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Capitalisme d'État

De Wikiberal

Le capitalisme d’État désigne un système économique où tout ou une partie des moyens de production sont au plan juridique la propriété de l’État ou soumis à ses directives.

On peut, selon certains, parler également de capital d'État, quant au capital accumulé par l'État.

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Historique du concept

Pour Marx, le capitalisme d'État est une notion-limite, où le capitalisme, après avoir connu une période de privatisation de la production (période de l' « anarchie de la production »), finirait par voir s'établir des concentrations de capitaux, puis la formation de monopoles dont la limite ultime serait la formation d'un capital social unique, aux mains d'un seul capitaliste ou d'un seul groupe, nécessitant alors l'immixtion de l'État pour re-socialiser ce capital (Le Capital). Les écrits de Marx sont pourtant la source d'ambiguïtés qui fonderont deux appréciations possibles du capitalisme d'État :

  1. si le capitalisme est par essence le règne de l' « anarchie de la production », ce monopole ultime n'est plus véritablement du capitalisme, mais est devenu une ploutocratie de type monarchique ou oligarchique, et la domination de fait du dernier propriétaire ne le constitue pas en État (même si, de facto, il a la possibilité financière d'en assurer les tâches). Qu'importe l'imprécision terminologique, cette situation intéressait Marx dans le sens où il suffirait que les prolétaires en prennent le pouvoir, pour que ce monopole soit identique au véritable socialisme.
  2. d'un autre point de vue, il se distingue du socialisme au sens fort par le fait que, même si ses moyens sont collectivisés aux mains des représentants des prolétaires (ou du Peuple), cette propriété d'État, n'abolissant pas la hiérarchie sociale (le contrôle ouvrier, les inégalités de salaires, etc.), donc une certaine domination de l'Homme sur l'Homme, elle n'est pas encore la « propriété sociale ». Celle-ci, véritable socialisation des moyens de production, dans l'égalité parfaite entre les Hommes, c'est-à-dire sans le dualisme dirigeants/dirigés et toutes ces distinctions de rôles (division du travail: travail manuel/intellectuel, campagne/ville, etc.) génératrices de hiérarchie sociale, est donc de nature différente du premier type de propriété. Le socialisme est donc, ici, une formation sociale spécifique irréductible au capitalisme d'État.

Engels, au contraire, prêtera foi à ce scénario, y voyant l'aboutissement réel du capitalisme (devant inexorablement se muer en impérialisme: stade suprême du capitalisme, selon Lénine), tout en considérant que cet état limite et transitoire serait le levier d'instauration du vrai socialisme. (L'Anti-Dürhing). C'est en se fondant sur la position engelsienne que Lénine, Boukharine puis Staline, qualifièrent leur régime de capitalisme d'État (ou « capitalisme monopoliste d'État », selon le terme qui était d'usage en Allemagne), et non de communisme, considérant eux-aussi que le passage du capitalisme de marché au capitalisme d'État était une première étape vers le socialisme (au sens fort) :

«Si nous payons un tribut plus élevé au capitalisme d'État, cela ne nous nuira en rien, mais servira au contraire à nous conduire au socialisme par le chemin le plus sûr. [...] Quand la classe ouvrière aura appris [...] à organiser la grande production à l'échelle de l'État, sur les bases du capitalisme d'État, elle aura alors, passez-moi l'expression, tous les atouts en mains et la consolidation du socialisme sera assurée. [...] Le capitalisme d'État est, au point de vue économique, infiniment supérieur à notre économie actuelle. [...] Le socialisme est impossible sans la technique du grand capitalisme, conçue d'après le dernier mot de la science la plus moderne, sans une organisation d'État méthodique qui ordonne des dizaines de millions d'hommes à l'observa­tion la plus rigoureuse d'une norme unique dans la produc­tion et la répartition des produits. Nous, les marxistes, nous l'avons toujours affirmé ; quant aux gens qui ont été incapables de comprendre au moins cela (les anarchistes et une bonne moitié des socialistes révolutionnaires de gau­che), il est inutile de perdre même deux secondes à discuter avec eux. [...] Notre devoir est de nous mettre à l'école du capitalisme d'État des Allemands, de nous appliquer de toutes nos forces à l'assimiler, de ne pas ménager les procédés dictatoriaux pour l'implanter en Russie [...] Le raisonnement des « communistes de gauche » au sujet de la menace que ferait peser sur nous le « capitalisme d'État » n'est qu'une erreur économique [...] le pouvoir soviétique confie la « direction » aux capitalistes non pas en tant que capitalistes, mais en tant que spécialistes techniciens ou organisateurs, moyennant des salaires élevés. [...] il est plutôt étrange d'entendre de pareils propos de la part d'un marxiste qui devrait savoir qu'il est impos­sible de réaliser le socialisme sans utiliser les conquêtes de la technique et de la culture obtenues par le grand capitalis­me. Il ne reste plus là le moindre soupçon de marxisme. »
    — Lénine, Sur l'infantilisme "de gauche" et les idées petites-bourgeoises (5 mai 1918)

Face aux critiques des « communistes de gauche » (« de conseil », partisans des Soviets), de Troski (pour qui le « socialisme réel » est celui du sens 2), ou de Kautsky (l'orthodoxe marxiste, rallié à Bernstein et à la social-démocratie en 1917), Boukharine défendra la politique économique d'URSS (NEP) en déclarant que le Parti n'étant pas une classe, le pouvoir appartient bien au Peuple, même en régime centralisé (dictature du prolétariat) et même si des pans entiers de l'économie restent capitalistes (propriété privée, concurrence ... très encadrée, cependant). Lénine insistera sur le fait que le surproduit né de l'activité capitaliste dans le pays, étant redistribué au peuple, il n'y a pas exploitation. Staline, chassant de l'industrie les survivances capitalistes tout en intensifiant, via la dictature, la coupure entre les travailleurs et ceux qui « possèdent » concrètement les moyens de production (coupure qui était pourtant à la base de l'exploitation capitaliste, selon Marx) répondra d'une manière que ce syllogisme fallacieux synthétise :
Le Peuple est représenté par le Parti qui en est l'émanation (et non des seuls prolétaires puisque ceux-ci, en prenant le pouvoir, sont censés avoir aboli la domination de classe), identité entre la volonté du Peuple et l'action du Parti ; le Parti contrôle l'État (et éventuellement : le Parti est le levier du Dirigeant), identité entre les deux ; donc : l'État (ou le Dirigeant) est la voix du Peuple, il est le Peuple en acte. Corollaire : le Peuple ne pouvant s'exploiter lui-même, il ne peut y avoir, en régime de capitalisme d'État, une nouvelle forme d'exploitation de classe. Tout en retrouvant le Rousseau du Contrat social (pour qui aucun membre du Peuple ne peut attaquer l'État, puisque l'État étant l'émanation du peuple, on ne peut s'attaquer soi-même), ne se contente-t-il pas simplement de plagier le Marx du Manifeste du Parti communiste qui écrivait, un siècle plus tôt :

«Les antagonismes des classes une fois disparus dans le cours du développement, toute la production étant concentrée dans les mains des individus associés, alors le pouvoir public perd son caractère politique. Le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d'une classe pour l'oppression d'une autre. Si le prolétariat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en classe, s'il s'érige par une révolution en classe dominante et, comme classe dominante, détruit par la violence l'ancien régime de production, il détruit, en même temps que ce régime de production, les conditions de l'antagonisme des classes, il détruit les classes en général et, par là même, sa propre domination comme classe. »

Rétorsions, contrôles et purges ne sont ainsi plus de la domination, mais des maux nécessaires et provisoires, voire, tout bien pesé, des biens, le médecin du Peuple, son despote bienveillant, étant simplement moins populaire que le cuisinier[1], mais plus profitable néanmoins, il faut donc bien éliminer tout ce qui peut nuire à la bonne marche vers le Paradis sur Terre.

Les socio-démocrates, pensant, quant à eux, l'identité du socialisme et du capitalisme d'État (ou « socialisme d'État », pour les lassalliens (en), ont toujours considéré que ce dernier était la fin à atteindre : via les nationalisations et le dirigisme étatique (officiellement sous contrôle démocratique), la propriété d'État devait assurer une véritable appropriation sociale. Ces « foutaises », selon Engels, sont toujours le credo des partis socialistes actuels, de certains partis communistes, voire de partis non-socialistes (dits de droite) à forte orientation collectiviste. Plus récemment, on parle parfois de capitalisme d'État pour qualifier la politique des pays pratiquant le dirigisme, à des degrés variables.

Applications historiques

Cas d'une application intégrale

Après l'URSS ce régime sera mis en place par tous les pays totalitaires marxisants : Chine maoïste, Cuba castriste, etc., qui se caractérise par une mainmise de la bureaucratie d’État sur les outils de production et un contrôle concentrationnaire omniprésent. Le résultat est une division en classe sociale, bien pire que celle attribuée aux sociétés capitalistes : les prolétaires sont maintenus en esclavage par une élite politique, qui contrôle tout.

Depuis la chute du mur de Berlin, en 1989, les États ayant pratiqué cette économie s'orientent vers une libéralisation de l'économie capitaliste, cette forme de capitalisme est parfois énoncé comme une économie mixte, ou de dirigisme (économie socialiste de marché en Chine depuis 1978), où l'État a assoupli son dirigisme et laisse une plus grande plage d'autonomie à des véritables propriétaires.

Cas d'une application partielle

Le terme désigne une pratique étatique, où le pouvoir politique se sert de mesures interventionnistes (nationalisations d'entreprises, commandes publiques), incitatrices (règlementations, contraintes fiscales, politiques monétaires) ou prohibitrices (lois), pour diriger ou influer sur l'économie privée de son territoire, malgré les contraintes imposées par la mondialisation de l'économie et la concurrence internationale. On peut voir dans le colbertisme un précurseur. Quand ces mesures sont prises défensivement contre la concurrence étrangère, on parlera alors de social-nationalisme.

Depuis 1981, la France (cf. France et communisme) en est une digne représentante (pour une efficacité très contestable et une dette publique, elle, incontestée), même si de nombreux pays en offrent l'exemple.

Question des rapports entre communisme et capitalisme d'État

Critiques social-démocrates

Pour les sociaux-démocrates qui ont fait leur le capitalisme d'État (même sous d'autres noms), tout en critiquant la dictature soviétique et toutes les autres exactions des régimes marxistes deux problèmes se posent :

  1. Comment ce régime peut-il ne pas se transformer en tyrannie, sinon grâce à des gardes-fous libéraux ?
  2. Comment ce régime reste efficace, s'il accepte ces gardes-fous ?

Bibliographie locale. Friedrich Hayek, La Route de la servitude (1943)

Critiques anarchistes et marxistes

Les anarchistes, tels que Michel Bakounine critiqueront les théories de Karl Marx, qualifiées de « communisme autoritaire »[2].

«Il y aura un gouvernement excessivement compliqué, qui ne se contentera pas de gouverner et d'administrer les masses politiquement, (...) mais qui encore les administrera économiquement, en concentrant en ses mains la production et la juste répartition des richesses, la culture de la terre, l'établissement et le développement des fabriques, l'organisation et la direction du commerce, enfin l'application du capital à la production par le seul banquier, l'État. Tout cela exigera une science immense et beaucoup de têtes débordantes de cervelle dans ce gouvernement. Ce sera le règne de l'intelligence scientifique, le plus aristocratique, le plus despotique, le plus arrogant et le plus méprisant de tous les régimes »
    — Mikhail Bakounine, « Écrits contre Marx », dans Étatisme et anarchie (1873)

En avril 1918 en Russie, N. Osinskij, dans la revue Le Communiste, reprenait et développait ce thème, en critiquant l'appropriation par l'État des moyens de production (le programme de Lénine). Il y voyait une opération au détriment de l'ensemble du prolétariat, ce dernier qui deviendrait alors salarié de l'État Patron.

En 1921, par exemple, Rudolf Rocker dénoncera le capitalisme d'État appliqué en URSS, dans son livre Les Soviets trahis par les bolcheviks. L'anti-bolchevik Anton Pannekoek fera de même, mais en refusant la désignation de marxisme aux bolcheviks.

Une minorité au sein du parti bolchevik, « L’Opposition ouvrière » (Alexandra Kollontaï, Alexandre Chliapnikov…), dénonce en 1920-1921 un tournant pro-capitaliste de Lénine. À partir des années 1940, certains léninistes considèrent également que l’URSS et les pays dits « socialistes » sont des capitalismes d’État : les bordiguistes et certains trotskistes (dont Natalia Sedova-Trotski, la veuve de Léon Trotski).

Dans les années 1940 le trotskyste Tony Cliff développe une théorie du capitalisme d'État qui est radicalement en désaccord avec les précédentes. Selon lui, le régime stalinien a remis en place la logique du capitalisme en gardant les structures étatiques de l'économie. Dans l'époque d'internationalisation de l'économie, une classe dirigeante capitaliste pouvait, selon lui, étatiser toute la production de son pays, tout en restant capitaliste dans la mesure où l'économie est basée sur l'exploitation des travailleurs. À partir de cette théorie surgit la tendance trotskysteSocialisme International, dont le slogan pendant longtemps fut « Ni Washington, ni Moscou mais le Socialisme International. »

L’analyse des rapports de production en URSS conduisent « Socialisme ou barbarie » ou encore Maximilien Rubel à dénoncer le capitalisme d’État, en poussant plus loin dans l’analyse de la domination bureaucratique stalinienne. {{citation bloc|L'appareil économique de la Russie présente le double caractère du capitalisme pur, et de l'esclavagisme sans masque|Maximilien Rubel|« La Croissance du capital en URSS, dans la revue Économie Appliquée, 1957.

Bibliographie locale historique. Daniel Guérin, La condamnation du "communisme" autoritaire par Michel Bakounine, sur Increvables anarchistes; Tony Cliff, Le capitalisme d'État en Russie (1955)

Conclusion du point de vue libéral

Si la distinction nominale entre le communisme théorique et le capitalisme d'État peut être accordée, les libéraux soulignent que le communisme imposé par la force, même par une majorité, ne peut aboutir qu'à cela.

Les régimes passés n'en sont pas moins fautifs et il reste surtout aux anarchistes libertaires (ou communistes libertaires, conseillistes et autres) d'arriver à expliquer comment, concrètement, les hypothétiques régimes de demain pourraient eux aussi ne pas dégénérer inexorablement en tyrannie « bienveillante » comme ce fut toujours le cas. Bref, la charge de la preuve pèse encore sur eux, et la démonstration prouvant que cette distinction puisse un jour être réelle est toujours à faire ... mais sans tenter à nouveau de nouvelles expériences néfastes qui ont fait plusieurs dizaines de millions de morts.

Notes et références

  1. Images reprises du Gorgias (464) de Platon
  2. « Écrits contre Marx », dans Étatisme et anarchie (1873) dans Œuvres complètes, Vol III, p. 204.

Voir aussi

Liens externes

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