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Théorie de la concurrence comme processus de découverte

De Wikiberal

Les économistes de l'école autrichienne d'économie, particulièrement Friedrich Hayek et Israel Kirzner ont proposé une conception de la concurrence qui se situe en rupture totale avec la tradition des économistes adeptes de la méthodologie « Structure, comportement et rendement », car ces derniers ont mis de côté les problèmes importants relatifs à l'information. De leurs côtés, les auteurs autrichiens insistent sur le rôle de l'information et du changement innovateur dans l'évolution des marchés. Ils mettent en valeur le processus[1] de la concurrence et non simplement son résultat comme la théorie néo-classique de la concurrence.

Une opposition au paradigme « Structure, comportement et performance »

Contrairement au modèle « Structure, comportement et performance », l'approche autrichienne reconnaît que les entreprises ne se font pas concurrence uniquement sur les prix. Dans le paradigme « Structure, comportement et rendement », aucune explication n'est donnée comment les entreprises découvrent les préférences de leurs clients, comment elles analysent les capacités de leurs concurrents et même de leurs propres capacités. Tous les concepts comme l'innovation, la différenciation des produits, la tarification (fixation, stabilité, hausse ou abaissement des prix), la publicité, le développement de relations personnelles avec les acheteurs ou les vendeurs, y compris la réputation sont implicitement donnés dans le modèle. A la différence du modèle de concurrence pure et parfaite, l'analyse du processus de la concurrence n'atteint jamais un point d'équilibre. Le modèle de la concurrence parfaite ne peut pas servir d'étalon normatif pour mesurer l'efficience de marchés véritables et les prix qu'ils génèrent.

La concurrence est un processus épistémique

Une première ligne conceptuelle de la concurrence insiste sur le processus cognitif "d'essais et d'erreurs" des individus. La concurrence est un mécanisme de tâtonnements cognitifs. Le chef d'entreprise "apprend" son marché de façon épistémique. Dans un article écrit en 1945, Friedrich Hayek explique que le problème économique qui se pose à toute société n'est pas celui de savoir quelles sont les ressources limitées connues qu'il faut allouer pour satisfaire des besoins connus et concurrents mais de savoir comment acquérir et utiliser la connaissance sur les préférences des individus, maîtriser les possibilités technologiques et contrôler les services fournis des dotations en ressources, dans un contexte où aucune personne ni aucun groupe unique de personnes n'a accès à cette connaissance dans sa totalité. Ni les besoins ni les ressources d'une société ne sont déterminés dans ce sens qu'ils sont objectivement connus de tout un chacun. Autrement dit, le problème de l'organisation économique n'est pas celui d'un ingénieur ou d'un mécanicien traitant de données brutes mais celui de l'entrepreneur qui dispose du savoir agir dans l'instant[2] et qui met en action sa connaissance dans le contexte de données subjectives (à conquérir).

Pour l'entrepreneur, deux processus cognitifs s'opèrent, l'un concerne le traitement pur de l'information qui débouche sur une décision finale en fonction de l'information en cours. Il valide l'information qu'il dispose sur les préférences des consommateurs ou sur les informations concernant ses capacités de production. Si les données sont exactes, il poursuit, si elles sont erronées, il prend une décision de changer ou non de stratégie. L'autre processus cognitif n'est pas strictement lié à une décision particulière mais à une capacité de curiosité épistémique, c'est à dire que l'entrepreneur s'interroge sur les données qui lui manquent pour compléter sa carte cognitive et à une capacité de bien faire les choses[3]. Il est poussé dans sa curiosité épistémique en fonction des schèmes mentaux qu'il s'est construit depuis sa naissance et de l'opportunité d'intégrer une information "marginale" à sa carte cognitive. Sa motivation de continuer un projet ou de le réformer dépend de sa curiosité épistémique, celle-ci a un impact sur le renforcement de ses schèmes ou sur sa modification ou bien sur sa transformation radicale.

Un point important sur lequel insiste Friedrich Hayek, c'est d'affirmer que la connaissance sur les préférences des consommateurs, les anticipations des entrepreneurs, les possibilités changeantes technologiques, les services fournis par les ressources sont dispersés parmi tous les membres d'une société dans sa globalité. Hors, l'action des individus est déterminée par la connaissance qu'ils ont sur les choix et les actes des autres individus. C'est dans ce sens, que la concurrence n'est pas seulement cognitive (appartenant seulement au processus mental interne de l'individu comme l'introspection) mais sur les choix et les anticipations subjectives des autres personnes a priori inconnaissables dans leurs globalités et leurs potentielles diversités

La concurrence est épistémique car elle est un moyen d'acquérir de l'information. Elle est un processus, car elle ne peut jamais être déterminée comme un aboutissement. La concurrence est un processus qui nous aide à découvrir sans cesse de nouvelles données, soit parce que nous ne les connaissions pas, soit parce que nous n'en tenions pas une haute estime jusqu'alors. Ainsi, le processus de la concurrence permet de réviser les connaissances acquises par le passé récent ou lointain. Selon la théorie d'Israel Kirzner, l'esprit d'entreprise est la capacité de découvrir ce qu'on ne connaît pas encore. Jusqu'au moment où l'entrepreneur découvre quelque chose, non seulement il ne connaît pas cette chose, mais souvent il ignore aussi qu'il ne la connaît pas. Il s'agit de l'ignorance radicale. La particularité de cette découverte de la concurrence, insiste Israel Kirzner, c'est qu'elle s'effectue à coût nul pour l'entrepreneur, ce qui doit être distingué des actions engendrant des coûts pour la découverte d'un connaissance technologique supérieure, par exemple des brevets, ou pour analyser l'état du marché par des études marketing (recherche sur la demande potentielle).

La concurrence repose sur la subjectivité des acteurs économiques

Mais, les gens apprennent-ils de leurs erreurs ? Et, les acheteurs et les vendeurs ont-ils raison de tenir compte des conditions changeantes de la disponibilité des ressources à terme ? La deuxième ligne conceptuelle de la concurrence épistémique repose sur le subjectivisme. Chaque individu dispose d'une partie de la connaissance qui n'est pas totalement objective. C'est en raison de cette subjectivité, que des individus vont entreprendre ce que d'autres n'ont pas souhaité ou anticipé. La subjectivité implique aussi l'existence de l'erreur, l'erreur des autres mais aussi l'erreur pour soi. Ce qui signifie que l'ensemble des actes des différentes personnes dans une grande société, qui sont basés sur des connaissances éparpillées ne sont pas forcément compatibles. Il y a un risque permanent de non coordination.

Selon Friedrich Hayek, le problème de l'organisation économique ne peut pas être résolu par une organisation de la concurrence au niveau d'une planification centrale, sujette à des erreurs difficilement corrigibles ou s'opérant avec des rigidités d'adaptation. Seul un ordre institutionnel, reposant par exemple, sur un système de prix permet à chaque individu d'accéder à la connaissance parcellaire qui lui manque, de l'utiliser à son actif et de contribuer ainsi au processus qui encourage les gens à modifier ce qu'ils « savent » déjà à la lumière de leurs expériences.

Hors, chaque être humain est libre de conserver ou de modifier les informations dont il dispose en vue de corriger ou non des actions passées ou projetées. La correction de l'erreur ne peut pas être normative, coercitive et étrangère à l'individu. Chaque individu conserve son libre arbitre du niveau d'erreur qu'il souhaite conserver et gérer. Il est responsable des conséquences de ses erreurs. L'idéal humain ne repose pas sur un monde sans erreur mais sur la liberté et la responsabilité individuelle d'imaginer, de réaliser et de corriger ses propres erreurs.

La concurrence est un processus de motivation

Par conséquent, seule la concurrence est capable de trouver et de perfectionner la connaissance éparpillée parmi tous les membres d'une société. Ici réside le troisième élément de l'idée de la concurrence comme processus de découverte. La concurrence est un facteur de motivation individuelle centrée sur une curiosité épistémique.

Bien que le mot "compétition" laisse planer quelques confusions, notamment en anglais, la concurrence n'est pas un combat contre d'autres compétiteurs. La concurrence est avant tout une énergie déployée par chaque entrepreneur afin de convaincre les acheteurs potentiels, et les partenaires financiers qu'ils ont raison dans la vision du marché et dans l'organisation pour aborder leur marché. Les fausses prétentions, les anticipations erronées, les discours de hâbleurs sont tôt ou tard dévoilés au grand jour sur le marché. Le succès se transforment en bénéfices. Dans le cas contraire, l'entrepreneur doit estimer sa stratégie d'un nouvel œil, soit de continuer à faire des pertes ou soit de modifier sa stratégie concurrentielle. Toutes les études de marché ne peuvent pas vérifier un état de fait indiscutable. La seule façon de vérifier si l'idée d'un nouveau produit ou d'un nouveau procédé de production présente un intérêt économique est de lui faire passer le test concurrentiel des mécanismes du marché.

La concurrence est un processus qui ne doit être ni freiné, ni bloqué par la réglementation publique

Une quatrième ligne conceptuelle de la concurrence comme processus de découverte tient à l'approche réglementaire de la concurrence. Lorsque l'Etat ou un regroupement d'Etat (comme l'union européenne) définit la concurrence selon le principe de la concurrence pure et parfaite, il applique le paradigme SCP. C'est à dire que les bureaux réglementaires de la concurrence omettent le processus épistémique de la concurrence et qu'ils soupçonnent toutes les actions s'écartant du modèle de concurrence pure et parfaite comme des signes de mauvais comportements. Les entreprises qui ont nettement recours à ces pratiques (fusion, entente, etc.) sont perçues avec suspicion par l'administration réglementaire de la concurrence selon le principe que ces entreprises fausseraient la concurrence, qu'elles généreraient de la non efficience, qu'elles ne seraient pas compétitives et qu'elles "voleraient" le consommateur.

Or, la concurrence vue sous l'angle de la découverte s'intéresse davantage à savoir s'il n'existe pas des freins ou des blocages artificiels (réglementaires) s'élevant devant les acheteurs ou les vendeurs désirant entrer dans un marché qui, en fait, provoquent les phénomènes décriés par les organismes de contrôle de la concurrence. Autre élément également à prendre en compte, les avantages concurrentiels sont éphémères et ne valent que le temps où le marché place une valeur sur eux. De plus, pour savoir si une entreprise a un avantage concurrentiel, il faudrait tenir compte de tous les concurrents existants et potentiels. À l'extrême, puisque les concurrents potentiels ne peuvent pas être connus pour certains, l'avantage concurrentiel est inconnaissable. Une entreprise peut prétendre avoir un avantage concurrentiel en matière de gestion de coûts un jour, et seulement s'apercevoir le lendemain que son leadership par les coûts est détruit par un rival inattendu disposant d'une base de coût plus basse.

Aussi, l'attention devrait d'abord se porter sur le contexte institutionnel dans lequel se déroule la concurrence. Y a-t-il des obstacles législatifs aux entreprises désireuses d'entrer sur le marché ?. Voici la principale et essentielle question que pose la théorie de la concurrence comme processus de découverte.

Annexes

Notes et références

  1. En dehors des auteurs autrichiens d'autres théoriciens conçoivent également la concurrence comme processus :
    "La concurrence est un processus pas un résultat. Avec des exceptions importantes, la plupart des théories de la concurrence se préoccupent de ce qui reste quand la concurrence est terminée. Ils sont à l'écart lorsqu'il s'agit de s'efforcer de répondre à la question pratique de savoir comment maximiser les profits des producteurs. L'alternative est de commencer par le processus de la concurrence et de travailler vers ses résultats. Il s'agit d'une voie moins élégante pour la théorie, mais qui se rapproche de la réalité de la concurrence à mesure que nous l'expérimentons."
    R. S. Burt, 1992, "Structural Holes: The Social Structure of Competition", Harvard University Press, Cambridge, MA., pp5-6
  2. Karyn L. Lai, 2012, Knowing to Act in the Moment: Examples From Confucius ’Analects‘", Asian Philosophy, 22 (4), pp347-364.
  3. Michael Kremer, "A Capacity to Get Things Right: Gilbert Ryle on Knowledge", European Journal of Philosophy, 24 (4)

Bibliographie

  • 1968, Friedrich Hayek, “Der Wettbewerb als Entdeckungsverfahren” ("La concurrence comme procédure de découverte"), Kieler Vorträge, n°56 (conférence sponsorisée par "l'Institut für Weltwirtschaft", à l'université de Kiel.