926 abolissent les libertés fondamentales, interdisent les partis d'opposition et instaurent une dictature. L'expérience de l'Italie libérale, née avec l'espoir de l'unité nationale, s'achève dans la faillite de ses institutions et l'avènement d'un régime autoritaire.
Le débat économique et l'arrivée du marginalisme (1870-1889)
Les deux écoles de pensée
L'Italie unifiée est le théâtre, dès ses premières décennies, d'un affrontement intellectuel majeur entre deux visions antagonistes du développement économique. D'après Barucci, l'engagement politique direct des économistes italiens "a finalement consumé les meilleures énergies", ce qui explique pourquoi ces années ne furent pas les plus riches en théorie pure.[5]. Ce clivage, qui traverse la vie politique et académique du pays, oppose les partisans d'une économie de marché non entravée aux défenseurs d'un État interventionniste.
D'un côté se tiennent les libéraux, rassemblés autour de la figure tutélaire de Francesco Ferrara et de la Società Adamo Smith[6] (Société Adam Smith) qu'il fonde en 1874. Pour eux, la richesse des nations procède de la liberté des échanges et de la division du travail, conformément aux enseignements des classiques anglais. Ils considèrent que le marché, lorsqu'il n'est pas entravé par des réglementations abusives, est le meilleur mécanisme pour allouer les ressources rares et stimuler la croissance. Dans cette perspective, la valeur des biens est déterminée par leur coût de production tel que le postulait David Ricardo. Barucci précise que Ricardo était alors "encore rarement lu et peu compris" en Italie[7], la pensée dominante étant plutôt un éclectisme inspiré de Francesco Ferrara. Un bien vaut ce qu'il coûte à produire, et cette loi s'impose à tous, producteurs comme consommateurs. L'État, selon cette école, doit se borner à garantir le cadre juridique et à assurer l'ordre public, sans s'immiscer dans le jeu spontané des forces économiques.
De l'autre côté se positionnent les interventionnistes, emmenés par Luigi Luzzatti et Antonio Scialoja au sein de l'Associazione per il progresso degli studi economici (Association pour le progrès des études économiques). Ils estiment que le libre-échange, s'il est bénéfique en théorie, ne saurait être appliqué mécaniquement à un pays aussi hétérogène et en retard de développement que l'Italie. Pour eux, l'État doit jouer un rôle actif : protéger l'industrie naissante par des droits de douane, subventionner les infrastructures, et corriger les déséquilibres territoriaux entre un Nord dynamique et un Sud agricole et pauvre. Loin de se contenter du rôle de simple gardien de la loi, l'État doit être un moteur du développement économique.
Ce débat n'est pas purement académique. Il se traduit dans les choix politiques concrets. En 1861, sous l'impulsion de Cavour, l'Italie adopte une politique de libre-échange. En 1887, sous un gouvernement de gauche historique, elle se tourne vers le protectionnisme. L'alternance entre ces deux stratégies reflète l'absence de consensus sur la voie à suivre pour faire de l'Italie une puissance économique moderne.
Barucci souligne que cette controverse, qui éclate en 1874, est déclenchée par un article polémique de Ferrara[8] appelant les "vétérans de l'économie smithienne" à se ranger contre les partisans de l'intervention de l'État, ce qui lui donne un caractère passionné et idéologique qui éloigne encore davantage les économistes italiens de la théorie pure.[9].
La Révolution marginaliste des années 1870
Alors que ce débat fait rage en Italie, une révolution intellectuelle est en train de bouleverser les fondements mêmes de la science économique à l'échelle européenne. En 1871, trois économistes, travaillant indépendamment l'un de l'autre, publient des ouvrages qui vont radicalement transformer la discipline. L'Anglais William Stanley Jevons, l'Autrichien Carl Menger et le Français Léon Walras proposent une nouvelle théorie de la valeur, fondée non plus sur le coût de production, mais sur l'utilité marginale.
L'idée centrale est simple et puissante : la valeur d'un bien ne dépend pas de ce qu'il a coûté à produire, mais de l'utilité que le consommateur retire de la dernière unité de ce bien qu'il consomme. En d'autres termes, c'est la satisfaction subjective du consommateur, et non le travail ou les matières premières incorporés, qui détermine la valeur d'échange. Cette approche renverse la perspective classique : ce n'est plus le coût qui crée la valeur, mais la valeur subjective que le consommateur attribue au bien.
Parmi les trois initiateurs de cette révolution, l'École autrichienne, représentée par Menger, puis par ses disciples Eugen von Böhm-Bawerk et Friedrich von Wieser, pousse cette logique jusqu'à son extrême. Pour eux, la valeur est entièrement subjective : elle n'est que le reflet des préférences changeantes et des besoins ressentis par les individus. Le coût de production n'a aucune réalité objective ; il n'est que la somme des utilités sacrifiées pour produire le bien. Cette vision radicale fait du consommateur le véritable souverain de l'économie : c'est lui qui, par ses choix, dicte aux producteurs ce qu'ils doivent fabriquer, en quelles quantités et à quels prix.
Cette approche bouleverse de fond en comble la théorie classique. Là où Smith et Ricardo voyaient dans le travail et les coûts de production le fondement ultime de la valeur, les marginalistes autrichiens n'y voient qu'une illusion. La valeur est dans l'œil du consommateur, non dans la sueur de l'ouvrier. La conséquence est majeure : si la valeur est subjective, alors l'économie ne peut plus être pensée comme une science des grandeurs objectives, mais comme une science des choix individuels et des préférences personnelles.
En Italie, cette révolution ne passe pas inaperçue, mais elle suscite une réaction complexe. La traduction de Jevons en 1875 marque une première prise de contact. Barucci souligne qu'elle est mal interprétée : on y voit surtout un exemple de mathématiques appliquées à l'économie, non une rupture épistémologique[10]. La véritable confrontation avec le marginalisme, et en particulier avec sa version autrichienne, n'aura lieu qu'en 1889, avec la publication des Principii di economia pura de Maffeo Pantaleoni. Cet événement marque le début d'une réception originale, qui accepte certaines avancées du marginalisme tout en rejetant fermement son subjectivisme radical. Les économistes italiens, fidèles à leur tradition synthétique, chercheront à concilier l'utilité marginale avec le coût de production, refusant ainsi de faire de la seule préférence subjective le fondement unique de la valeur.
Ce refus n'est pas un simple conservatisme théorique : il s'enracine dans une conception de l'économie comme science morale, soucieuse de concilier l'efficacité du marché avec les exigences de la justice sociale. C'est ce qui distingue durablement la culture économique italienne du subjectivisme autrichien, et qui explique pourquoi, encore aujourd'hui, la réception de l'École autrichienne en Italie reste marquée par une méfiance persistante envers son individualisme méthodologique radical.
La synthèse de Maffeo Pantaleoni (1889) et le rejet du subjectivisme radical des Autrichiens
Pantaleoni, figure centrale de la réception du marginalisme en Italie
L'année 1889 marque un tournant décisif dans l'histoire de la pensée économique italienne. Cette année-là, Maffeo Pantaleoni (1857-1924) publie les Principii di economia pura (Principes d'économie pure), un ouvrage qui va devenir la première grande synthèse italienne entre la tradition classique et le marginalisme naissant. Pantaleoni, que Piero Sraffa qualifiera plus tard de "prince des économistes italiens", occupe une place centrale dans la réception du marginalisme en Italie. Son traité, traduit en anglais dès 1898 sous le titre Pure Economics, est le premier à systématiser les apports de la révolution marginaliste dans une perspective italienne originale. Sa notoriété dépasse les frontières, ce qui témoigne de l'importance de son travail à l'échelle internationale.
L'originalité de Pantaleoni réside dans sa manière d'aborder le marginalisme. Contrairement aux économistes autrichiens, qui voient dans la nouvelle théorie une rupture radicale avec le passé, Pantaleoni ne considère pas le marginalisme comme une révolution scientifique. Pour lui, il s'agit d'une intégration et d'un enrichissement de la théorie classique. Le marginalisme permet de généraliser les principaux théorèmes élaborés par les classiques sur le coût de production réel, mais il ne les abolit pas. Cette position, qui sera reprise par la grande majorité des économistes italiens des décennies suivantes, témoigne d'une volonté de continuité intellectuelle plutôt que de rupture.
Pantaleoni adopte une partition originale de son traité, différente de la tripartition classique de Jean-Baptiste Say (production, distribution, consommation). Il divise son ouvrage en trois parties : la première décrit les relations entre les biens et les besoins et s'inspire de la classification proposée par Francesco Ferrara, la seconde illustre la théorie de la valeur d'échange en situation de concurrence parfaite et de monopole, la troisième étend la nouvelle théorie de la valeur aux biens d'équipement et propose une nouvelle théorie de la répartition. Cette structure reflète la volonté de Pantaleoni de fonder l'économie sur une analyse approfondie des préférences individuelles tout en conservant les acquis de la tradition classique.
Par ailleurs, Pantaleoni adopte la même approche méthodologique que l'école de Lausanne (Walras) ou que celle de Cambridge (Marshall), à savoir une approche basée sur l'équilibre partiel ou général. Cependant, il innove en cherchant à démontrer la complémentarité entre ces deux niveaux d'analyse, plutôt que leur opposition.[11]
Le rejet explicite du subjectivisme pur
L'attitude de Pantaleoni envers l'École autrichienne est pour le moins ambivalente, mais elle révèle un rejet clair de son subjectivisme radical. D'un côté, Pantaleoni reconnaît l'importance de l'École autrichienne, dont il fait traduire en italien l'ouvrage fondamental de Carl Menger, les Grundsätze (Principes fondamentaux d'économie politique), en 1909. Il présente même Menger comme l'auteur du "meilleur livre préparatoire que l'on puisse offrir à un débutant". Cette reconnaissance ne l'empêche pas d'ajouter que l'œuvre de Menger, bien qu'excellente pour les débutants, reste un texte "préparatoire" car elle manque d'outils théoriques avancés, comme le concept d'équilibre général, la loi de substitution des facteurs ou la distinction entre phénomènes statiques et dynamiques.[12]
De l'autre côté, il n'hésite pas à formuler des critiques acerbes à l'encontre des Autrichiens, en particulier de Carl Menger et de Eugen von Böhm-Bawerk, qu'il accuse de plagiat et qu'il décrit comme des "provinciaux" ignorants de la littérature étrangère, notamment italienne, qui avait déjà abordé la distinction entre les biens directs et les biens instrumentaux[13]. Seul Friedrich von Wieser est épargné par ces attaques et il est présenté comme "l'économiste auquel nous sommes redevables de ce que nous savons avec le plus de certitude" sur ce sujet.
La thèse centrale de Pantaleoni est que le marginalisme permet une généralisation des théorèmes classiques, mais à une condition : celle de conserver le concept de coût de production. Pour lui, à la marge, le coût de production et l'utilité marginale coïncident. Le coût de production n'est pas une donnée objective et mesurable, comme le pensaient les classiques, mais un "sacrifice" ou une "douleur" (en anglais, pain) ressenti par le producteur. Pantaleoni écrit ainsi :
« Le sens originel et exact de l'expression "coût de production" est le sacrifice, ou la douleur que l'on endure pour obtenir un bien. Un tel sacrifice peut prendre de nombreuses formes : celle du travail au sens strict, celle de l'attention soutenue, de la prudence, de l'abstinence d'un plaisir immédiat, etc. ; mais elles sont équivalentes du point de vue économique ; on peut simplement les englober dans un concept générique de travail, de coût ou de douleur. »[14]
Ce sacrifice se manifeste sous deux formes principales : la douleur du travailleur qui fournit un effort, et l'abstinence du capitaliste qui renonce à une consommation présente pour épargner et investir. Cette conception du coût comme "sacrifice" est centrale dans la pensée de Pantaleoni car elle lui permet de rejeter la vision autrichienne tout en restant fidèle à l'héritage classique. Le coût n'est plus une donnée objective, comme chez Ricardo, mais il n'est pas pour autant éliminé de l'analyse économique, comme le voudraient les Autrichiens. Il est simplement réinterprété en termes subjectifs, ce qui ouvre la voie à une synthèse entre les deux traditions.
Cette position permet à Pantaleoni de rejeter l'idée autrichienne que la valeur dépend uniquement de l'utilité marginale. Pour lui, la valeur est le résultat de deux forces convergentes : la demande, qui exprime les préférences subjectives des consommateurs, et l'offre, qui reflète les coûts de production (ou sacrifices) supportés par les producteurs. En ce sens, Pantaleoni se rapproche de la synthèse opérée par Alfred Marshall à la même époque, qui comparait la valeur à une feuille de papier coupée par les deux lames d'une paire de ciseaux : l'utilité et le coût.
Cette position de Pantaleoni n'est pas un simple éclectisme. Elle s'inscrit dans une stratégie théorique cohérente : il s'agit de démontrer que le marginalisme, loin de renverser la théorie classique, en offre une formulation plus générale et plus rigoureuse. C'est pourquoi Pantaleoni insiste sur le fait que les théorèmes classiques peuvent être "exprimés indifféremment en termes d'utilité ou de coût"[15]. Cette assertion, qui sera reprise par de nombreux économistes italiens, constitue le cœur de la synthèse pantaleonienne et explique pourquoi l'École autrichienne, dans sa version radicale, n'a jamais réussi à s'imposer en Italie.
La position dominante des économistes italiens
La synthèse opérée par Pantaleoni ne reste pas l'apanage d'un seul homme. Elle est reprise et développée par la grande majorité des économistes italiens des décennies suivantes. Les manuels italiens du début du XXe siècle, rédigés par des auteurs aussi influents que Cossa, Nazani, Supino, Graziani, Valenti ou encore Barone, intègrent tous le facteur coût dans leur analyse. Le coût de production est systématiquement présenté comme la somme de la "douleur" du travailleur et de l'"attente" du capitaliste. Le facteur coût est présent aussi bien dans les schémas d'équilibre général de Barone que dans les analyses de période de Valenti, Supino et Graziani.
Cette convergence autour de la synthèse pantaleonienne ne signifie pas pour autant que les économistes italiens forment un bloc monolithique. Ils se divisent en effet sur la question de la politique économique à mettre en œuvre. Les uns, comme Pantaleoni lui-même, Pareto, De Viti de Marco et Einaudi, prônent une stratégie de laisser-faire, fondée sur la flexibilité des prix et des taux de change. Les autres, comme Barone, Benini et Fanno, estiment que l'État peut et doit mener une politique économique active, pourvu qu'elle respecte les "règles du jeu" de la théorie néoclassique (prix flexibles, stabilité des changes, équilibre entre épargne et investissement).[16]
En 1916, Riccardo Dalla Volta résume la position italienne par une phrase qui fait autorité et qui restera emblématique :
<blocquote>"C'est une grande erreur de croire que l'économie est régie uniquement par l'utilité."</blocquote>
Cette phrase, citée par Antonio Magliulo dans son étude sur la réception de l'École autrichienne en Italie[17], témoigne de la persistance de la méfiance italienne envers le subjectivisme radical. Les économistes italiens ne nient pas l'importance de l'utilité marginale dans la détermination de la valeur, mais ils refusent d'en faire le seul déterminant. Pour eux, la valeur est le résultat d'une rencontre entre deux séries de forces : les préférences subjectives des consommateurs (l'utilité) et les contraintes objectives des producteurs (les coûts). C'est ce que l'on peut appeler une conception duale de la valeur, qui refuse de choisir entre le subjectivisme radical des Autrichiens et l'objectivisme des classiques.
Cette conception duale de la valeur n'est pas un simple compromis théorique. Elle reflète une vision plus large de l'économie comme une discipline qui doit tenir compte à la fois de la liberté des choix individuels et des contraintes de la réalité matérielle. C'est pourquoi les économistes italiens, tout en intégrant les apports du marginalisme, ont toujours conservé une certaine méfiance envers les abstractions théoriques trop éloignées des problèmes concrets de la société.
Les conséquences de ce rejet
Les conséquences de cette position sont multiples et durables.
Premièrement, il n'y a pas d'adhésion au subjectivisme radical des Autrichiens. Les économistes italiens ne suivent pas Menger, Böhm-Bawerk et Wieser dans leur tentative d'éliminer complètement le coût de production de l'analyse économique. Ils conservent une conception de l'économie qui intègre à la fois les préférences subjectives des agents et les contraintes objectives de la rareté et de la production.
Deuxièmement, le marché est conçu comme un lieu de rencontre entre le subjectif (les goûts des consommateurs) et l'objectif (les coûts de production, la rareté des ressources). Cette conception duale du marché éloigne les économistes italiens de l'idée autrichienne d'un marché purement autorégulé par les seules préférences des consommateurs. Pour les Italiens, le marché est un mécanisme qui doit être compris et, le cas échéant, régulé, car il ne reflète pas seulement des choix subjectifs, mais aussi des contraintes objectives.
Troisièmement, cette position révèle une culture économique italienne qui préfère la synthèse à la rupture. Là où les Autrichiens proposent une rupture radicale avec le passé, les Italiens cherchent à concilier les apports du marginalisme avec la tradition classique. Cette propension à la synthèse, que Magliulo identifie comme un trait distinctif de la culture économique italienne, ne se limite pas à la seule œuvre de Pantaleoni. Elle se manifeste à plusieurs reprises dans l'histoire de la pensée économique italienne : dans la tentative de concilier Ricardo et Menger chez Pantaleoni, puis Marshall et Pareto, et plus tard, dans la tentative de concilier Hayek et Keynes chez des auteurs comme Bresciani Turroni, Einaudi et Fanno.[18]
Quatrièmement, ce rejet du subjectivisme radical est à l'origine d'une conception originale de l'intervention de l'État dans l'économie. Les économistes italiens, tout en reconnaissant l'efficacité du marché, estiment que celui-ci ne peut pas fonctionner correctement sans un cadre juridique et institutionnel approprié. Certains, comme Einaudi et Bresciani Turroni, préconisent des interventions "conformes" au marché (lois antitrust, protection sociale). D'autres, comme Fanno et les corporatistes, vont plus loin et admettent des actions publiques "à l'intérieur" du marché (contrôle des prix, des salaires, des changes) pour atteindre les objectifs néoclassiques (prix flexibles, taux de change stables, équilibre épargne-investissement).[19]
Ce rejet du subjectivisme radical n'est pas un simple conservatisme théorique. Il s'enracine dans une conception de l'économie comme une science morale, soucieuse de concilier l'efficacité du marché avec les exigences de la justice sociale. Les économistes italiens, imprégnés de la tradition catholique et de l'héritage des Lumières, considèrent que l'économie ne peut pas être réduite à une simple mécanique des choix individuels. Elle doit tenir compte des finalités sociales et des impératifs de justice. Cette conception éthique de l'économie est ce qui distingue durablement la culture économique italienne du subjectivisme autrichien. Elle explique pourquoi, encore aujourd'hui, la réception de l'École autrichienne en Italie reste marquée par une méfiance persistante envers son individualisme méthodologique radical, et pourquoi les économistes italiens continuent de chercher une "troisième voie" entre le laisser-faire et l'étatisme, entre le marché et l'État.
Informations complémentaires
Notes et références
- ↑ La brèche de Porta Pia désigne l'événement du 20 septembre 1870, lorsque les troupes italiennes, commandées par le général Raffaele Cadorna, ouvrent une brèche dans les murs de Rome près de la Porta Pia et s'emparent de la ville, achevant ainsi l'unification de l'Italie et mettant fin au pouvoir temporel du pape sur les États pontificaux. Cet épisode marque la fin du Risorgimento et la proclamation de Rome comme capitale du Royaume d'Italie.
- ↑ Le latifundium (pluriel latifundia) désigne, dans l'Antiquité romaine puis dans l'histoire économique de l'Italie méridionale, une grande propriété foncière, souvent issue de l'absorption de petites exploitations paysannes. Dans l'Italie du Sud post-unitaire, le latifundium se caractérise par une agriculture extensive, de faibles rendements, l'absence d'investissements et l'exploitation d'une main-d'œuvre agricole misérable (les braccianti, journaliers saisonniers). Cette structure agraire archaïque est l'une des principales causes du retard économique du Mezzogiorno et de l'émigration massive vers les Amériques à la fin du XIXe siècle.
- ↑ Piero Barucci, 1972, "The spread of marginalism in Italy, 1871–1890", History of Political Economy, Vol 4, n°2, pp512–532
- ↑ Le Statut albertin (Statuto Albertino) est la constitution octroyée le 4 mars 1848 par le roi Charles-Albert de Savoie au royaume de Piémont-Sardaigne. Inspirée du modèle français de la Charte de 1830, il établit une monarchie constitutionnelle avec un Parlement bicaméral (Sénat de droit nommé par le roi et Chambre des députés élue), tout en réservant au souverain des prérogatives importantes en matière exécutive, militaire et de politique étrangère. Après l'unification italienne de 1861, il devient la constitution du Royaume d'Italie et reste en vigueur jusqu'à l'entrée en vigueur de la Constitution républicaine le 1er janvier 1948, bien qu'il soit largement vidé de sa substance par les lois fascistissimes de 1925-1926.
- ↑ Barucci (1972, p. 512).
- ↑ La Società Adamo Smith (Société Adam Smith) est une association savante fondée à Florence en 1874 à l'initiative de Francesco Ferrara et d'un groupe d'économistes libéraux proches des « modérés toscans ». Son objectif statutaire est de « promouvoir, développer, propager et défendre les doctrines des libertés économiques, telles qu'elles furent comprises par Adam Smith ». Elle s'inscrit en opposition directe à l'Associazione per il progresso degli studi economici (Association pour le progrès des études économiques), créée en 1875 par les interventionnistes menés par Luigi Luzzatti, qui prônent un rôle actif de l'État dans l'économie et qui s'inspirent des méthodes de la nouvelle école historique allemande . Cette opposition structure le débat méthodologique italien des années 1870, comparable au Methodenstreit allemand. L'organe de presse de la Société Adam Smith est L'Economista de Florence, tandis que ses adversaires publient le Giornale degli economisti.
- ↑ Barucci (1972, p. 520).
- ↑ Francesco Ferrara, 1874, "Il germanismo economico in Italia", La Nuova Antologia, Vol XXVI, août, pp983–1017. Cet article, qui marque le début d'une controverse majeure dans l'histoire de la pensée économique italienne, visait à discréditer l'influence croissante de l'École historique allemande en Italie, que Ferrara percevait comme une menace pour le libéralisme économique. Il a été suivi en 1876 par deux autres articles polémiques : "Gli equivoci del vincolismo: Il Congresso di Milano" et "L'italianità della scienza economica: Lettera all'On. Sen. Fedele Lampertico"
- ↑ Barucci (1972, p. 515).
- ↑ Barucci (1972, pp. 520-521).
- ↑ Magliulo (2018, p. 70) souligne que Pantaleoni croyait que les approches de l'équilibre partiel (à la Marshall) et de l'équilibre général (à la Pareto) étaient complémentaires plutôt qu'alternatives.
- ↑ Pantaleoni (1909/1925, p. XIII), cité par Magliulo (2018, p. 70).
- ↑ Dans la terminologie de l'École autrichienne, et plus particulièrement chez Carl Menger, les biens instrumentaux (ou biens d'ordre supérieur) désignent l'ensemble des moyens de production nécessaires à la fabrication d'un bien de consommation final (bien d'ordre inférieur). Par exemple, pour produire du pain (bien de consommation), il faut du blé, de la farine, un four, des outils agricoles, etc. (biens instrumentaux). Dans l'analyse autrichienne, la valeur des biens instrumentaux n'est pas déterminée par leur coût de production (comme le voudraient les classiques), mais par la valeur anticipée du bien final qu'ils contribuent à produire. C'est ce que Menger appelle le principe de l'imputation (Zurechnung) : la valeur des biens de production est "imputée" à celle du bien de consommation final qu'ils permettent d'obtenir. Pantaleoni, en accusant Menger de "plagiat" sur ce point, faisait référence au fait que des économistes italiens comme Ferrara avaient déjà abordé cette distinction avant lui, sans toutefois en tirer les mêmes conséquences théoriques radicales
- ↑ Cette traduction respecte le sens et le ton de l'original, tout en restituant la notion centrale de "sacrifice" comme équivalent subjectif du coût de production. La citation provient de Pantaleoni (1889/1931, pp231-232), telle que reprise par Magliulo (2018).
- ↑ Pantaleoni (1889/1931, p. 232), cité par Magliulo (2018, p. 70).
- ↑ Magliulo (2018, p. 71) distingue ces deux stratégies au sein du courant néoclassique italien.
- ↑ Antonio Magliulo, 2018, "The reception of Austrian economics in Italy", Russian Journal of Economics, Vol 4, n°1, pp65-86
- ↑ Magliulo (2018, p. 85) souligne cette "propension à élargir la synthèse néoclassique" comme une caractéristique majeure de la tradition économique italienne.
- ↑ Magliulo (2018, pp. 73-74) analyse cette dualité entre interventionnisme "conforme" et "non-conforme" chez les économistes italiens.
Bibliographie
- 1972, Piero Barucci, "The spread of marginalism in Italy, 1871–1890", History of Political Economy, Vol 4, n°2, pp512–532
- 2000, Marco E.L. Guidi, Luca Michelini, dir., "Marginalismo e socialismo nell'Italia liberale, 1870-1925", ("Marginalisme et socialisme dans l'Italie libérale, 1870-1925"), Giangiacomo Feltrinelli Editore, Milano
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