Loi du plus fort

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Par loi du plus fort on entend l'usage illégitime par un groupe de la violence et de la coercition pour parvenir à ses fins. C'est ce qu'il advient souvent dans une société sans règles, dans une dictature ou dans une démocratie totalitaire.

Contrairement au lieu commun, dans une société ou prévaut l'État de droit, le plus fort n'est pas le plus riche. Le plus riche ne peut pas me forcer à lui vendre ma maison (alors que l'État peut m'exproprier au nom du soi-disant intérêt général). Le plus riche ne peut pas me forcer à risquer ma vie pour lui (alors que l'État peut me contraindre à partir à la guerre au nom de la défense de la patrie). Voir aussi l'article sur le pouvoir des riches.

Dans nos sociétés "civilisées", la loi du plus fort pourrait être un autre nom pour la politique ou pour l'étatisme, qui définissent comme légal ce qui n'est pas forcément légitime.

Le libéralisme se caractérise par un refus de la loi du plus fort, contre laquelle il lutte en mettant en avant la primauté du droit de l'individu. Historiquement, le libéralisme s'est caractérisé par sa contestation de l'absolutisme, favorisant l'apparition de contre-pouvoirs (parlements, syndicats, tribunaux…), ou cherchant à affaiblir un pouvoir unique tyrannique en le divisant (séparation des pouvoirs, droit de sécession).

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Erreur courante : Le libéralisme, c'est la loi du plus fort

L’un des reproches les plus fréquents adressés au libéralisme, et en matière économique à la concurrence, est de « consacrer la loi du plus fort » et d’« accroître les inégalités ». Il s'agit d'une incompréhension fondamentale de ce que signifient pour le libéralisme les notions de liberté et d'égalité (voir ces termes).

En matière économique

La loi du plus fort ne doit pas être confondue avec la loi du meilleur. Celui qui remporte la compétition a quelque mérite, et notamment dans le domaine économique car les parts de marché se conquièrent par une plus grande satisfaction du client, par un meilleur service de la communauté :

«Le marché (…) n’est donc pas, contrairement à ce qu’on affirme souvent, le lieu où s’exerce la loi du plus fort. C’est le vol qui est la loi du plus fort, même s’il se pare des plumes de l’intervention étatique. Le marché, c’est l’échange volontaire, résultant de la liberté des contrats. Je ne vends que ce que je souhaite vendre, je n’achète que ce que je désire acheter ; et cela uniquement aux conditions sur lesquelles je suis d’accord. »
    — Jean-Yves Naudet
«Dans un marché libre, nul n'« écrase » nul autre. L'hypothèse même de liberté du marché est que les droits de propriété de chacun des participants sont respectés. Certes, un producteur peut « perdre des parts de marché » au bénéfice d'un concurrent; mais ce n'est pas un vol, car nul ne « possède » de parts de marché, chacun doit les mériter à chaque instant. Et en fin de compte, chaque part de marché est un consommateur effectif ou potentiel, que chaque producteur s'il veut « conquérir » cette part de marché doit convaincre d'accepter volontairement son offre de service, parce qu'elle est non seulement bonne et préférable à refuser tout service, mais aussi meilleure que l'offre de tout autre concurrent. »
    — Faré

Que l'intérêt personnel soit l’aiguillon de la performance n’est pas contestable. Mais l’intérêt personnel guide toutes nos actions, et il ne peut jamais ignorer l’existence et les intérêts des autres. Le libéralisme ne conduit pas à la loi du plus fort, mais, au contraire, au respect et à la promotion du plus méritant, c’est-à-dire de celui dont les efforts bénéficieront à tous[1].

En matière politique et juridique

Le libéralisme, qui se définit avant tout par le respect du droit, est la marque de sociétés évoluées, ne serait-ce que parce qu'il exige la responsabilité de chacun. Au contraire les sociétés planifiées sont proches de l'état primitif, puisqu'une autorité centrale doit dicter à chacun son comportement, se substituant aux libres choix individuels. Le libéralisme est tout le contraire de l'anomie, puisqu'il repose sur des procédures hautement sociales et élaborées, comme le marché, qui excluent les relations reposant sur la force. Ainsi, Ludwig von Mises d'écrire[2] :

«Le libéralisme économique ne se bat pas en faveur des intérêts de ceux qui sont riches aujourd'hui. Au contraire, ce que le libéralisme économique veut, c'est laisser les mains libres à quiconque possède l'ingéniosité pour supplanter le riche d'aujourd'hui en offrant aux consommateurs des produits de meilleure qualité et moins chers. Sa principale préoccupation est d'éliminer tous les obstacles à l'amélioration future du bien-être matériel de l'humanité ou, dit autrement, à la suppression de la pauvreté. »
    — Ludwig von Mises, Liberté économique et interventionnisme

La politique, en revanche, est toujours l'expression de la loi du plus fort. Ceux qui accusent le libéralisme d'être la "loi du plus fort" sont les mêmes qui réclament davantage d'état et de règlementations, donc de coercition exercée par le détenteur de la souveraineté, sans même avoir conscience de la contradiction dans laquelle ils se mettent.

En situation d'anomie, c'est toujours la loi du plus fort qui prévaut. C'est ce qui se passe au plan de la politique internationale entre états (luttes d'influences, mesures de rétorsion, guerres, etc.).

Pour les libertariens, il y a deux extrêmes à éviter : l'anomie, qui est la loi du plus fort décentralisée, et l'étatisme, qui est la loi du plus fort centralisée.

L'État comme expression de la loi du plus fort, hier et aujourd'hui

- Papa, j'envisage une carrière dans le crime organisé…
- Dans le public ou dans le privé ?

L'histoire humaine a illustré, et illustre encore aujourd'hui, l'omniprésence et l'universalité de la loi du plus fort, depuis l'esclavage jusqu'à l'État moderne, en passant par la féodalité, la monarchie absolue, les despotismes orientaux, toutes les dictatures « révolutionnaires » et les totalitarismes du XXe siècle (nazisme, communisme).

Les libertariens poussent jusqu'au bout la démarche libérale de refus de la loi du plus fort en opposant le droit naturel inaliénable de l'individu à la coercition étatique. Ainsi que le précise Murray Rothbard :

«En réalité, l'État est cette organisation qui, dans l'ordre social, essaie de maintenir un monopole de l'usage de la force et de la violence sur un territoire donné ; en particulier, c'est la seule organisation dans la société qui tire sa richesse non pas de contributions ou de paiements volontaires versés en contrepartie de services fournis, mais de la coercition. Tandis que les individus ou les entreprises obtiennent leur revenu par la production de marchandises et de services, ou par la vente paisible et volontaire de ces produits et services à d'autres agents, l'État s'enrichit par l'utilisation de la contrainte, c'est-à-dire par l'utilisation et la menace de la prison ou de la baïonnette. Ayant employé la force et la violence pour obtenir son revenu, l'État continue ensuite, en règle générale, par réglementer et dicter les actions de ses différents sujets. »
    — Murray Rothbard

Alors que beaucoup voient l'État comme le défenseur, voire la source du droit, les libertariens identifient l'État comme l'expression historique constante de la loi du plus fort :

« L'État n'a jamais été créé par un « contrat social » ; il naquit toujours de la conquête et de l'exploitation. Le paradigme classique est celui d'une tribu de conquérants, qui pille et assassine les tribus conquises, et qui décide de faire une pause, car elle se rend compte que le temps du pillage sera plus long et plus sûr, et la situation plus plaisante, si les tribus conquises étaient autorisées à vivre et à produire, les conquérants se contentant d'exiger en retour un tribut régulier. »
    — Murray Rothbard

Le pouvoir (l'État ou ce qui en tient lieu selon les époques) tente ensuite de renforcer son emprise par la force (création d'une noblesse, de fiefs et de baronnies, d'une bureaucratie dévouée, monopole de la sécurité et de la justice), par le droit positif (la loi sacralisant le point de vue du groupe dominant) ou par l'idéologie, en tentant de s'identifier à la société ou au territoire qu'il contrôle, en favorisant les intellectuels subventionnés qui légitiment son action auprès de la population et disséminent sa propagande, qu'il s'agisse de culte dynastique, de gloire à la « planification scientifique », ou en social-démocratie de célébration de l'État redistributeur, présenté comme seul capable d'instaurer la « justice sociale » contre l'individualisme et de réguler l'entreprise et le profit.

L'étatisme est la croyance que l'usage de la force par l'État n'a pas besoin de justification morale : "might makes right" (le pouvoir dicte le droit). La loi du plus fort s'exprime d'ailleurs dans la législation promulguée par l'État et dans le "droit" public, ensemble de règles par lesquelles l'État, juge et partie, définit lui-même ses rapports avec les individus.

La démocratie est vue par les libéraux comme un moindre mal, mais elle reste quand même l'expression de la loi du plus fort, celle d'une majorité sur une minorité : c'est le plus fort « numériquement » qui impose sa loi (alors qu'en dictature c'est le plus fort « physiquement »). Benjamin Constant a été l'un des premiers libéraux (après l'économiste suisse Jean de Sismondi) à qualifier le vote majoritaire de "loi du plus fort".

La loi du plus fort peut-elle assurer l'ordre public ?

Cette question cruciale, qui est celle du rôle du pouvoir et de l’État dans la société humaine, est aussi vieille que peut l'être la civilisation. Arthur Schopenhauer la résume ainsi :

« Le droit en lui-même est impuissant ; par nature, règne la force. Le problème de l'art de gouverner, c'est d'associer la force et le droit afin qu'au moyen de la force, ce soit le droit qui règne. Et c'est un problème difficile si l'on songe à l'égoïsme illimité qui loge dans presque chaque poitrine humaine. »
    — Arthur Schopenhauer, Parerga et Paralipomena, II, §127

Les théories étatistes (notamment Thomas Hobbes, voir le Léviathan) affirment que la loi du plus fort, incarnée par l'État, permet d'assurer la sécurité des citoyens et de garantir leurs droits. Libéraux classiques et minarchistes sont en accord sur ce point, à condition que l'État dont on parle soit cantonné strictement à cette fonction de garantie du droit (par les services de police, justice et défense) — toute extension des fonctions de l'État relevant alors de l'arbitraire du Prince et d'une loi du plus fort qui devient inique en se mettant au service de quelques-uns aux dépens des autres :

« Dans une société conforme au Droit où sont privilégiées les méthodes non-coercitives, un minimum de contraintes fortes mais bien distribuées constitue malgré tout et paradoxalement une condition indispensable — et à ce titre, légitime — à la sûreté des individus et à un régime de vie sous le moins de… contraintes possibles. »
    — Alain Laurent

Les anarcho-capitalistes refusent même l'état minimal ; considérant toute coercition comme immorale, nuisible à tous points de vue et a fortiori inutile : ils affirment que l'ordre public peut être assuré si besoin par des entités privées sans qu'il y ait un monopole de la force (un tel monopole finirait rapidement par devenir un État). En effet, l’étude praxéologique révèle que les monopoles ne peuvent exister qu’à cause de l’État. Sans État pour garantir la supériorité d’un agent sur les autres, la concurrence ne peut que perdurer.

Il est significatif que l'un des premiers écrits anarcho-capitalistes connus dénie à l'État ce droit de produire la sécurité :

« La production de la sécurité doit, dans l'intérêt des consommateurs de cette denrée immatérielle, demeurer soumise à la loi de la libre concurrence. D'où il résulte : Qu'aucun gouvernement ne devrait avoir le droit d'empêcher un autre gouvernement de s'établir concurremment avec lui, ou d'obliger les consommateurs de sécurité de s'adresser exclusivement à lui pour cette denrée. »
    — Gustave de Molinari, De la production de sécurité,1849

Erreur fréquente : "la relation patron-salarié est une illustration de la loi du plus fort"

Il est surprenant que certains considèrent le salariat comme un mode d'exploitation résultant de la "loi du plus fort", alors que le salarié n'est pas un esclave ni un serf, mais s'est engagé volontairement dans un contrat de travail, préférant la sécurité de cette situation au risque du travailleur indépendant ou de l'entrepreneur :

On ne peut pas blâmer un jeune homme qui préfère une situation sûre, salariée au risque des affaires. Il a entendu, depuis sa plus tendre enfance, traiter l'emploi fixe comme un genre de travail supérieur et désintéressé. L'école et la presse ont inculqué à notre jeune génération l'habitude de considérer toute entreprise commerciale comme suspecte, tout profit comme immoral. Selon ces idées, employer une centaine d'hommes équivaut à les exploiter, mais commander le même nombre d'individus est une tâche honorable. (Friedrich Hayek, La Route de la servitude)

Voir aussi les articles suivants :

Voir aussi

Citations

  • « Cet argument selon lequel la « loi du plus fort » va régner si on laisse les gens et entreprises compétitionner librement est l'une des idées les plus fallacieuses de nos adversaires. Dans un marché libre et compétitif, « le plus fort » n'élimine pas ses concurrents, il n'est au contraire que celui qui détient un avantage momentané dans une réalité toujours en mouvement. Chaque nouvelle technologie, chaque nouvelle idée, crée de nouveaux besoins, de nouveaux marchés, qui permettront à d'autres de trouver de nouvelles niches pour écouler produits et services. Il n'existe aucune garantie que le plus fort d'aujourd'hui maintienne sa position, à moins bien sûr que ce soit l'État qui choisisse les gagnants au lieu de laisser les consommateurs décider. »
        — Martin Masse, La Loi du plus fort ?[3]
  • « La loi du plus fort n'est certainement pas l'anarchie, puisque justement, le plus fort impose sa volonté aux autres ; la loi du plus fort, c'est précisément le principe même du pouvoir politique. L'anarchie n'est pas un état « de nature », mais au contraire un état de civilisation très avancé, où les individus sont assez organisés pour régler leurs différends de façon juste, et combattre l'émergence continuelle de nouveaux potentats. »
        — François-René Rideau[4]
  • « Les mystiques de l'esprit croient à la conscience sans existence, et les mystiques du muscle, à l'existence sans conscience. »
        — Ayn Rand
  • « Avec la plus méchante des multinationales, vous pouvez choisir de n'avoir aucune relation : vous vous passerez de ses produits et elle n'obtiendra pas un sou de vous. Puis essayez de faire la même chose avec l'État : refusez ses services et cessez de payer l'impôt. Vous verrez qui a le pouvoir dans le poulailler. »
        — Pierre Lemieux, Du Libéralisme à l'anarcho-capitalisme
  • « Le capitalisme de laissez-faire est le seul système social fondé et, par conséquent, le seul système qui proscrive la force dans les relations sociales. »
        — Ayn Rand
  • « La règle absolue, axiomatique, est que la redistribution politique est administrée par les puissants aux dépens des faibles. La règle générale est qu'elle se fait au profit de ces mêmes puissants. La vraisemblance veut que si les riches ne sont pas puissants, ni les puissants riches, ça ne dure généralement pas très longtemps. »
        — François Guillaumat
  • « Le prince dit à ses sujets : « Je règne sur vous par la force. Ma force en exclut donc toute autre. Je n'en souffrirai en effet aucune autre auprès de la mienne, ni une force extérieure, ni, à l'intérieur, celle de l'un contre l'autre. Ainsi vous voilà protégés ». »
        — Arthur Schopenhauer, Parerga et Paralipomena
  • « L’utilisation directe de la force constitue une solution si mauvaise à quel problème que ce soit, qu’en général seuls les très jeunes enfants et les très grands états y ont recours. »
        — David Friedman
  • « La force est une belle chose, et utile dans bien des cas, car « on va plus loin avec une main pleine de force qu'avec un sac plein de droit ». Vous aspirez à la liberté ? Fous ! Ayez la force, et la liberté viendra toute seule. Voyez : celui qui a la force est « au-dessus des lois » ! »
        — Max Stirner, L'Unique et sa propriété
  • « La puissance de l’État se manifeste sous forme de contrainte : il emploie la "force", à laquelle l'individu, lui, n'a pas le droit de recourir. Aux mains de l’État, la force s'appelle "droit", aux mains de l'individu, elle s'appelle "crime".  »
        — Max Stirner, L'Unique et sa propriété
  • « Pour les libéraux il existe au-dessus de tout pouvoir humain, qu’il soit d’essence autocratique ou démocratique, une autre loi, fruit de la nature de l’homme, de son histoire et de notre civilisation, qui s’impose à lui comme à tous les autres hommes, et qui limite ce qu’il peut naturellement faire — par exemple violer les droits des autres. Au nom de ce principe essentiel, je suis de ceux qui considèrent que si 51 % des Français, ou même 99 % votaient la suppression des Droits de l’homme, cela n’empêcherait pas ceux-ci de continuer à exister, et donc de s’imposer à tous comme un devoir moral. Pour moi, c’est d’abord cela être libéral. C’est un refus farouche de la loi du plus fort ; et donc de ramener le droit à la simple expression du choix des plus forts, ou des plus nombreux. »
        — Alain Madelin
  • « Ne jamais provoquer un adversaire si l’on ne tient pas un gros bâton entre ses mains et aussi si l’on n’est pas prêt à s’en servir. »
        — "loi du gros bâton", Théodore Roosevelt
  • « Le Pouvoir et les richesses, à l'échelle de l'histoire, passent toujours de ceux qui y ont titre à ceux qui y ont droit et le droit c'est le droit du plus fort. »
        — Bruno Bertez
  • « Chacun a autant de droit qu'il a de puissance. »
        — Baruch Spinoza, Traité politique

Notes et références

  1. La concurrence, perspectives sociales, université d'été de l'Aleps 2003
  2. Ludwig von Mises, Liberté économique et interventionnisme, chap.46
  3. Martin Masse, La loi du plus fort ?, Le Québécois Libre, 18 avril 1998
  4. François-René Rideau, Sur le libéralisme: Lexique

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