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Apriorisme
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Sommaire |
Définition
En philosophie, l'apriorisme désigne toute doctrine qui admet des principes ou des formes a priori, qui ne découlent pas de l'expérience. Par exemple, Bertrand Russell (Problèmes de philosophie) qualifie comme a priori les trois lois de la pensée : loi de l'identité (ce qui est, est), loi de non-contradiction (rien à la fois n'est et n'est pas), loi du tiers-exclu (toute chose est, ou n'est pas). Une connaissance a priori n'est pas forcément de nature logique (exemple : l'éthique). A l'inverse du rationalisme, l'empirisme a tendance à nier l'existence de principes a priori et à les faire découler de l'expérience.
Comme le faillibilisme (ou le falsificationnisme) poppérien, l'apriorisme est d'abord une tentative de réponse au "problème de Hume", c'est-à-dire au constat qu'« il n'y a pas d'induction » (Popper), car les théories universelles ne sont pas déductibles d'énoncés singuliers. C'est en effet contre la démarche inductive que s'est fondée et développée l'école autrichienne. Dans la célèbre « Querelle des méthodes » (Methodenstreit), Carl Menger défendait une analyse économique conçue en termes de lois exactes, universelles et nécessaires face aux thèses de Gustav Schmoller et de l'école historique allemande limitant l'analyse des descriptions historiques et des interprétations situées.
Pour le fondateur de l'école autrichienne, les lois empiriques tirées de généralisations d'observations historiques concrètes ne peuvent fonder la théorie économique car elles ne sont pas universelles : elles ne peuvent prétendre être sans exceptions. Les lois économiques doivent donc être obtenues par des moyens non-inductifs, à partir d'une réflexion conceptuelle, d'un essentialisme très aristotélicien.
L'argumentation sera reprise et développée par Ludwig von Mises, pour lequel : « il n'y a pas moyen d'établir une théorie a posteriori de la conduite humaine et des faits sociaux. L'histoire ne peut ni prouver ni réfuter quelque affirmation générale que ce soit... » (L'Action humaine). Pour dépasser cette impossibilité de l'empirisme et de ses variantes historicistes et positivistes, Mises propose une théorie générale de l'action humaine (ou praxéologie), dont le caractère a priori est souligné avec force : « Ses affirmations et ses propositions ne sont pas déduites de l'expérience. Elles sont, comme celles des mathématiques et de la logique, a priori. Elles ne sont pas susceptibles d'être vérifiées ou confrontées sur la base d'expériences ou de faits. Elles sont à la fois logiquement et chronologiquement antécédentes à toute compréhension de faits historiques. » (Id.)
Différents niveaux et types d'apriorisme
Apriorisme méthodologique
L'apriorisme méthodologique est un postulat prétendant que ni l'axiome de l'action rationnelle ni les conclusions qui s'en déduisent logiquement n'ont besoin d'être empiriquement testés, position qui en économie a connu son apogée dans les années trente, et a été adoptée par des auteurs aussi éminents que Lionel Robbins ou Frank Knight. Elle est en général la conséquence d'une conception aristotélicienne de la démarche scientifique dont l'objet est de décrire (plutôt que prédire) les lois qualitatives (plutôt que quantitatives) gouvernant les relations entre catégories ou essences. Cette méthodologie aristotélicienne connaît actuellement un regain en sciences humaines, non seulement en économie avec le retour des autrichiens, mais encore dans la plupart des domaines de la « révolution cognitive ».
Apriorisme épistémologique
En amont de l'apriorisme méthodologique, la praxéologie s'appuie sur un apriorisme épistémologique qui consiste à fonder la « certitude » de l'axiome de l'action rationnelle. Ainsi, pour Ludwig von Mises, cet axiome est « apodictiquement » certain[1], c'est-à-dire qu'il s'agit d'une évidence de l'esprit, indépendante, a priori, par rapport à l'expérience humaine.
Des nuances entre Mises et Rothbard illustrent deux grands courants de l'apriorisme épistémologique que l'on peut qualifier d'apriorisme kantien et d'apriorisme aristotélicien. Dans les deux cas, la connaissance est supposée acquise par des moyens non inductifs, mais elle ne provient pas des mêmes processus cognitifs.
Apriorisme épistémologique kantien
Dans l'apriorisme kantien, celui de Mises, la connaissance reflète la structure logique de l'esprit humain lequel « plaque » sur le monde les catégories qu'il crée. La connaissance ne provient pas de la réalité elle-même, mais de l'esprit du sujet connaissant qui impose ses structures au monde. Ce fondement kantien de la certitude de l'axiome de l'action rationnelle n'est pas le seul possible, mais il est sans doute le plus aprioriste, et justifie que la position de Mises soit qualifiée d'« apriorisme extrême ».
Apriorisme épistémologique aristotélicien
Pour l'apriorisme aristotélicien, la connaissance reflète la structure du monde qui est, en elle-même, intelligible. La connaissance résulte du fait que l'esprit humain peut saisir la nature ou l'essence des choses, ces catégories a priori de la réalité, comme si sujet connaissant et objets de connaissance étaient « pré-accordés ». Cette position permet d'échapper aux critiques classiques que suscite la théorie des "assertions synthétiques a priori" comme aux doutes que suscitent la philosophie idéaliste allemande.
On retrouve l'apriorisme aristotélicien chez Carl Menger, pour lequel la tâche du théoricien consiste à découvrir les catégories a priori de la réalité et les lois qui gouvernent leurs relations ; chez Eugen von Böhm-Bawerk pour lequel causalité et finalité se confondent ; mais aussi chez Friedrich Hayek qui retient une conception aristotélicienne de l'action rationnelle (cf. L'Ordre sensoriel, chap. VIII).
Le réalisme philosophique de Murray Rothbard le fait défendre la certitude de l'axiome de l'action rationnelle, en faisant l'économie des « assertions synthétiques a priori » kantiennes, qui d'après lui ne peuvent servir à comprendre la réalité. Pour lui, cet axiome n'est pas une loi de l'esprit (idéalisme), mais une loi de la réalité fondée « sur l'expérience intérieure universelle de la réflexion aussi bien que sur la perception extérieure des objets » ("In Defense of Extreme Apriorism", dans Economistes et Charlatans). Cette conception aristotelico-thomiste reste a priori car « antérieure aux événements historiques complexes » auxquels se réfèrent l'empirisme.
Le même réalisme philosophique explique pourquoi la conception de la rationalité de Rothbard est quelque peu différente de celle de Mises : s'ils considèrent l'un et l'autre que la rationalité de l'action n'implique pas des actes adéquats ou appropriés à la situation (comme c'est le cas dans la conception néoclassique de la rationalité), Rothbard exige cependant que l'action s'accorde à une vision du monde fondée en raison, sans pour cela qu'elle soit appropriée, ce que n'exige pas Mises.
Critiques de l'apriorisme
Empiristes
Dès avant la parution de la version anglaise de L'Action humaine de Mises en 1949, cette démarche praxéologique était contestée et pas seulement par des positivistes. Ainsi des empiristes tels Terence W. Hutchinson ou Milton Friedman la rejettent.
Faillibilistes
Mais, même chez les anti-inductivistes, la praxéologie n'a pas toujours été acceptée. Friedrich Hayek par exemple la limite à la « pure logique des choix », et la trouve insuffisante pour expliquer la catallaxie et les phénomènes sociaux (cf. L'Ordre sensoriel). Dès 1952, il renvoyait déjà à son article "Economics and Knowledge" pour comprendre pourquoi l'analyse de Mises était inadaptée dans ce cas. L'argument hayekien est que pour appréhender les phénomènes de marché, il faut adjoindre à la praxéologie des hypothèses auxiliaires sur les rapports de cause à effet (« causation ») dans le monde réel. Ainsi, pour mettre en évidence la tendance à l'équilibre des marchés concurrentiels, il faut faire des hypothèses sur la dissémination de la connaissance, sur son usage et son apprentissage par les individus. Or, de telles hypothèses ne sont pas a priori mais, signale Hayek, sujettes à falsification.
Notes et références
- ↑ Apodictique est avec assertorique et problématique, l'une des trois catégories kantiennes, les deux premières s'opposant comme l'évidence de droit s'oppose à l'évidence de fait.
Ressources
Littérature primaire
- Ludwig von Mises, L'Action humaine, 1949
- Murray Rothbard, Economistes et charlatans, 1991
Littérature secondaire
- 1983, R. Greenfield et Joseph Salerno, Another Defense of Methodological Apriorism, Eastern Economic Journal, 9:1, January-March, pp45-56
- 1989, Robert Nadeau, Redécouvrir Menger. Apriorisme et anti-empirisme dans le "Methodenstreit", (fr)
- 1990,
- Barry Smith, The Question of Apriorism, Austrian Economics Newsletter, Fall, volume 12, Number 1
- J. N. Kaufmann, Apriorism and the theory of rational choice - arguments in favor of the Austrian school, Dialogue, Canadian Philosophical Review 29(2):219-246
- 1995, Gérard Bramoullé, "Apriorisme et faillibilisme : en défense de Rothbard contre Popper", Journal des Économistes et des Études Humaines, vol.6 n°1, (fr)
- 2004,
- Jörg Guido Hülsmann, "The A Priori Foundations of Property Economics", QJAE, Vol. 7 Num. 4 (en)
- Robert Nadeau, "Carl Menger et le conflit des méthodes", (fr)
- 2005, Marek Hudík, O apriorismu ve společenských vědách [A propos de l'apriorisme en sciences sociales], Marathon, Vol 2, n°59 (en tchèque)
- 2006, Geoffrey Allan Plauché, On Praxeology and the Question of Aristotelian Apriorism, 9 mars
- 2007,
- François Facchini, Apriorism, Introspection, and the Axiom of Action: A Realist Solution, Quarterly Journal of Austrian Economics, Vol 10, N°3, septembre
- Philippe Mongin, L’a priori et l’a posteriori en économie, Recherches économiques de Louvain, 2007/1, Vol 73, pp5-53
Liens externes
- (fr)"Quelques arguments en faveur de Popper" défense du falsificationnisme, par Marc Grunert
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