Métaphysique

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La métaphysique (τὰ μετὰ τὰ φυσικὰ, ce qui vient après la physique, qualifiant à l'origine certaines œuvres d'Aristote) est cette partie de la philosophie qui s'intéresse à la nature fondamentale de l'être et du monde, en général au-delà de ce que peuvent fournir les données des sens et la science, de sorte que cette discipline n'aboutit jamais à des positions consensuelles ou unanimes. C'est la "science" de ce qui réside au delà de toute expérience possible.

Une discipline problématique

Ce qui relève de la métaphysique se caractérise par le fait que ne sont utilisées ni la méthode expérimentale (on ne propose pas d'expérience reproductible) ni une méthode purement logico-déductive ou axiomatique (celle de la logique et des mathématiques). Le métaphysicien s'appuie uniquement sur la logique de sa pensée ou sur une intuition personnelle non forcément transmissible qu'il cherche à expliciter. Les concepts mis en œuvre ne sont pas toujours définis clairement ni de façon univoque, et sont souvent pris pour des réalités en soi (ce que Kant appelle "illusion transcendantale").

La métaphysique a longtemps été étroitement mêlée tant à la science qu'à l'éthique ou à la religion (théologie). Kant signe la fin de la métaphysique dogmatique (héritée de la Scolastique) avec sa Critique de la raison pure et ses Prolégomènes à toute métaphysique future où il pose la question de la possibilité même de la métaphysique (si elle veut prétendre accéder au statut de science, ce qu'elle n'a jamais encore été selon Kant), ce qui implique pour lui un examen des limites de la Raison (tel qu'il a tenté de le faire avec sa Critique). Les questions métaphysiques restant problématiques et ne pouvant avoir un traitement scientifique, la métaphysique cesse avec Kant d'être cognitive pour devenir normative : elle ne peut que proposer des postulats (des "croyances rationnelles") pour orienter l'action de l'homme dans un sens éthique.

Un grand nombre de questions philosophiques sont de nature métaphysique : la question du libre arbitre, le problème corps-esprit, la nature du temps ou de la conscience, etc.

Par extension, on qualifie parfois de "métaphysique" tout concept dont le fondement semble douteux ou non prouvé (par exemple le contrat social, le matérialisme historique, etc.).

Disciplines connexes

Les disciplines suivantes débouchent très souvent sur des questions d'ordre métaphysique :

  • ontologie : étude de l'être en tant qu'être, branche centrale de la métaphysique ; elle devient ontothéologie quand elle prétend traiter également de l'Absolu ;
  • religion : en tant que reposant sur des dogmes ou des concepts de type métaphysique, théologiques ou non (la philosophie ancienne, jusqu'à la Scolastique y comprise, mêlait étroitement religion et métaphysique) ;
  • la science s'est détachée de la spéculation métaphysique en se réclamant d'une démarche empirique et expérimentale ;
  • éthique : repose souvent sur des concepts ou préjugés métaphysiques dès lors qu'elle sort d'un cadre strictement normatif (voir par exemple la notion de "dignité humaine", de "caractère sacré de la personne", etc.) ;
  • épistémologie : peut pencher vers la métaphysique (ou la combattre) si on la considère davantage comme théorie de la connaissance (Kant) que comme philosophie des sciences ; certains sujets comme le problème de l'induction (Hume) ou la distinction phénomène / chose en soi (Kant) sont considérés comme métaphysiques ;
  • athéisme, réalisme, rationalisme, empirisme, positivisme, scientisme, matérialisme, scepticisme combattent souvent la métaphysique (tout en n'étant pas toujours exempts eux-mêmes de préjugés métaphysiques) ; au contraire, l'objectivisme d'Ayn Rand se réclame d'une métaphysique réaliste ;
  • idéalisme, apriorisme, subjectivisme, holisme, théories du droit naturel sont parfois taxés par leurs adversaires d'être métaphysiques.

Voir aussi les articles suivants :

Métaphysique et libéralisme

Le libéralisme constitue clairement, et sciemment, une philosophie incomplète et une éthique incomplète. Il n'a pas de métaphysique ni de "conception du monde" clé en mains à proposer, mais il peut en être le résultat, car la plupart des "conceptions du monde" ont un point de vue sur ce que devraient être la société humaine et les relations interpersonnelles, et donc sur la façon dont les rapports sociaux devraient s'organiser.

Ainsi, la plupart des considérations religieuses ou métaphysiques peuvent motiver une philosophie politique libérale, mais elles ne constituent pas pour autant un argument opposable dans un discours rationnel, car elles se placent précisément en-dehors, ou au-delà, de la rationalité : les désaccords dogmatiques mettent toujours fin au débat.

Les divergences entre les différentes conceptions libérales du droit découlent souvent de positions métaphysiques. En effet, il y a un lien étroit entre droit, éthique et métaphysique. Comme il n'y a pas de consensus au niveau de la métaphysique, il ne peut y avoir de consensus au niveau du droit, si ce n'est sur un "plus petit dénominateur commun" qui est, pour les libertariens, la non-agression entre sujets de droit.

Citations

  • La source de la métaphysique doit absolument ne pas être empirique ; ses principes et concepts fondamentaux doivent n’être puisés ni dans l’expérience interne, ni dans l’expérience externe. (Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future)
  • C'est une mer sans rivage, sur laquelle le progrès ne laisse aucune trace, et dont l'horizon ne renferme aucun but visible en fonction duquel on pourrait percevoir combien l'on s'en est approché. (Kant, Les progrès de la métaphysique, posthume, 1793-1795)
  • Le devoir de la métaphysique n’est point de passer par-dessus l’expérience, en laquelle seule consiste le monde, mais au contraire d’arriver à comprendre à fond l’expérience, attendu que l’expérience, externe et interne, est sans contredit la source principale de la connaissance ; si donc il est possible de résoudre le problème du monde, c’est à la condition de combiner convenablement et dans la mesure voulue l’expérience externe avec l’expérience interne, et par le fait d’unir ensemble ces deux sources de connaissance si différentes l’une de l’autre. (Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, Critique de la philosophie kantienne)
  • ... ce besoin métaphysique de l’homme qui, tout-puissant et indélébile, vient aussitôt après le besoin physique. Sans doute un satiriste pourrait ajouter que ce besoin-là est bien modeste, et qu’il se contente à peu de frais. La plupart du temps, il se laisse amuser par des fables ridicules et des contes de mauvais goût ; pour peu qu’on les ait inculqués de bonne heure à l’homme, ce lui sont des explications suffisantes de son existence, et des soutiens pour sa moralité. (Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, Sur le besoin métaphysique de l'humanité)
  • La métaphysique ne fait pas partie de l'édifice de la connaissance, mais elle constitue l'échafaudage indispensable pour poursuivre la construction. (Schrödinger, Ma conception du monde)
  • La question fondamentale de la métaphysique est : pourquoi, somme toute, y a-t-il de l'étant plutôt que rien ? (Heidegger, Qu'est-ce que la métaphysique ?)
  • La métaphysique est la plus ennuyeuse des sciences inexactes. (Ernest Renan)
  • Quand un homme parle à un autre homme, qui ne comprend pas, et que celui qui parle ne comprend pas non plus, ils font de la métaphysique. (Voltaire)
  • Étant donné que toute métaphysique s'est principalement occupée de substances et de la liberté de la volonté, on peut la désigner comme la science qui traite des erreurs fondamentales de l'homme, mais comme si c'étaient des vérités fondamentales. (Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain)
  • Puisque la métaphysique ne veut pas de propositions analytiques [vraies d'emblée de par leur seule forme, comme en logique ou en mathématiques], pas de science expérimentale, elle se trouve confinée dans l'emploi de mots sans critère, partant sans signification, ou dans les alignements de mots possédant peut-être du sens, mais tels qu'ils ne forment ni un énoncé analytique (ou contradictoire) ni un énoncé expérimental. Quoi qu'elle fasse, elle ne peut aboutir qu'à des pseudo-propositions. (Carnap, La Science et la métaphysique, VI, 1934)
  • Nous nous débarrasserons en dernier de notre plus ancien substrat métaphysique − à supposer que nous puissions nous en débarrasser un jour −, de ce substrat qui s'est incarné dans la langue et les catégories grammaticales, et s'est rendu à tel point indispensable qu'il semblerait que nous perdrions la capacité de penser si nous renoncions à cette métaphysique. (Friedrich Nietzsche, Fragments posthumes)
  • Que pensez-vous des doctrines métaphysiques en général ? Je les regarde comme des poèmes et je les aime pour leur beauté. Qu'est-ce qui constitue la beauté des poèmes métaphysiques ? Une métaphysique est belle à deux conditions : 1° Elle doit être considérée comme une explication possible et hypothétique, non comme un système de certitudes et elle ne doit pas nier les poèmes voisins ; 2° Elle doit expliquer toute chose par une harmonieuse réduction à l'unité. (Han Ryner, Petit manuel individualiste, 1903)
  • La philosophie comme métaphysique, c'est-à-dire comme tentative de trouver la vérité au sujet du tout de la réalité, ne peut pas être de la même nature qu'une science. Elle est de la nature d'un essai, non d'une possession : il y a plusieurs métaphysiques possibles, parce qu'on ne peut trancher quant à ce qui est la vérité au sujet de la façon de concevoir la totalité du réel. La métaphysique n'est donc pas affaire de démonstration, mais de méditation. (Marcel Conche)
  • En métaphysique, il n'y a ni preuves intellectuelles, ni connaissance, mais seulement des arguments. (Marcel Conche)
  • S’il existe un moyen de posséder une réalité absolument au lieu de la connaître relativement, de se placer en elle au lieu d’adopter des points de vue sur elle, d’en avoir l’intuition au lieu d’en faire l’analyse, enfin de la saisir en dehors de toute expression, traduction ou représentation symbolique, la métaphysique est cela même. La métaphysique est donc la science qui prétend se passer de symboles. (Henri Bergson, Introduction à la métaphysique)
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