Absolutisme

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L'absolutisme est une pratique de gouvernement, souvent monarchique, dominante au XVIIe et XVIIIe siècles jusqu'à la Révolution française, principalement en Europe et surtout en France, et un corps de doctrines que certains penseurs politiques ont cherché à fonder[1]. Dans le sens courant « l’absolutisme est un type de régime politique dans lequel le détenteur d'une puissance attachée à sa personne, concentre en ses mains tous les pouvoirs, gouverne sans aucun contrôle »[2].

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Historique

Origines latines et médiévales

Les principes de l'absolutisme auraient été formulés pour la première fois dans le Code de Justinien (empereur byzantin du VIe siècle après J.-C.) : Quod principi placuit legis habet vigorem (« Ce qui plaît au prince a force de loi ») et Princeps legibus solutus est (« le prince est délié des lois »).

À partir du XIe siècle, le pape décide d'asseoir son pouvoir spirituel en exhumant des textes du Droit romain. C'est avec Grégoire VII et ses Dictatus Papae (1075) que l'on commence à parler de plenitudo potestatis (plénitude du pouvoir). Le pape le plus jaloux de son pouvoir sera Boniface VIII (qui règnera de 1294 à 1308 et connu pour sa bulle Unam Sanctam en 1302), adversaire du roi Philippe le Bel, lequel sera l'un des édificateurs de l'absolutisme royal (notamment à travers la manipulation de la monnaie).

Car ce sont les princes civils qui vont progressivement donner tout son sens politique à l'absolutisme, surtout en France et en Angleterre. Les croisades favoriseront l'essor du pouvoir royal dans ces deux pays. C'est ainsi qu'afin de financer la reconquête de Jérusalem contre Saladin, le roi Philippe Auguste fera lever la dîme saladine à partir de 1188. Cet impôt visant le revenu et les biens meubles constitue une première, car il frappe les sujets extérieurs au domaine seigneurial du roi. La substitution progressive de l'impôt centralisé aux taxes seigneuriales est donc amorcée. En Angleterre, Richard Cœur de Lion fera procéder également à la collecte d'un tel impôt.

Un autre artisan de l'absolutisme sera Charles VII. Sur le plan économique, dès 1436, il augmente les impôts indirects et institue leur permanence. En outre, dans le domaine militaire, il promulgue en 1445 une ordonnance instaurant l'armée permanente. Par ailleurs, sur le plan religieux, en 1438, il assujettit l'Eglise au pouvoir royal en promulguant la Pragmatique Sanction de Bourges. Le gallicanisme est donc à comprendre comme un acte de souveraineté de la couronne. De l'autre côté de la Manche, et un siècle plus tard, Henry VIII ira plus loin encore avec son Acte de suprématie (1535), qui institue une Église nationale (l'Église anglicane) dont il se veut le chef incontesté.

Aux fins de légitimer leur suprématie politique, les rois français s'appuient sur un vieux précepte : Rex Franciae in regno suo est imperator (« le roi de France est empereur en son royaume »). Cette marche vers la concentration du pouvoir, facilitée par l'élimination ou la neutralisation de la concurrence des seigneurs féodaux et de l'Église, est d'ailleurs en étroite relation avec la formation des États-nations.

La consolidation de l'absolutisme sera parachevée avec son assimilation à une monarchie de droit divin. Cette notion n'est, précisons-le, pas une invention de canonistes, mais bien de juristes laïcs. Elle est forgée dès le XVe siècle en France et s'articule comme suit :

  • C'est Dieu, et non l'Église et son chef, qui décerne la couronne au roi ;
  • Le pouvoir détenu par le monarque ne peut être contenu ni par les prescriptions morales de l'Église ni par un accord passé avec les sujets (rejet du contractualisme).

La consolidation de l'absolutisme

À partir de François Ier, la définition des pouvoirs régaliens (i. e. relevant de la volonté royale) se précisera, et l'absolutisme français ne cessera de se conforter (évolution des parlements locaux en chambres d'enregistrement, non-convocation des États généraux, etc.) pour connaître son apogée avec le Roi Soleil au XVIIe siècle.

Il faut aussi préciser que la justification théorique de l'absolutisme se cristallise au moment des guerres de religion. Alors que plusieurs philosophes et théoriciens politiques (Hugo Grotius, les Levellers, Pierre Bayle, etc.) concevront des solutions libérales (la tolérance civile, la laïcité désengageant l'État de la religion, etc.), d'autres auteurs estimeront au contraire que la paix sociale et religieuse ne pourra revenir que sous la conduite d'un État fort et à l'autorité indiscutée. C'est le cas en particulier de Jean Bodin, avec son traité des Six Livres de la République (1576), écrit dans le contexte du massacre de la Saint-Barthélémy. Or, sous l'absolutisme, les persécutions et querelles religieuses iront croissant : tant en Angleterre - en proie à une véritable guerre civile au milieu du XVIIe siècle - qu'en France avec la révocation de l'édit de Nantes en 1685, décidée par Louis XIV.

Tous les monarques se réclamant du droit divin feront leurs les préceptes suivants de Bodin :

«Il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d'autrui et qu'ils puissent casser ou anéantir les lois inutiles pour en faire d'autres. C'est pourquoi la loi dit que le prince est absous de la puissance des lois. »

Le devoir d'obéissance s'impose aux sujets du monarque de droit divin :

«Il faut assurément demeurer d'accord que, pour mauvais que puisse être un prince, la révolte de ses sujets est toujours infiniment criminelle. Celui qui a donné des rois aux hommes a voulu qu'on les respectât comme ses lieutenants. »
    — Louis XIV, Mémoires de 1667

Pour l'Angleterre (où sévit la redoutable Star Chamber), le plus impitoyable défenseur de l'absolutisme sera Jacques Ier (détenteur de la couronne d'Écosse sous le nom de Jacques VI Stuart). Devenu souverain de Grande-Bretagne, il se fera fort de mettre en pratique son œuvre théorique The True Laws of Free Monarchies (1599). Mais son autoritarisme anticatholique est violemment contesté, comme en témoigne la "conspiration des poudres" (1605), qui sera déjouée in extremis. De leur côté, le cardinal Bellarmin et le jésuite Francisco Suárez sont mandatés par le pape pour désamorcer l'argumentaire absolutiste du roi. Celui-ci se montre d'ailleurs tout aussi intraitable avec le Parlement, comme le prouve cet extrait d'un discours inaugural prononcé en 1609 :

«C'est à juste titre que l'on appelle les rois des dieux car ils exercent sur terre une puissance qui ressemble au pouvoir divin. Considérez les attributs de Dieu et vous les reconnaîtrez dans la personne du roi. Dieu a le pouvoir de créer ou de détruire, de faire ou de défaire selon son bon plaisir, de donner la vie ou la mort, de juger tout le monde sans rendre aucun compte. Les rois possèdent un pareil pouvoir. La fortune de leurs sujets dépend de leur bon plaisir ; ils peuvent élever ou abaisser, disposer du droit de vie et de mort, juger tous leurs sujets sans jamais avoir de compte à rendre sauf à Dieu. »

Dans ce passage, on retrouve l'idée centrale d'un Bodin voulant que le souverain « donne et casse les lois ».

Le Saint-Empire connaît aussi de graves convulsions religieuses, comme en témoignent l'émergence du luthérianisme et les réactions qu'elle suscite. La paix d'Augsbourg prétend mettre un terme à ces controverses brutales en 1555, avec l'établissement de la règle cujus regio, ejus religio, d'après laquelle chaque territoire devra observer la religion du prince. Mais, outre que cette paix sera temporaire, elle se fonde sur un principe absolutiste suivant lequel la souveraineté institue la légalité de telle ou telle foi.

La branche espagnole des Habsbourg, en la personne de Philippe II, verse également dans l'absolutisme. Hispaniser les institutions et affermir la foi catholique dans les territoires espagnols sont ses deux objectifs. Pour cela, il persécute les hérétiques, les Juifs et les Maures, traque les opposants politiques, et crée un conseil secret - la Consulta - renforçant son pouvoir. Devant la montée du protestantisme aux Pays-Bas, il se montre intraitable et envoie le Duc d'Albe pour contrer toute opposition. Celui-ci fera régner la terreur en instituant le Conseil des Troubles, plus connu sous le surnom de Bloet Raedt ("Conseil du sang"). Les appels pontificaux à la modération resteront lettre morte, et l'envoyé de Philippe II fera décapiter les comtes d'Egmont et de Hornes en 1568.

Toujours sur le plan religieux, il faut noter que Philippe II surpasse le gallicanisme des rois de France en allant jusqu'à commander l'Inquisition et en créant d'autorité des diocèses à la tête desquels il nomme des inquisiteurs.

C'est donc à partir de la seconde moitié du XVIe siècle que la machine absolutiste s'emballe. Ce phénomène est tout particulièrement visible en France, l'absolutisme atteignant son apogée au milieu du XVIIe siècle avec Louis XIV. S'occupant désormais d'administrer l'économie (cf. le mercantilisme et les réglementations à foison), levant des impôts de plus en plus onéreux (par exemple avec le droit de régale qui lui permet de percevoir les revenus des évêchés momentanément vacants) le Roi exerce également une justice à sa convenance (dite "retenue"), discrétionnaire (selon son bon plaisir), en signant des lettres de cachet, ordonnant l'arrestation de personnes jugées indésirables et leur incarcération pour une durée indéterminée - et ce, sans le moindre jugement.

Les nouvelles formes d'absolutisme

Avec la Révolution française, l'absolutisme ne disparaît pas, mais se dissimule sous des justifications comme « l'intérêt général de la nation », la « volonté générale », la « défense de la révolution », etc. Sous couvert d'instaurer un régime moins despotique, les révolutionnaires ont simplement transféré la souveraineté du roi vers le « peuple » ou la « nation » :

«Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout. »
    — Jean-Jacques Rousseau

Dans la logique rousseauiste suivant laquelle la loi émane de la nation, un cran supplémentaire est passé en direction de l'État total, « donnant et cassant les lois » sans plus aucune limite au-dessus de lui - en dépit de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen qui consacrait les droits naturels et imprescriptibles des individus à la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression :

«Un peuple est toujours maître de changer ses lois, même les meilleures, car s'il lui plaît de se faire mal à lui-même, qui est-ce qui a droit de l'en empêcher ? »
    — Jean-Jacques-Rousseau

Pour les théoriciens réactionnaires, la souveraineté doit être absolue, et la loi doit être une émanation du souverain, inspiré par Dieu :

« Quand je serais forcé de convenir qu'on a droit de massacrer Néron, jamais je ne conviendrai qu'on ait celui de le juger : car la loi en vertu de laquelle on le jugerait serait faite par lui ou par un autre, ce qui supposerait ou une loi faite par un souverain contre lui-même, ou un souverain au-dessus du souverain : deux suppositions également inadmissibles. (...) Oui, toute souveraineté vient de Dieu ; sous quelque forme qu'elle existe, elle n'est point l'ouvrage de l'homme. Elle est une, absolue, et inviolable de sa nature. »
    — Joseph de Maistre, De la nature de la souveraineté

Le XIXe et le XXe siècle verront se développer différents courants, idéologies, et régimes qui aggraveront l'absolutisme « nouvelle manière » et le transformeront en totalitarisme : le saint-simonisme, le socialisme, en particulier le marxisme, le fascisme, le national-socialisme. Toutes ces doctrines politiques ont comme pierre angulaire la croyance dans l'omnipotence de l'État et, partant, la haine du libéralisme.

Ensuite, la démocratie est l'autre branche absolutiste issue de la Révolution. La loi est conçue comme « expression de la volonté populaire » et semble donc n'avoir d'autre légitimité que son onction par le suffrage universel. De nombreuses prérogatives que s'étaient arrogées le souverain royal ont été transférées au régime représentatif et électif : l'impôt, le droit de battre monnaie, le droit de déclarer la guerre, le domaine éminent, etc. Mais, d'abord, ces fonctions ont connu un essor plus important et plus grave encore que sous l'Ancien Régime. Pensons à l'impôt progressif, ou aux nouvelles incarnations du domaine éminent que sont l'expropriation « pour cause d'utilité publique » et le contrôle de l'immigration. De même, la raison d'État, chère à Guichardin, ne s'est jamais aussi bien portée.

Enfin et surtout, l'État contemporain est encore plus absolu que son prédécesseur dans la mesure où, avec la montée du positivisme juridique, la loi a été émancipée des normes de droit naturel qui pouvaient encore limiter l'action royale. De plus, chacun étant invité à élire le corps législatif, une majorité de personnes cherchent à obtenir des avantages en échange de leur vote.

La doctrine

Bossuet a synthétisé la doctrine de l'absolutisme qui se fonde sur plusieurs principes.

Souveraineté et autorité

Droit divin

« Dieu établit les rois comme ses ministres et règne par eux sur les peuples. Les princes agissent comme ministre de Dieu et ses lieutenants sur la terre. C'est par eux qu' il exerce son empire. Le trône royal n'est pas le trône d'un homme, mais le trône de Dieu même »[3].

Bien commun et Raison d'État

Limitation de l'absolutisme

Contrairement au sens courant, divers corps de doctrines absolutistes (dont celle de Bodin) ont imposé des limites par les nombreux privilèges locaux et sociaux, ainsi que les prétentions des parlements[4]. Selon Bodin, une monarchie réglée est fondamentalement différente d'une monarchie tyrannique. La théorie absolutiste de Bodin indiquait que dans une monarchie réglée, le roi se devait de respecter la propriété des biens de ses sujets et les lois fondamentales.

Principaux théoriciens de l'absolutisme

La théorie absolutiste a trouvé de nombreux défenseurs dont nous citerons les plus connus:

Le libéralisme : ennemi de l'absolutisme

Le libéralisme s'est constitué contre l'essor de l'absolutisme. En effet, à la différence de cette doctrine politique, les libéraux considèrent que nul n'est au-dessus des lois. La Rule of Law et l'isonomie doivent constituer la clef de voûte d'un système politique juste. Cependant, il convient de rappeler que quelques précurseurs du libéralisme ont tenté une conciliation entre cet idéal et la politique absolutiste. Citons Samuel von Pufendorf ou Mercier de la Rivière. Mais ils sont l'exception qui confirme la règle.

C'est ainsi que les libéraux ont d'abord combattu l'absolutisme quand il s'incarnait dans la monarchie de droit divin. La Terreur révolutionnaire présentera une nouvelle version - démocratique, celle-là - de la théorie absolutiste, imprégnée en l'occurrence de rousseauisme. Si bien qu'à partir du XIXe siècle, les libéraux - tel Benjamin Constant - devront combattre les ennemis de la liberté sur deux fronts : à droite, la Réaction et les ultras ; à gauche, les tenants de la souveraineté populaire intégrale conduisant à la démocratie totalitaire. En d'autres termes, la lucidité de la plupart des auteurs et activistes libéraux a été de comprendre que le « bon plaisir » du Prince doit être combattu quel que soit le détenteur de la couronne et du sceptre (matériels ou symboliques) : monarque, gouvernement, ou encore assemblée élue au suffrage universel.

Notes et références

  1. Jacques Ellul, « Absolutisme », Encyclopædia Universalis.
  2. Henri Morel, « Absolutisme », Dictionnaire de philosophie politique, 1996.
  3. Bossuet, Politique tirée de l'écriture sainte, 1678-1709.
  4. Déclaration de Rennes

Bibliographie

  • 2002, Histoire des idées politiques aux temps modernes et contemporains, PUF
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