Vous pouvez contribuer simplement à Wikibéral. Pour cela, demander un compte à admin@liberaux.org. N'hésitez pas!



Relativisme

De Wikiberal

Le relativisme est une position philosophique soutenant principalement que dans un monde caractérisé par un « polythéisme des valeurs », il n'existe pas de vérité absolue ou objective. Il existe de nombreuses postures et descriptions sur le relativisme, il est donc souhaitable de parler de relativismes au pluriel.

Le relativisme est souvent ramené à la formule simpliste « tout se vaut » et l'égale validité de tous les discours.

Relativisme et Philosophie

Bien que le sophiste grec Protagoras, dont Platon cite la formule « L'homme est la mesure de toute chose », soit considéré comme le premier philosophe relativiste, la question sur la relativité des valeurs est essentiellement contemporaine. En effet, certains penseurs, comme Leo Strauss[1], considèrent la modernité comme caractérisée par le scepticisme relativiste.

Par ailleurs, Friedrich Nietzsche, dans sa perspective de mise à découvert de la morale chrétienne, critique l'idée d'une vérité ultime et absolue :

  • « [...] les vérités sont les illusions dont on a oublié qu'elles le sont, des métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible ».
  • « Partout où nous rencontrons une morale, nous rencontrons une évaluation et un classement [...] Ces évaluations et ces classements sont toujours l’expression des besoins d’une communauté ou d’un troupeau. ».
  • « Les guerres de religion ne commencent que lorsque, par les subtiles disputes des sectes, la raison générale s’est affinée, en sorte que la populace elle-même devient pointilleuse, prend les petites choses au sérieux, et finit même par admettre que « l’éternel salut de l’âme » dépend des petites différences d’idées ».
  • «  Sur ce sentiment d'être obligé de désigner une chose comme « rouge », une autre comme « froide », une troisième comme « muette », s'éveille une tendance morale à la vérité ».

Nietzsche a ainsi critiqué le masque effroyable et monstrueux de la philosophie dogmatique, cette philosophie qui a solennellement proclamé « la vérité » et la « connaissance pure ».

Il convient de noter que le relativiste conséquent peut révéler une opinion contradictoire, voir se réfuter lui-même : l'énonciation que «  tout est relatif » est-elle elle-même relative, ou absolue ? Luc Ferry[2] dénonce le "double discours" des relativistes, que leur relativisme n'empêche pas par ailleurs d'énoncer certaines vérités ou de porter des jugements moraux. En effet, la position relativiste tend à occulter le fait qu'elle utilise des critères universels, critères qui sont inclus dans les énoncés relativistes.

D'un autre côté, Karl Popper, qualifie le relativisme comme l'une des principales composantes de l'irrationalisme moderne, « [...] la doctrine selon laquelle la vérité est relative à notre arrière-plan intellectuel ou cadre de référence »[3]. Il souligne également que l'attrait du relativisme tient à ce qu'on le confond souvent avec une vérité importante : la faillibilité ("l'erreur est humaine"), qui a joué un rôle important d'un point de vue historique et épistémologique dans la connaissance humaine. Mais du point de vue de la recherche de la vérité, la faillibilité en aucune manière ne peut justifier le relativisme.

On distingue les variantes de relativisme suivantes :

  • Relativisme cognitif : il n'existe pas de certitude en matière de représentation et connaissance du monde.
  • Relativisme normatif : les normes seraient des conventions culturelles arbitraires, et/ou que les jugements normatifs ne sont pas objectivement fondés.
  • Relativisme ontologique : dans cette forme de relativisme conceptuel, la réalité elle-même est constituée d'une diversité de points de vue et de conceptions, les entités n'existent que relativement à un discours.
  • Relativisme moral : relativité des valeurs morales en fonction de leur environnement.
  • Relativisme épistémologique : nulle connaissance n'est absolue, valable partout et en tout temps, elle est relative à l'esprit qui la conçoit ; il existe plusieurs manières de développer les connaissances.

Le relativisme nous expose à l'idée d'une « Guerre des Dieux », selon l'expression utilisée par Max Weber, où le conflit des idées et valeurs serait impossible à trancher rationnellement.

Domaines du relativisme

Il existe plusieurs types de relativisme qui peuvent être identifiés dans différents domaines :

  • Philosophie et épistémologie (sophistique grecque, scepticisme, criticisme, empirisme, pragmatisme) : il n'existe pas de vérité préexistant à toute théorie scientifique ; ou bien, aucune vérité définitive ne peut être connue ;
  • Culture, sociologie et Histoire (relativisme culturel, historicisme) : il n'y a pas de culture meilleure qu'une autre, ni de comportement ou d'action meilleurs que les autres ; la morale n'est ni absolue ni universelle, elle émerge de coutumes sociales et d'autres institutions humaines ; toutes les opinions se valent ;
  • Anthropologie et Ethnologie : En fonction de chaque culture, les représentations du monde peuvent être radicalement différentes et incompatibles entre elles;
  • Logique : la rationalité n'existe pas, le mode de raisonnement dépend de la personne (polylogisme)
  • Morale : toutes les valeurs morales sont équivalentes ("à chacun sa vérité"); les diverses conceptions du bien et du mal sont limitées à des cultures particulières, il serait donc illégitime de juger moralement les coutumes d'autres sociétés.

Relativisme et Science

Paul Feyerabend, épistémologue et théoricien en philosophie des sciences, a adopté et défendu une certaine conception relativiste et « anarchiste » dans le domaine de la démarche scientifique. Défendant à la fois la multiplicité de la pensée scientifique et la diversité des modes et visions du monde, Feyerabend n'a cessé de porter un regard critique, au cours de ses écrits, sur les idées de « Raison » et « Objectivité ».

Critiquant les approches aux sciences, il écrit : « On discute peu de la grande variété des disciplines, des écoles, des approches, des réponses scientifiques. Tout ce que nous avons, c'est un monstre monolithique, « la science », dont on dit qu'elle suit une voie unique et qu'elle parle d'une seule voix ».[4].

Pour lui, la connaissance scientifique, prétendant à une « Vérité unique » indépendante de la pluralité de la vie des hommes, est comparable à l’action d’un tyran avisé. De ce constat Feyerabend déclare : « La science est une idéologie parmi d’autres qui doit être séparée de l’État, au même titre que la religion ».

Devant ce constat, de « la science » irrésistible et monolithique, Feyerabend s'efforce de démontrer que derrière l'offre de l'image unifiée de « la science », il existe une variété d'approches concurrentes, et qu'il existe différentes manières de vivre et construire le savoir; et de ce fait, pour tout point de vue conçu comme vrai, il existe des arguments susceptibles de prouver qu'une vision alternative est au moins aussi bonne. La science imposant la volonté d'uniformisation des connaissances, imposant la validité « objective » de ses idées, ne peut prétendre à une supériorité objective sur d'autres conceptions.

Voir aussi : Anarchisme épistémologique.

Relativisme et Politique

Le relativisme ne doit pas être confondu avec la tolérance, car il ne tolère aucune critique ni aucun argument rationnel, puisqu'il les réduit à des assertions elles-mêmes relativistes. Tout énoncé n'est plus que le reflet de la situation sociale, du milieu, de la culture, des préjugés, etc., de la personne qui le formule.

De cette façon, le relativisme ouvre paradoxalement la voie à l'interventionnisme politique. Par exemple, la liberté d'expression peut être réprimée : puisque tous les arguments se valent, on peut en interdire certains, il suffit de décréter que celui qui les émet est motivé par la "haine". Puisqu'une opinion en vaut une autre, la seule chose qui compte finit par être les rapports de force et la loi du plus fort, et sa traduction politique du moment.

Le relativisme se présentant comme une théorie irréfutable, qui n'apporte rien et qui n'explique rien, il ouvre la voie à l'irrationnel et à l'arbitraire politique tel qu'il existe dans les sociétés collectivistes : « la fin justifie les moyens », « tout est politique ». Il n'y a pas de vérité unique, mais des façons de penser différentes : c'est le polylogisme, qui implique que l'on puisse attribuer a priori, à différents individus, différents modes de raisonnement, divers processus rationnels, ou d'inégales capacités logiques, selon leur appartenance à des catégories déterminées. Mises explique comment le marxisme procède de ce genre d'idées (ce qui n'empêche pas les marxistes d'affirmer que leurs "enseignements" sont objectivement vrais) :

« Marx et les marxistes et au premier rang d'entre eux le philosophe prolétaire Dietzgen ont enseigné que la pensée est déterminée par la situation de classe de celui qui pense. Ce que la pensée produit n'est pas la vérité, mais des idéologies. Ce mot signifie, dans le contexte de la philosophie marxiste, un déguisement de l'intérêt égoïste de classe à laquelle appartient l'individu qui pense. C'est pourquoi il est inutile de discuter quoi que ce soit avec des personnes d'une autre classe sociale. Les idéologies n'ont pas besoin d'être réfutées par un raisonnement déductif ; elles doivent être démasquées en dénonçant la situation de classe, l'arrière-plan social de leurs auteurs. Ainsi les marxistes ne discutent pas les mérites des théories physiques ; ils dévoilent simplement l'origine « bourgeoise » des physiciens. Les marxistes ont eu recours au polylogisme parce qu'ils ne pouvaient pas réfuter par des méthodes logiques les théories développées par les économistes bourgeois ou des déductions tirées des théories démontrant le caractère impraticable du socialisme. Ne pouvant démontrer rationnellement la solidité de leurs propres thèses ou la fragilité des idées de leurs adversaires, ils ont dénoncé les méthodes logiques acceptées. Le succès de ce stratagème marxiste fut sans précédent. Il a servi de preuve contre toute critique rationnelle aux absurdités de la soi-disant économie et la soi-disant sociologie marxistes. Ce n'est que par supercherie logique du polylogisme que l'étatisme pouvait s'implanter dans les esprits modernes. »
    — Ludwig von Mises,
Le Gouvernement omnipotent, De l'État totalitaire à la guerre mondiale, Troisième partie — Le nazisme allemand, VI. Les caractéristiques particulières du nationalisme allemand, 6. Polylogisme

Mises explique que les Nazis utilisent de la même façon le polylogisme, préparé pour eux par les marxistes. Les opinions qu'ils rejettent sont dites fausses, parce que juives ou non-aryennes, de même que pour les marxistes est faux ce qui est "bourgeois" ou non-prolétaire. Les dissidents appartiennent à deux catégories : les étrangers (membres d'une classe non prolétaire, ou d'une race non aryenne) et les traîtres (à leur classe, ou à leur race).

Le relativisme poussé à l'extrême aboutit ainsi au nihilisme et au totalitarisme :

« C'est une attitude de fanatiques bornés, qui ne peuvent imaginer que quelqu'un puisse être plus raisonnable ou plus intelligent qu'eux-mêmes. »
    — Mises

Relativisme et Religion

En matière religieuse, le relativisme correspond au point de vue selon lequel toutes les religions se valent, et qu'aucune ne détient de vérité absolue.

Ce relativisme est combattu principalement par les religions monothéistes, qui y voient un scepticisme ou un subjectivisme pouvant conduire à l'athéisme. Ainsi, l'encyclique Humanum genus du pape Léon XIII (1884) condamne le relativisme philosophique. En 2005, le pape Benoît XVI dénonce de même « une dictature du relativisme ». L'islam est également opposé au relativisme puisqu'il promet l'enfer aux "mécréants" ou aux apostats.

Libéralisme et relativisme

Une conséquence du relativisme moral est que « tout est permis », puisqu'il n'y a pas de critère fiable permettant d'apprécier une action.

Le libéralisme n'est en aucune façon un relativisme moral, contrairement à ce que prétendent certains qui se fondent sur l'individualisme qui est à la source du libéralisme pour en tirer des conclusions hâtives.

Tout comportement, toute action peuvent être jugés comme conformes ou non à l'éthique libérale, qui repose sur l'axiome de non-agression, et un tel jugement s'applique à n'importe quel type de culture ou de société. Pour les libéraux et les libertariens, il s'agit bien d'un critère objectif, qui permet de juger aussi bien une politique donnée, qu'une religion ou une philosophie, non pas en elles-mêmes (le libéralisme n'a pas cette prétention), mais dans les rapports sociaux qui en découlent.

En revanche, le libéralisme accepte profondément la différence, et, tant que l'axiome de non-agression est respecté, il n'a aucun problème à reconnaître la diversité des cultures, des moeurs, des religions, des éthiques personnelles, des opinions, etc.

Les libertariens jusnaturalistes sont les plus grands adversaires du relativisme, qui pour eux règne dans les sociétés contemporaines à travers le positivisme juridique et le droit positif.

Notes et références

  1. Leo Strauss, La philosophie politique de Hobbes
  2. Luc Ferry, La plus belle histoire de la philosophie, Laffont, 2014.
  3. Karl Popper : le mythe du cadre de référence
  4. Paul Feyerabend, Farewell to Reason (Trad. française, Adieu la Raison), 1987

Bibliographie

  • 2008, Raymond Boudon, Le relativisme, PUF, Que sais-je ? n° 3803, ISBN 2130565778

Citations

  • « Nous ne devons pas être plus indulgents envers nous-mêmes que nous ne le sommes envers les autres, mais nous ne devons pas non plus être plus tolérants envers les autres que nous ne le sommes envers nous-même. Quand Montaigne critiquait sévèrement les crimes commis par les Européens pendant la conquête du Nouveau Monde, il le faisait au nom d’un principe universel auquel, à ses yeux, les Indiens eux-mêmes avaient droit. »
        — Jean-François Revel
  • « Si le relativisme signifie le mépris des catégories fixées et des gens qui se proclament les porteurs d'une vérité objective, immortelle […], alors il n'y a rien de plus relativiste que nos attitudes et notre activité. Du seul fait que les idéologies sont d'égale valeur, que les idéologies ne sont que fictions, le relativiste moderne infère que chacun a le droit de créer pour lui-même sa propre idéologie et de chercher à la renforcer avec toute l'énergie dont il est capable. »
        — Benito Mussolini en 1924
  • « Si tout se vaut, le cannibalisme n’est qu’une question de goût culinaire. »
        — Leo Strauss
  • « La vérité, c'est qu'il n'y a pas de vérité. Point. Prétendre qu'il y a une vérité, c'est facho. Voilà pourquoi notre discours s'emploie à détruire le sens. En détruisant le sens, on détruit la vérité et avec elle, les fachos. »
        — Oskar Freysinger, Antifa, 2011
  • « Le relativisme est un des nombreux crimes perpétrés par les intellectuels. Il est une trahison à l’endroit de la raison et de l’humanité. »
        — Karl Popper
  • « Peu à peu s'est révélé à moi ce que fut toute grande philosophie jusqu'à présent : à savoir l’auto-confession de son auteur et des sortes de mémoires involontaires et inaperçues ; et encore le fait que les intentions morales (ou immorales), en toute philosophie, ont constitué le véritable germe vital à partir duquel, à chaque fois, la plante a poussé toute entière. En effet, pour expliquer comment au juste se sont constituées les affirmations métaphysiques les plus poussées d'un philosophe, il est bon (et prudent) de toujours commencer par se demander : à quelle morale veut-on (veut-IL) en venir ? Je ne crois pas, par conséquent, qu'un "instinct de connaissance" soit le père de la philosophie, mais tout au contraire qu'un autre instinct, ici comme pour tout le reste, s'est simplement servi de la connaissance (et de la méconnaissance) comme d'un instrument. »
        — Friedrich Nietzsche, Par-delà Bien et Mal, § 7
  • « La plupart d'entre nous persistent à croire que tous les choix, et même les choix politiques, se font entre le bien et le mal, et que du moment qu'une chose est nécessaire, elle doit aussi être bonne. Il nous faudrait, je pense, dépouiller cette croyance qui relève du jardin d'enfants. En politique, on ne peut jamais opter que pour un moindre mal, et il est des situations auxquelles on ne peut échapper qu'en agissant comme un démon ou un dément. La guerre, par exemple, est parfois nécessaire, mais elle ne saurait jamais être ni bonne ni sensée. »
        — George Orwell

Liens externes


1868-41439.png Accédez d'un seul coup d’œil au portail philosophie et épistémologie du libéralisme.