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Tyrannie

De Wikiberal

La tyrannie est, selon la philosophie politique, un gouvernement exercé sans le frein des lois (Jaucourt, L'Encyclopédie). Là où la loi s'arrête, commence la tyrannie (Locke). A contrario, elle peut résulter de l’imposition de taxes élevées et de la construction de grands projets qui épuisent les finances publiques (Aristote).

La tyrannie est, pour la science politique, une forme extrême de coercition, placée entre les mains d'un tyran soit incarné (un monarque absolu, par exemple), soit désincarné (l'État ou, à l'opposé, une utopie anarchiste).

Le concept de tyrannie ne repose pas sur des bases solides. Sa définition ne s’impose que par un consensus relatif. Elle s’appuie sur des notions parfois incertaines. La chose est antérieure à sa théorisation. Le mot est d’emblée péjoratif voire polémique. La tyrannie n’admet jamais être telle quelle. Les tyrans grecs ne prirent jamais officiellement le titre de tyran. Les Grecs rejetèrent le bébé dans les bras de la tyrannie asiatique. Par la suite, le terme est fortement connoté par les guerres de religion.

Théorisation

Définition

Le mot tyrannie dérive du latin Tyrannus, « souverain illégitime », et du grec τύραννος (tyrannos), « souverain d'une Polis ». Arrivés au pouvoir, les tyrans s'établissaient sur l'acropole de leur Cité. Mais ce n’était pas leur titre officiel, comme celui de dictateur à Rome (magistrat exceptionnel), comme celui de potentat (qui se rapportait à un vaste territoire), comme celui de despote (empire byzantin, Morée et Servie), ou comme celui de satrape (chef local de l'empire achéménide Perse). Le terme tyran serait venu de Lydie, où il y aurait signifié maître ou seigneur. Le terme pourrait aussi provenir également d’un mot turc étrusque.

Méthode de gouvernement

La tyrannie ne repose pas sur l’idée spécifique de pleins pouvoirs, mais sur l’idée d’un pouvoir usurpé, dont on fait un exercice discrétionnaire, absolu, abusif, arbitraire, illimité et exclusif. Usurpé, car saisi par la contrainte ou par la ruse, et qui revêt un caractère subjectif et absolutiste, en multipliant les abus et l’arbitraire, sans borne ni perspective de partage. Il tend, en effet, à devenir un pouvoir à vie, donc un régime dynastique.

Essence du phénomène

La tyrannie considère qu’elle n’a pas de compte à rendre. Le tyran entend satisfaire son intérêt, selon ses propres vues, sans aucun contrôle. À partir de là, les uns insistent sur le fait qu’il se place au-dessus des lois ; les autres soulignent qu’il agit selon son caprice. Le ressort de la tyrannie et donc soit la volonté de puissance (démesure des ambitions du Prince), soit l’extravagance (caractère imprévisible des lubies du Prince). Toujours est-il qu’un tel régime est basé sur l'assise de la crainte et veille à semer la discorde.

Historicité

Antiquité

Le tyran a d'abord été un démagogue, champion des classes inférieures dont il est rarement issu lui-même (Thrasyboulos, tyran de Milet, avait été prytane ; Cypsélos, tyran de Corinthe, avait été basileus ; Orthagoras, tyran de Sicyone, avait été polémarque ; les tyrans de Sicile, stratèges). Thucydide considère la tyrannie comme un facteur de développement concomitant de l’émergence d’une classe bourgeoise. Aristote oppose les tyrans populaires à ceux qui excitèrent la défiance entre les citoyens (Clisthène, tyran de Sicyone, humilia ses ennemis en les traitant de « Porcinards, Asinards et Cochonards"). La chose la plus étrange à voir est "un tyran âgé", ironise Thalès pour souligner l'impasse de leur destinée.

Aristote distingue "bon" et mauvais tyran, oppose le tyran bienveillant, voire populaire, au tyran oppressant. C’est ainsi que Cipselo parcourait les rues de Corinthe sans escorte (malgré son extermination des Baqueriens en 657 av. J.-C.), tandis que son fils Periandro était entouré d’une garde prétorienne (Constitution des Athéniens, XVI-29). Platon dénonce la démesure (hubris), qui exacerbe certains traits caractéristiques : le tyran serait livré à toutes sortes d’excès : rapacité, cruauté, corruption, arrogance, vice... Shakespeare qualifie Richard III de tyran sanglant. Par un effet de réfraction, l’historien blâme sentencieusement cette dérive affreuse, épouvantable, proche d’une fièvre obsidionale, ou toute opposition est imputée à de la scélératesse.

Tyrannicide

La détestation du tyran peut aller jusqu’à la justification du tyrannicide (Vindicae contra tyrannos).

Auteurs classiques

Dans le Prince, Machiavel dit de César Borgia que sa « cruauté a réformé toute la Romagne » et apporté la paix. Leo Strauss, tout en écartant l’idée d’un manuel destiné au tyran, estime qu’on ne peut pas non plus « le caractériser comme un manuel destiné aux princes en tant que distinct des tyrans. Le trait caractéristique de l’ouvrage est précisément qu’il ne fait aucune distinction entre prince et tyran » (Qu’est-ce que la philosophie politique ?).

Montesquieu dissocie tyrannie et absolutisme monarchique. Par ailleurs, l’idée circule depuis Aristote que l’anarchie est vecteur de tyrannie. On la retrouve notamment chez Paul Valéry et Jacques Bainville.

École espagnole

L'étiquette de tyran tend à être accolée à tout souverain que l'on cherche à délégitimer : Carlos Ier d’Espagne pour les comuneros castillans, Felipe II pour les protestants, Guillaume d'Orange pour les catholiques, Charles Ier d’Angleterre pour le Parlement, George III d’Angleterre pour les Colons américains, Louis XVI pour les révolutionnaires français ou Napoléon Bonaparte pour la moitié de l'Europe.

Bartolomé de las Casas, dans sa Brève histoire de la destruction des Indes, utilise à plusieurs reprises ce terme pour désigner les Espagnols dans leurs relations avec les Indiens. Tout au long du travail de Calderón, le tyran est lié aux termes "barbare", "cruel", "féroce", "impie", "inhumain", "rigoureux", "oppression".

Certaines œuvres espagnoles incluent dans leur titre le mot tyran, tel El tirano, de Lope de Vega (1599); Cristo Sacramentado: De la révélation du tyran et du séditieux alçamiento de l’alévosie portugaise à la fin de l’année 40, de Luis Estupiñán (1642); Le tyran Gunderico, de Fermín de Laviano; Le tyran Gesler, d'Antonio Espinosa (1790).

Le roman de Ramón del Valle Inclán, Tirano Banderas est l'un des premiers modèles de fiction littéraire des dictateurs hispano-américains. Benito Pérez Galdós inclut dans son intrigue cette réflexion sur la tyrannie, qu'il met dans la bouche de l'un des personnages : "Qui peut nier que le tyran est un homme qui abuse des forces de la société pour se soumettre à ses propres passions, de sorte que la tyrannie n'est rien d'autre qu'une injustice étayée par la violence ? Ça va ? Et où me laisses-tu celui des droits essentiels, sacrés et imprescriptibles qui correspondent à l'homme, et qui usurpe le voyou du pouvoir absolu ?... Rien, rien, Monsieur D. Santiago, ami Cuervatón, Mesdames et Mesdames, faites-leur ces mots : La violence, l’oppression, la crédulité viennent souvent engourdir les peuples, fasciner leur compréhension, briser les sources de la nature; mais quand par des circonstances favorables ils ouvrent les yeux et entendent la voix de la raison; quand le besoin les oblige à sortir de leur léthargie, alors ils voient que les prétendus droits de leurs tyrans ne sont que des effets de l'injustice, de la force ou de la séduction; alors, c’est quand les nations, se souvenant de leur dignité, voient qu’elles ne se sont pas soumises à l’autorité mais pour leur bien, et qu’elles n’ont jamais été en mesure de donner à qui que ce soit le droit irrévocable de les rendre heureuses".

Modernité

L’un des premiers couplets de la Marseillaise évoque le spectre de la tyrannie. Le préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme considère la suppression de l'état de droit comme une spirale tyrannique contre laquelle les sujets/citoyens sont en droit de se révolter.

Le slogan ou la devise suivante : « La tyrannie, c’est là qu’est l’ennemi » (correspondance du duc d’Aumale avec Cuvillier-Fleury) montre que le libéralisme s'est forgé à travers une condamnation, parfois polémique, du fait tyrannique. Tocqueville tance : "Cette forme particulière de la tyrannie qu'on nomme le despotisme démocratique" (L'Ancien Régime). Il accuse les républicains ne n'être que circonstanciellement ou positionnellement anti-tyranniques : "Beaucoup d'entre eux ne haïssent la tyrannie que parce qu'ils sont en butte à ses rigueurs, l'étendue du pouvoir exécutif ne les blesse point". Il ajoute : "Il n'y a rien de si irrésistible qu'un pouvoir tyrannique qui commande au nom du peuple, parce qu'étant revêtu de la puissance morale qui appartient aux volontés du plus grand nombre, il agit en même temps avec la décision, la promptitude et la ténacité qu'aurait un seul homme" (De la Démocratie).

D'autres sensibilités politiques sont sur la brèche. Lamennais assure : "On ne réussit jamais bien longtemps à rendre dieu complice de la tyrannie" (préface au Discours de la servitude de La Boétie, 1835). Orwell certifie : "Il y a certains thèmes qu'on ne peut glorifier avec des mots, et la tyrannie en fait partie. Personne n'a écrit un bon roman faisant l'apologie de l'Inquisition" (Vérité et mensonge, 1946). A noter, en 1857, un libelle intitulé "Inquisition et libéralisme : avis doctrinal soumis à MM. Louis Veuillot, Albert Du Boys et le comte de Falloux, par l'abbé Jules Morel".

Implications

Distinguo entre tyrannie et despotisme

Paradoxalement, le terme tyrannie est englobant, puisqu’il inclut, en première approximation, le tyran stricto sensu, mais aussi le despote, le potentat, le satrape. Ce n’est cependant pas un terme générique car les notions de dictature, autocratie et totalitarisme lui offrent des alternatives.

Finalement, si le tyran est généralement perçu comme pire que le despote, le despotisme en tant que système est jugé pire que la tyrannie. Ce dernier terme est probablement dévalué par l'émergence de sens figurés et du verbe "tyranniser" qui n'a pas son équivalent du côté du despotisme.

Le despote passe pour retenu par certaines barrières, telles que coutumes, convenances et croyances aux dieux. Darius, Roi des Rois, reportait ainsi, par principe, l'exécution de ses sentences au lendemain. Le tyran s'agite dans un environnement plus cauchemardesque, qui sonde et tourmente les reins et les cœurs, foule aux pieds et bafoue les valeurs.

Dans le Contrat social, Rousseau appelle tyran l'usurpateur de l'autorité royale, et despote l'usurpateur du pouvoir souverain. Le tyran bafouant les lois, tandis que le despote se place au-dessus d’elles. Tocqueville juge également le despotisme comme le pire, du fait d'un caractère éventuellement impersonnel donc déresponsabilisant et méticuleux. A cet égard, on peut voir dans la Terreur déclenchée par les Septembriseurs des éléments pré-totalitaires.

Distinction entre tyrannie et totalitarisme

Elle est des plus délicates qui soit. Certains renoncent d’emblée à définir l’une ou l’autre notion[1], ce qui rend la distinction aléatoire. La comparaison porte plus souvent sur ce qui différencie concomitamment totalitarisme et autoritarisme, que sur ce qui sépare chronologiquement totalitarisme et tyrannie.

Cependant, dès l’entre-deux-guerres, toute une littérature pointe une spécificité ou un caractère novateur propre au phénomène totalitaire. Les uns insistent sur l’absorption démiurgique de la sphère du religieux. D’où le concept de religion séculière, forgé entre autres par Raymond Aron. Les autres soulignent l’incroyable efficacité de son appareil répressif. Ainsi un dénommé Wladimir Drabovitch considère-t-il qu’il faille remonter à « la plus haute Antiquité » pour trouver pareil univers de mise en esclavage. La destruction qui s’ensuit conduit Raphaël Lemkin à forger le terme génocide.

Sens figurés

Par extension, on désigne ainsi tout individu qui outrepasse ses prérogatives. Un sens figuré vulgarise le vocable et lui donne une tournure grotesque qui déprécie son caractère redoutable. On prête un caractère tyrannique à une norme ou une attitude pour la délégitimer et la ridiculiser (comme on lui prête un caractère fasciste de nos jours). Aristophane fit observer que l’anti-tyrannisme prospéra durant la guerre du Péloponnèse, alors même que le spectre de la tyrannie s’éloignait.

Il semblerait que deux sens figurés aient germé. Le premier dérive du mot tyran ; le second de la notion de tyrannie. Les deux dénoncent des idées fixes, préconçues, boiteuses, envahissantes. Mais tandis que le premier qualifie de tyrannique une personne, de caractère individuel psychorigide (tyran domestique, tyranneau...), le second qualifie de tyrannique un comportement collectif supposé conformiste et hégémonique (tyrannie de la mode, tyrannie des bons sentiments, tyrannie du bonheur…). Tocqueville pourfend les "petites tyrannies réglementaires" (L'Ancien Régime), ainsi que la "tyrannie de la majorité" aux Etats-Unis (De la Démocratie).

Représentations

  • le père Ubu (Alfred Jarry)
  • Caligula (Albert Camus)

Citations

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  • La tyrannie d'un parti, prenant la forme de l'opinion publique, porte atteinte à l'émulation, Germaine de Staël, Les maximes et pensées inédites (1817).
  • Quand on agit en tyran, on tombe inévitablement dans les maux qu'entraîne la tyrannie, et tôt ou tard l'on souffre ce que l'on faisait souffrir aux autres, Isocrate, Les discours de morale.
  • Tout État est une tyrannie, que ce soit la tyrannie d'un seul ou de plusieurs. (Max Stirner)
  • Le principal problème politique est de savoir comment empêcher le pouvoir policier de devenir tyrannique. C'est le sens de toutes les luttes pour la liberté. (Ludwig von Mises)
  • Vous avez cru jusqu’à ce jour qu’il y avait des tyrans ? Eh bien ! vous vous êtes trompés, il n’y a que des esclaves : là où nul n’obéit, personne ne commande. (Anselme Bellegarrigue)
  • Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux.
  • Il faut bien distinguer l'arbitraire de la tyrannie. La tyrannie peut s'exercer au moyen de la loi même, et alors elle n'est point arbitraire; l'arbitraire peut s'exercer dans l'intérêt des gouvernés, et alors il n'est pas tyrannique.(Alexis de Tocqueville)
  • Écraser l’innocent qui résiste, c’est un moyen que les tyrans emploient pour se faire place en mainte circonstance. (Goethe)
  • Ne vous laissez pas aller aux impôts obligatoires. Il n’y a pas de pire tyrannie que celle qui oblige quelqu’un à payer pour ce qu’il ne veut pas, uniquement parce que vous pensez que c’est pour son bien. (Robert Heinlein, Révolte sur la Lune)

Notes et références

  1. À l’automne 2018, il n’existe pas sur le Wikipédia français d’article « Tyrannie ». Il existe des articles Tyran ou Despotisme, mais pas Tyrannie. Cet article n’existe pas non plus sur le Wikipédia anglophone. Il est à peine ébauché sur le Wikipédia germanophone. Il existe, par contre, sur le Wikipédia italien et il est particulièrement substantiel sur le Wikipédia espagnol, qui se réfère notamment au dictionnaire de la Real Academia.

Bibliographie

  • Article Tyrannie du Wikipedia espagnol
  • Articles Tyrannie des Wikipedia grec et italien et Tyran du Wikipedia français (pour la période Antique)
  • Articles Tyrannie du Dictionnaire philosophique de Voltaire et de l'Encyclopédie
  • Vittorio Alfieri, De le tyrannie, Wikisource
  • Site RTLF
  • Dictionnaires du 19è siècle
  • Mario Turchetti, Tyran et tyrannie de l'Antiquité à nos jours, Paris, P.U.F., 2001.
  • Adrien Louis, "Leo Strauss et la question de la tyrannie", Archives de philosophie", 2011/3.
  • Mélanie Dubuy, "Le droit de résistance à l'oppression en droit international public : le cas de la résistance à un régime tyrannique", Civitas europa, 2014/1.
  • Jean-Noël Tardy, Tuer le tyran ou la tyrannie ? Attentat et conspiration politique : distinctions et affinités en France de 1830 à 1870. 2012.

Voir aussi

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