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Holisme

De Wikiberal

Définition

Le holisme (du grec holos, tout) est l'idée selon laquelle les propriétés d'un système ne peuvent être déterminées ou expliquées à partir des seuls composants du système. Ce mot fut inventé par l'homme politique et intellectuel sud-africain Jan Christiaan Smuts (1870–1950) qui le définissait comme la tendance dans la nature à former des touts plus grands que la somme de leurs parties grâce à l'évolution créatrice (on parlerait aujourd'hui de la propriété d'émergence).

Le holisme s'oppose au réductionnisme (qui tend à réduire un système complexe en un ensemble de composants plus élémentaires et à étudier les relations entre ces composants) ainsi qu'à l'atomisme. Le holisme s'applique à des domaines très variés : physique, métaphysique, sociologie, psychologie, politique, médecine, biologie, etc. Arthur Koestler décrit ainsi le monde comme une "holarchie", un système de systèmes (holons).

Le holisme en matière sociale

En philosophie, Parménide, Spinoza, Hegel ont élaboré des métaphysiques holistes.

L'antiquité grecque est marquée par le holisme : la recherche de la "vie bonne" passe par un accord avec l'ordre du monde, une mise en harmonie avec l'univers. Le stoïcisme développe ainsi une pensée holiste caractéristique, avec les conséquences sociales qui en découlent logiquement :

« Qu’il y ait des atomes, qu’il y ait une nature, il faut d’abord admettre que je suis partie du Tout que régit la nature ; puis, que je suis en quelque sorte apparenté aux parties qui me sont semblables. Si je me souviens, en effet, de ces constatations, en tant que je suis partie, je ne m’indisposerai contre rien de ce que le Tout m’attribue, car la partie ne saurait être lésée par rien de ce qui est profitable au Tout, et il n’y a rien dans le Tout qui ne contribue au bien de l’ensemble. Toutes les natures ont cela de commun ; mais la nature du monde comporte aussi le privilège de n’être contrainte, par aucune cause extérieure, à engendrer ce qui pourrait lui être dommageable. En me souvenant que je suis partie d’un tel Tout, je serai content de tout ce qui arrive. D’autre part, en tant que je suis comme apparenté aux parties qui me sont semblables, je ne ferai rien de nuisible à la communauté, mais je m’inquiéterai plutôt de mes semblables, je dirigerai toute mon activité vers le bien commun et la détournerai de ce qui lui est contraire. Ces instructions étant ainsi parfaites, il s’en suivra, de toute nécessité, que ma vie aura un cours heureux, tout comme tu estimerais d’un cours heureux la vie d’un citoyen qui la passerait en actions utiles à ses concitoyens, et qui chérirait tout ce que la cité lui répartirait. »
    — Marc Aurèle, Pensées, livre X, VI

Pour Fichte, l'individu est relié à l'État d'une façon organique : il entretient le tout et de cette façon se conserve lui-même. Pour Hegel, l'État est une entité collective quasi mystique, une "réalité supérieure invisible", d'où les individus tirent leur identité authentique, et à laquelle ils doivent obéissance et loyauté. Tous les penseurs collectivistes modernes (y compris Karl Marx) s'appuient sur une entité collective supérieure, au détriment de l'individu ; ils insistent sur l'importance du tout social et des forces sociales, qui ont d'une certaine façon un caractère propre et une volonté qui dépassent les caractères et les volontés de leurs membres. Le libéralisme s'oppose à ce point de vue en utilisant une analyse individualiste et nominaliste.

En matière sociale, le holisme c'est considérer que :

  • le tout social est supérieur à la somme des parties ; il influence et conditionne significativement le comportement ou le fonctionnement des parties (holisme ontologique) ;
  • le comportement des individus doit être déduit de lois sociales, de forces ou d'objectifs qui s'appliquent au système social comme un tout, et ceci à partir de la position ou de la fonction des individus dans ce tout (holisme méthodologique).

Le holisme, issu d'Émile Durkheim, consiste à expliquer des faits sociaux par d’autres faits sociaux. La société exerce une contrainte (pouvoir de coercition) sur l’individu qui doit intérioriser les principales règles et les respecter. Ce "holisme méthodologique", qui affirme que le "tout" est antérieur et supérieur à la partie, remonte à Platon (la République), Aristote (les Politiques), Saint Thomas ("toujours le tout est meilleur que ses parties et en est la fin", Cont. Gent.), pour s'achever avec Hegel, Durkheim et l'organicisme social (Saint-Simon, Auguste Comte). Il pose comme principe que la société est "une entité collective ayant valeur de réalité première, autonome et matricielle" (Alain Laurent, L'individualisme méthodologique). La conclusion est que la société est une entité sui generis et que les individus ne jouent aucun rôle dans l'évolution sociale : "la cause déterminante d'un fait social doit être recherchée dans les faits sociaux antécédents, et non parmi les états de la conscience individuelle" (Durkheim, Règles).

Holisme et individualisme

Le holisme veut tout expliquer par les entités collectives, quelles que soient leurs formes (structurelle, informelle, matérielle...) et leur nature (sociale, politique, culturelle...). Cette explication est biaisée à la base car elle n'explique pas d'où viennent ces éléments collectifs et comment ils se sont formés. Bien souvent, comme par exemple dans le cas du matérialisme marxiste, on ne sait même pas comment ces entités collectives jouent sur la psychologie des individus pour les influencer.

L'individualisme méthodologique est un réductionnisme, que l'on peut décliner dans deux variantes : une forte et une "faible". La variante forte postule que tout part des individus et que tout est purement individuel. Cette version n'est guère défendable. La version "faible" est celle adoptée par l'approche autrichienne et la théorie néoclassique : tout part des individus et de leurs choix mais les entités collectives existent (Mises le dit lui-même) et elles ont, en théorie, une rétroaction sur les individus.

Le problème qui se pose est alors celui de savoir s'il est possible de maintenir que tout parte des individus. Dès lors, les théories néoclassique et autrichienne mobilisent deux stratégies différentes :

  • la théorie néoclassique beckerienne fonde ses hypothèses comportementales sur des apports de la psychologie dont on sait qu'ils sont totalement réfutés aujourd'hui. Le comportement humain est considéré comme donné et il n'est pas analysé en lui-même. Le problème c'est que l'analyse repose sur des hypothèses fausses.
  • l'approche autrichienne (Mises) est beaucoup plus subtile. Le concept de subjectivité est mobilisé afin de s'interdire de porter un jugement sur les actions des individus : si un individu a agi ainsi, c'est qu'il avait de bonnes raisons (propres à lui-même et non généralisables), donc son comportement est rationnel (axiome de l'action rationnelle). Un double problème se pose alors : d'une part, le concept de rationalité devient tautologique (tout comportement est rationnel ex-post) et n'explique donc plus rien, il devient infalsifiable. D'autre part, on n'explique pas ce qu'il y a derrière la subjectivité. Ce concept est mobilisé par les autrichiens pour exclure toutes considérations psychologiques de l'analyse.

Le seul moyen de sortir du réductionnisme, c'est de reconnaître l'existence de propriétés émergentes. Si on ne le fait pas, alors il faut accepter que tout phénomène soit explicable en des termes biologiques voire physiques. Si l'on suit la philosophie émergentiste, on doit reconnaître qu'il est possible qu'une combinaison d'éléments produise un résultat qui ne soit pas réductible à ses parties (par exemple : la conscience humaine). En clair, cela veut dire qu'une analyse n'est pas réductible à un seul niveau ontologique. Au niveau social, il y a l'individu (premier niveau ontologique) mais il y a aussi le résultat des actions des individus (deuxième niveau ontologique, par exemple la culture). Ces deux niveaux ne sont pas réductibles l'un à l'autre et agissent et rétroagissent l'un sur l'autre parallèlement et simultanément. Même si ce second niveau ontologique n'a pas d'existence propre, il a bien un effet et des conséquences : la culture n'a pas d'existence physique, pourtant elle influence bien notre vie et donc elle existe. Si l'on veut comprendre les faits sociaux, il faut donc prendre en considération ces deux dimensions et surtout, expliquer comment un niveau influence l'autre.

Cela nécessite d'abandonner le subjectivisme et de réintroduire la psychologie en économie comme dans toutes les sciences sociales. Le problème de la régression est alors résolu : le collectif n'est pas compréhensible sans l'individu, mais l'individu n'est pas compréhensible sans le collectif. La raison et l'esprit humain ont une dimension collective, vouloir expliquer un fait par l'individu renvoie toujours en arrière à la dimension collective de l'esprit humain. L'homme de raison tel qu'on le connait est apparu en même temps que la communauté.

Point de vue libéral

Même si le holisme n'est pas une théorie scientifiquement fausse, il présente un inconvénient philosophique majeur : il tient l'humain pour quantité négligeable, ce qui a des conséquences éthiques désastreuses. Il ouvre la voie au collectivisme, à l'utilitarisme de type collectiviste et à un certain relativisme.

Ludwig von Mises critique le holisme en matière sociale comme une croyance métaphysique qui n'aboutit qu'à l'affrontement et à des systèmes de gouvernement comparables à une théocratie :

« Selon les doctrines de l'universalisme, du réalisme conceptualiste, du holisme, du collectivisme, et de certains représentants de la psychologie structuraliste, la société est une entité qui vit de sa vie propre, indépendante et séparée des vies des divers individus, agissant pour son propre compte, visant à ses fins à elle qui sont différentes des fins poursuivies par les individus. Alors évidemment, un antagonisme peut se présenter entre les fins de la société et celles de ses membres. Afin de sauvegarder l'épanouissement et le développement futur de la société, il devient nécessaire de maîtriser l'égoïsme des individus, de les obliger à sacrifier leurs desseins égoïstes au bénéfice de la société. De ce moment, toutes les doctrines globalistes sont forcées d'abandonner les méthodes profanes de la science humaine et du raisonnement logique, et de virer aux professions de foi théologiques ou métaphysiques. Elles doivent admettre que la Providence, par ses prophètes, apôtres et chefs charismatiques force les hommes — qui sont mauvais dans leur nature, c'est-à-dire enclins à poursuivre leurs propres fins — à marcher dans les voies de droiture où le Seigneur, le Weltgeist, ou l'Histoire, veut qu'ils cheminent.

Le problème essentiel de toutes les variantes de philosophie sociale universaliste, collectiviste et holistique, réside en ceci : A quel signe reconnaîtrai-je le vrai Droit, l'authentique messager de la parole de Dieu, et l'autorité légitime ? Car beaucoup prétendent que la Providence les a envoyés, mais chacun de ces prophètes prêche un autre évangile. Pour le fidèle croyant il ne peut y avoir aucun doute ; il est pleinement confiant d'avoir épousé la seule vraie doctrine. Mais c'est précisément la fermeté de telles convictions qui rend les antagonismes insolubles. Chaque parti est résolu à faire prévaloir ses propres conceptions. Mais comme l'argumentation logique ne peut décider entre diverses croyances opposées, il ne reste pour régler de telles disputes que le conflit armé. Les doctrines sociales non rationalistes non utilitariennes et non libérales doivent engendrer conflits armés et guerres civiles jusqu'à ce que l'un des adversaires soit anéanti ou soumis. L'histoire des grandes religions mondiales est un répertoire de batailles et de guerres, comme l'histoire contemporaine des pseudo-religions que sont le socialisme, la statolatrie et le nationalisme.

Le caractère quasi théologique de toutes les doctrines collectivistes devient manifeste à travers leurs conflits mutuels. Une doctrine collectiviste n'affirme pas la suprématie du tout collectif, dans l'abstrait ; elle proclame toujours l'éminence d'une idole collectiviste définie, et soit elle nie platement l'existence d'autres idoles du même genre, soit les relègue dans une position subordonnée et ancillaire par rapport à sa propre idole. Les adorateurs de l'État proclament l'excellence d'un État défini, c'est-à-dire le leur ; les nationalistes, l'excellence de leur propre nation. Si des protestataires défient leur programme particulier en proclamant la supériorité d'une autre idole collectiviste, ils ne recourent à aucune autre réplique que de répéter sans cesse : nous avons raison parce qu'une voix intérieure nous dit que nous avons raison et vous avez tort. Les conflits entre les collectivistes de confessions ou de sectes antagonistes ne peuvent être résolus par la discussion rationnelle ; ils doivent être tranchés par les armes. L'alternative au principe libéral et démocratique du gouvernement majoritaire est constituée par les principes militaristes de conflit armé et d'oppression dictatoriale. »
    — Ludwig von Mises,
L'Action humaine, Deuxième partie : L'Agir dans le cadre de la société, Chapitre VIII : La société humaine

Bibliographie

  • 1968, E. Gellner, "Holism Versus Individualism", In: M. Brodbeck, dir., Readings in the Philosophy of the Social Sciences, New York: Macmillan
  • 2014, D. Elder-Vass, "Social entities and the basis of their powers", In: J. Zahle, F. Collin, dir., "Rethinking the Individualism-Holism debate. Essays in the philosophy of social science", Berlin and New York: Springer

Citations

  • Erreur fondamentale : prendre le troupeau pour but et non les individus isolés ! Le troupeau est un moyen, rien de plus ! Mais aujourd'hui, on tente de concevoir le troupeau comme un individu et de lui attribuer un rang supérieur à celui de l'individu, malentendu profond entre tous !!! Et sur cette lancée, on tente de caractériser ce qui rend moutonnier, les sentiments de sympathie, comme le côté le plus précieux de notre nature ! (Friedrich Nietzsche, Fragments posthumes)
  • Le socialisme est un « holisme », c’est-à-dire une doctrine où le collectif l’emporte par principe sur l’individuel. Pour lui, il est donc hors de question que l’impôt soit le fruit d’un quelconque contrat synallagmatique entre les individus et l’État. Il est l’outil révolutionnaire dont les dirigeants (qui croient représenter les « classes exploitées » dans leur lutte historique contre les « classes exploiteuses ») usent discrétionnairement pour gérer toutes les richesses de la tribu, quels que soient leurs prétendus propriétaires nominaux. (Philippe Nemo)

Voir aussi

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