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Bouddhisme

De Wikiberal

Le bouddhisme est, selon les points de vue traditionnels, une philosophie, une spiritualité ou une religion apparue en Inde au Ve siècle av. J.C.

Le bouddhisme compterait aujourd'hui entre deux cent trente et cinq cents millions d'adeptes, ce qui en fait la quatrième religion mondiale.

Doctrine

Le bouddhisme n'étant pas une religion "révélée", mais une religion "de réalisation", il n'y a pas de véritable dogme ou croyance, car il ne s'agit pas de croire mais de réaliser une vérité supérieure ; en outre, il y a de grandes différences d'une école à l'autre, entre le Mahāyāna, qui domine l'Asie (Inde, Chine, Corée...), le Zen (Japon, Corée, Viêt Nam), influencé par le taoïsme, qui insiste sur la méditation et la posture assise, le Vajrayāna (principalement tibétain), influencé par l’hindouisme tantrique et le Bön tibétain, et le Theravāda (Asie du Sud-Est) plus individualiste et "traditionaliste". Il est fréquent de trouver des affirmations contradictoires d'une école à l'autre, et même dans une même école : on trouvera des athées et des "dévots"[1], des ascètes rigoureux et des pratiquants plus "hédonistes", des philosophes et des "anti-philosophes", des réalistes et des idéalistes ; on y verra le rationalisme côtoyer parfois l'imagination la plus débridée. Il est donc souvent indispensable de préciser de quelle école il s'agit quand on parle de "bouddhisme" sous peine de confusion ou de généralisation abusive. "Bouddhisme" est d'ailleurs un terme occidental assez impropre supposant une unité doctrinale ou un dogmatisme religieux ; le terme de "voie" ou de "dharma" (en sanskrit : loi universelle, norme) est plus approprié.

En revanche il y a, d'un point de vue doctrinal, au moins deux concepts communs à toutes les écoles, qui sont propres au bouddhisme : anātman, concept bouddhique d'impersonnalité[2], et nirvāna, absolu impersonnel décrit comme vacuité. On caractérise également les doctrines bouddhiques par les "quatre sceaux du Dharma". Un accord à peu près unanime existe également concernant les doctrines rejetées par les écoles bouddhiques : éternalisme, nihilisme, théisme, créationnisme, acausalisme, fatalisme, agnosticisme, etc.[3]

Ni vraiment religion (car il est facile, au-delà des superstitions, pratiques et croyances populaires, de dégager un "noyau" proprement philosophique), ni uniquement philosophie (par rejet de la spéculation - « fourré d'opinions, désert d'opinions » - et impossibilité de gloser sur l'indicible), sans être non plus seulement une psychologie pratique (même si la méditation et l'observation de son propre esprit sont centrales), il est difficile de caractériser le bouddhisme. Jean-François Revel estime « qu'il s'agit d'une philosophie comportant une dimension métaphysique particulièrement importante » ; l'universitaire bouddhiste anglais, Edward Conze, en parle comme « un pragmatisme dialectique avec une tendance psychologique » ; enfin Roger-Pol Droit, philosophe français spécialiste de la question, parle de "doctrine-médecine", mise en œuvre à travers un "discours qui tend vers sa propre extinction", "se tient à travers un réseau de non-concepts", et qui "ne récuse pas le principe de contradiction, mais sa portée ontologique"[4].

Épistémologie

Pour le bouddhisme, marqué par un fort scepticisme et un certain rejet des traditions, il n'y a que deux moyens de connaissance valide ("pramāṇa" en philosophie indienne) : la perception directe (pratyakṣa) et l'inférence (anumāna), opération logique concluant à la vérité d'une proposition à partir d'autres propositions tenues pour vraies, les prémisses.

Sont donc refusés, ou considérés comme moyens de connaissance inférieurs (voir aussi le Kālāma Sutta, texte de référence qui expose le "scepticisme" bouddhique) : l'autorité des textes (āgama) ou la parole des maîtres (śabda), le raisonnement par analogie (upamāna), les suppositions ou postulats (arthāpatti).

L'inférence désigne ce qui peut être déduit de la perception directe : elle possède un degré de certitude inférieur à la perception directe. Pour le bouddhisme, il n'y a pas de vérité absolue à trouver dans le relatif (le monde des six sens, les cinq sens courants, plus le mental), qui est de toute façon dépourvu d'essence, ce qui compte est le caractère efficace des vérités relatives, notamment en vue de la libération individuelle. Le mental est en effet considéré comme un sixième sens : tout comme l’œil capte des objets visibles, le mental capte des objets mentaux ; il n'y a pas de "penseur" derrière la pensée, les objets mentaux obéissent à une causalité qui leur est propre.

La plupart des écoles bouddhiques, du Theravāda au Zen, sont par conséquent adeptes d'un certain nominalisme et d'un empirisme réaliste, refusant la spéculation métaphysique et toute vaine "prolifération conceptuelle" (prapañca). Elles ne sont pas pour autant adeptes du rationalisme, qui peut mener selon elles à une "obscuration cognitive" (ou "obscuration épistémique", jñeyāvaraṇa), les opinions, concepts, théories, etc., pouvant être valables en vérité relative, mais de ce fait même peuvent être pris par erreur pour une vérité absolue et définitive.

La plupart des écoles ne sont pas théistes et nient l'existence d'un "dieu" créateur et même d'un "sens" ou d'un "but de la vie"[5], rejoignant ainsi un certain existentialisme.

Ontologie

L'ontologie bouddhique n'est ni matérialiste ni spiritualiste : le bouddhisme adopte en général une position que l'on pourrait rapprocher de celle du scepticisme antique (Pyrrhon) ou d'Héraclite[6] et des Stoïciens[7], mais qui est très originale comparée aux ontologies occidentales, marquées par un dualisme irréconciliable entre Être et Néant, entre vie et mort, entre "Dieu" et sa création, entre homme et nature, etc.

Le matérialisme est pour lui une vision tronquée de la réalité, qui ignore les lois causales et les caractéristiques propres au mental (citta, manas, vijñāna) et refuse de considérer l'hypothèse d'existences multiples et de renaissance (puisque le mental ne serait qu'un épiphénomène de la matière).

Le spiritualisme, quant à lui, soutient l'idée erronée d'une âme immortelle, alors que pour le bouddhisme ce qu'on appelle "l'esprit" (citta) est conditionné et se résume dans sa plus simple expression en un "courant de conscience" (bhavanga srota) impersonnel, ainsi qu'une conscience (vijñāna) informant l'être empirique (nāmarūpa).

Il n'y a pas de spéculation sur une chose en soi ou sur la "nature des choses", sur une réalité réputée supérieure cachée derrière les phénomènes, car le bouddhisme se limite à une analyse phénoménologique de la réalité. Si l'on adopte le vocabulaire d'un Heidegger, on pourrait dire que du point de vue bouddhique il y a des "étants", mais il n'y a pas d'Être. Cependant, le Mahāyāna tend à réintroduire le concept de chose en soi, avec la notion de dharmadhātu ("fondement des phénomènes") ou de dharmakāya. Le phénomène reste apparence (māyā) et la "chose en soi" reste inconnaissable :

L'existence est purement nominale, et rien n'a jamais eu d'existence objective. De plus, comme cette existence peut avoir des effets bons ou mauvais, il doit bien s'y trouver quelque chose qui produise ces effets. Mais il demeure absolument impossible de poser le doigt sur ce quelque chose. Ce quelque chose est proprement introuvable. Il ne s'agit en aucun cas du néant, mais de rien qui existerait objectivement. Absolument en aucune façon. (Dalaï-Lama, Pacifier l'esprit, Albin Michel, 1999)

Bouddhisme et politique

A l'origine le bouddhisme ne se préoccupe pas de politique, puisqu'il s'agit d'une voie de libération individuelle, voire individualiste[8], destinée à des "renonçants".

La politique n'y sera jamais une question centrale, et on trouvera chez certains bouddhistes des positions politiques diamétralement opposées (ainsi Alexandra David-Néel, la grande voyageuse, exploratrice du Tibet, s'affirmait socialiste, et Julius Evola, auteur de la "Doctrine de l’Éveil" et théoricien de l'aryanité du "héros pour l’Éveil", est un célèbre écrivain italien fasciste). Il y a même un anarchisme bouddhique.

On y trouve cependant une certaine méfiance vis-à-vis des attitudes collectivisantes (qui s'est traduite par un rejet des castes indiennes et l'acceptation des hors-castes). L'égalité en droit est implicite, puisque les êtres sensibles partagent tous également la même dignité (la même "nature de bouddha" dira le Mahāyāna). Cela se traduit jusque dans l'organisation des communautés bouddhistes, puisqu'il n'y a pas de "pape" du bouddhisme ni d'organisation centrale unique (les organisations sont différentes d'un pays à l'autre). L'organisation monastique elle-même, telle qu'elle est codifiée dans le Vinaya, appliquait (et applique toujours) des principes démocratiques bien avant l'apparition de la démocratie grecque[9], les décisions se prenant de préférence à l'unanimité (les historiens attribuent cette caractéristique libérale au fait que le Bouddha, fils de raja d'une des républiques du nord du Gange et appartenant à la caste des guerriers, était familier de ce modèle politique, et du mode de débat dans les chambres du Conseil[10]). Le vote majoritaire (yebhuyyasikā) est considéré comme un moyen de trancher les conflits en dernier ressort.

C'est sous l'aspect éthique que le bouddhisme est concerné par la politique. Aucun système politique n'est privilégié ni préconisé, et historiquement l'éventail va du despotisme éclairé pratiqué par l'empereur Asoka (IIIe siècle av. J.-C.) à la démocratie libérale que préconise l'opposante birmane Aung San Suu Kyi. Est correct tout système qui respecte les principes de non-violence et où la pratique du pouvoir correspond aux préceptes bouddhiques (entre autres : refus du meurtre, du vol, du mensonge). La non-violence n'implique pas la passivité. Le canon pali décrit le roi idéal comme un pacifiste, bien qu'il ait une armée à sa disposition. Plusieurs textes du Theravāda justifient les guerres défensives (guerres justes) : par exemple, le Samyutta Kosala, dans lequel le roi Pasenadi défend son royaume contre une attaque du roi Ajatasattu.

Les "Dix devoirs d'un roi" (Dasa-raja-dhamma, texte des Jatakas) indique que le gouvernant doit avoir un haut niveau d'éthique (sila), qu'il est le serviteur du peuple auquel il doit éventuellement se sacrifier, et qu'il doit pratiquer notamment la non-violence (avihimsa) et la non-obstruction (avirodha), "mise en accord avec la volonté générale" (concept précurseur de la démocratie selon certains[11]). Le Mahāyāna ira plus loin en préconisant qu'il soit un bodhisattva, un être particulièrement avancé dans la Voie suite à son abandon presque total du vouloir-vivre, d'où son désintéressement. Le "risque éthique" à faire de la politique, étant donné le pouvoir de nuisance que cela donne sur autrui, semble tellement élevé que cela ne devrait être réservé qu'à des êtres d'exception.

Dans le Cakkavatti Sutta (sutta du Souverain universel), le comportement inadéquat d'un roi conduit à une désintégration progressive de la société : initialement, son laxisme à l'égard des voleurs conduit à une recrudescence des vols, et la trop grande rigueur qu'il décide ensuite d'appliquer conduit à davantage de meurtres et à la généralisation du mensonge. Si le bouddhisme ne conteste pas la nécessité d'un pouvoir politique, il soumet son exercice à de très fortes conditions, et a priori rien n'interdit la révolte contre un pouvoir injuste (Viêt Nam dans les années 1960, Birmanie dans les années 2000).

Le végétarisme ou la pratique d'une religion unique ne peuvent être imposés à la population (l'empereur Asoka s'en garda bien et favorisa la liberté religieuse par ses édits). Le seul pays du monde où le bouddhisme est religion d’État est le Bhoutan ; il est religion officielle (mais non unique) dans les pays suivants : Cambodge, Birmanie, Sri Lanka, Thaïlande, Kalmoukie. Le cas du Tibet, qualifié parfois de « régime théocratique » avant l'invasion chinoise et le départ du dalaï-lama en 1959, est très particulier.

Bouddhisme et propriété

Même si le bouddhisme est décrit parfois comme un holisme métaphysique, un scepticisme ontologique ou une philosophie de la non-dualité, le respect de la propriété est essentiel d'un point de vue éthique. Le second précepte bouddhique prescrit de "ne pas prendre ce qui n'est pas donné" (adinnadana), le vol étant défini comme le fait (intention et action) de s'approprier ce qui appartient à autrui (en ayant connaissance que cela appartient à autrui)[12]. Pour un moine, c'est une des 4 "infractions" capitales (pārājika) qui mènent à une exclusion à vie du statut de moine.

Pour ce qui est des relations avec l’État, l'interprétation courante s'en tient au respect du droit positif pour définir ce qui licite ou non (y compris en matière d'impôt ou de propriété intellectuelle). Il semble cependant que l'évasion fiscale soit beaucoup moins grave éthiquement que le vol, voire ne soit pas considérée comme du vol (en témoigne l'existence de paradis fiscaux majoritairement bouddhistes, comme Singapour ou Hong Kong). La finalité de l’État réside dans la protection de la propriété privée (selon l'Aggañña Sutta, récit légendaire sur l'origine du monde[13]).

Pour tout un chacun, la propriété personnelle résulte de mérites passés ou présents, et est donc pleinement justifiée, même si elle n'apporte pas de mérites par elle-même (le laïc est invité à faire preuve de générosité pour accroître ses mérites, cela culmine dans la "perfection du don", dāna-pāramitā). La propriété est un droit naturel au même titre que le droit à la vie[14]. Seul le moine, dans le bouddhisme primitif (et aujourd'hui encore dans le Theravāda), est censé ne rien posséder (ou quasiment rien) et vivre de la générosité d'autrui (la communauté monastique cependant peut posséder des biens, résultant de dons des laïcs).

Économie bouddhiste

Le concept d'économie bouddhiste[15] a été inventé au XXe siècle pour désigner un type d'économie qui serait opposé à l'économie "occidentale" : elle rechercherait la minimisation des pertes plutôt que la maximisation des profits ; consciente des interdépendances sociales et naturelles, elle serait davantage "coopérative" ; elle s'intéresserait (comme prétend le faire le Bhoutan) à un "bonheur national brut" (BNB) plutôt qu'au produit national brut.

Cependant il s'agit d'un type d'économie fantasmé, qui ne s'imposerait que si tous les acteurs économiques pratiquaient un certain détachement vis à vis de la recherche de l'aisance et des biens matériels ; une telle société d'ascètes méditatifs "satisfaits de peu" ne se rencontre guère que dans les monastères. Le concept d'économie bouddhiste est en lui-même paradoxal, puisque l'économie traite de la satisfaction des besoins et des désirs, alors que le bouddhisme combat le désir et tend à la réduction des besoins. Une telle conception a un point commun avec celle de l'École autrichienne : elle laisse de côté, comme non pertinents, les simples mesures quantitatives et les agrégats macroéconomiques. Elle présenterait cependant le risque d'aller vers le paternalisme, l'interventionnisme, la décroissance forcée, si elle passait outre au consentement des individus et imposait par la force ses convictions. Elle permettrait de justifier le socialisme, et de fait certains moines théoriciens comme Buddhadasa (1906-1993) préconisaient un "socialisme dhammique"[16].

Bouddhisme et éthique

L'éthique bouddhique est axiologiquement neutre et non contraignante, car elle ne repose pas sur une dualité bien/mal[17], mais sur une opposition favorable/défavorable (kusala/akusala). Un acte éthiquement défavorable finit toujours, directement ou indirectement, par avoir des répercussions désagréables pour son auteur : il se "punit" en quelque sorte lui-même (dans cette vie ou dans les suivantes pour ceux qui croient à la renaissance). Celui qui a un comportement non éthique (non-respect des préceptes bouddhiques) est davantage un ignorant qui travaille à son propre malheur qu'une personne "immorale". La "loi" du karma affirme ainsi que chacun n'obtient que ce qu'il mérite (sans que s'applique pour autant un fatalisme strict). La responsabilité individuelle est donc totale et inéluctable, mais il faut la comprendre, du fait du concept bouddhique d'anātman (inexistence d'une âme immortelle ou d'un soi permanent), moins comme un principe moral qu'une loi de causalité qui régit le monde, parmi d'autres lois de causalité. La valeur éthique d'une action (action physique, verbale ou mentale) ne dépend pas de sa conformité à une quelconque loi morale extérieure, mais de l'intention (cetanā, la "volition") qui est à l’œuvre ; c'est cette intention qui détermine le karma (l'action est certes une émanation de l'être, mais l'être, dans son essence, est également une émanation de l'action - c'est ce qu'exprime la doctrine de la Coproduction conditionnée).

L'éthique a donc un aspect fonctionnel et pragmatique : nécessaire mais non suffisante, elle n'est pas une fin en soi (pas de notion de "péché" ni de "faute"), c'est un préliminaire au "développement de l'esprit" (bhavana) qui vise au détachement du monde conditionné. L'éthique adopte une voie moyenne en rejetant à la fois l'hédonisme (les plaisirs des sens sont à rejeter car conduisant à l'attachement et à l'obscurcissement de l'esprit) et l'ascétisme mortificateur (qui est un attachement inversé et une aversion).

Le bouddhisme (dans la plupart des écoles) adopte les positions éthiques courantes suivantes :

  • homosexualité : ne doit pas être traitée différemment de l'hétérosexualité (le problème est le désir et l'attachement, non l'objet du désir)[18].
  • mariage : généralement considéré comme une union civile et non un "sacrement"[19]
  • avortement : le début de la vie humaine est lié aux premiers signes de conscience (survenant quelque temps après la conception), c'est alors que l'être hérite du karma passé ; l'avortement enfreint le premier précepte de l'éthique bouddhique (ne pas tuer). On admet cependant qu'il peut exister des cas où l'avortement est la moins mauvaise des solutions. En revanche, l'embryon, en l'absence de capacité de ressentir la souffrance et de manifester une volonté, par exemple quand il est hors de la matrice maternelle (recherche, fécondation in vitro...) « n'est pas reconnu comme une vie humaine, et donc les considérations éthiques propres à l'être humain ne s'y appliquent pas »[20]. Ce n'est donc pas une apparence physique seule qui caractérise l'être vivant (ce qui serait une vue purement matérialiste), c'est la manifestation de la conscience dans une apparence physique, conscience individuelle étroitement liée à une volonté individuelle.
  • suicide : le suicide est possible pour celui qui a atteint un stade de détachement total ; plusieurs textes (Godhika Sutta, Dabba Sutta, Channovada Sutta) approuvent le comportement de moines qui ont volontairement mis fin à leurs jours pour abréger leur souffrance, ou pour éviter d'être une charge pour la communauté (Samantapasadika). Le suicide n'est un problème que quand il est une manifestation du vouloir-vivre (bhava-taṇhā) ou du vouloir-ne-plus-vivre (vibhava-taṇhā). C'est donc davantage l'état d'esprit qui accompagne l'acte que l'acte lui-même qui peut avoir des conséquences défavorables. Cependant, l'acte d’assistance ou d'encouragement au suicide est assimilé au meurtre.
  • esclavage : même si l'esclavage n'est pas condamné explicitement (il était peu répandu en Inde à l'époque du Bouddha), le commerce d'êtres humains fait partie des cinq métiers qui ne sont pas des "moyens d'existence justes" (avec le commerce d'armes, de viande, de drogues ou de poisons).
  • euthanasie : la condamnation de l'euthanasie n'est pas automatique, car elle peut être un acte de compassion ; son analyse est délicate et complexe. L'euthanasie passive peut ainsi souvent être justifiée (comme choix individuel, car chacun est propriétaire de son karma) alors que l'euthanasie active ne l'est pas forcément.
  • végétarisme : recommandé, mais pas obligatoire[21]
  • violence : la non-violence (ahiṃsā) est la règle, sauf pour se défendre d'une agression (cas par exemple d'une "guerre juste").
  • tolérance : le bouddhisme est habituellement considéré comme très tolérant dès l'origine (même si, comme dans les autres religions, on peut y trouver des fanatiques et des fondamentalistes, peu nombreux cependant). Le terme de "tolérance" dans son sens moderne n'existe pas, c'est la vertu de "patience" (sanskrit kṣānti) qui s'en approche le plus. La croyance aveugle étant rejetée (Kalama Sutta) tout autant que la soumission à de quelconques chefs religieux, il est impensable d'user de coercition au nom du bouddhisme sans se mettre soi-même en contradiction. Par ailleurs, à la différence des religions monothéistes, les notions d'apostasie, de blasphème, de profanation, etc., n'existent pas dans les religions indiennes, ces religions visant à libérer l'individu plutôt qu'à le soumettre à des contraintes externes.
  • l'altruisme est considéré comme louable mais n'est en rien obligatoire : en effet, le but de la voie bouddhique est bien d'arrêter d'accumuler du karma (même bon), ce qui fait que les comportements auto-sacrificiels ne sont pas recommandés (excepté pour les individus, en théorie peu nombreux, qui ont choisi la "carrière" de bodhisattva).

Les bouddhistes et la mort

Dans l'enseignement bouddhique, le corps substantiel périt avec une déperdition des éléments de la "personnalité" du défunt. Pas davantage qu'il n'y a de croyance en une "immortalité de l'âme", il n'y a pas de concept de "résurrection de la chair".

Les rites funéraires consistent en général en une crémation du corps, traditionnelle en Asie bien que les textes ou les enseignements ne préconisent rien à ce sujet. Les actes de conservation du corps (thanatopraxie) sont assez peu pratiqués (héritage probable d'une interdiction existant dans l'hindouisme), bien que certaines lignées tibétaines "momifient" leurs hauts dignitaires religieux. Dans les montagnes du Tibet, où le bois est rare, les corps ne sont pas brûlés mais découpés et livrés aux vautours ("inhumation céleste").

La fleur de lotus est souvent utilisée comme emblème du rite funéraire. Les enterrements bouddhistes sont généralement très fleuris. La veillée n'est pas une obligation mais elle rentre dans la tradition. Il n'y a pas de toilette rituelle, mais plutôt des rites d'habillement et du positionnement du corps. Traditionnellement, le corps est placé sur le côté droit, la main droite au niveau du menton, la main gauche sur la cuisse gauche. Les célébrations religieuses ont lieu au temple (pagode). Le bonze (moine) assiste la famille lors de la mise en bière, au cimetière et au crématorium (dans les villes). Dans les pays où cela est permis, le bonze démarre la crémation. Dans les pays comme la France, où il n'a pas accès à la partie technique, il donne l'ordre de commencer la crémation par personne interposée. La famille dépose de nombreuses offrandes sur la sépulture.

Alors que ni le corps ni l'esprit ne survivent après la mort, le désir de l'homme ou de la femme pour la vie persiste, ce qui assure la continuité du "courant de conscience" (bhavanga srota) alimenté par le vouloir-vivre (bhava-tañha). Une nouvelle vie se reconstruit, comme une forme de renaissance, conditionnée par les actions accumulées du passé. Aux yeux du profane, la mort apparaît comme définitive alors qu'elle est en réalité une réorientation du courant de vie incessant.

On ne peut pas parler, cependant, de réincarnation dans la philosophie bouddhiste car il n'existe pas une dichotomie entre un corps périssable d'une part et une âme spirituelle d'autre part. L'âme n'est pas immuable. L'esprit et le corps sont interdépendants. L'entité spirituelle est en constant potentiel de modification conditionné par les perpétuels phénomènes fluctuants de la vie humaine.

L'une des clés de l'enseignement bouddhique réside dans l'appréciation de la non permanence des choses, tout est voué à la transformation inéluctable. La mort n'est qu'un épisode parmi d'autres au cours d'un long cycle de transformations. La mort est une simple phase de la transition (on meurt à chaque instant). L'enseignement du bouddhisme permet cette prise de conscience de cette phase temporaire de la mort et de l'acceptation d'un processus incontrôlable de transformation. Cela implique dans les sociétés où se pratique le bouddhisme une attitude détendue à l'égard de la mort mais aussi de toutes les conditions des phases de la vie (déchéance, décrépitude, chômage...). Il existe moins d'angoisse et de peur dans ces cultures où la mort n'est pas complètement détachée de la vie.

Les pratiques funéraires sont des rites de passage et d'accompagnement. L'entourage a une attitude de compassion, alliée à la sagesse et au respect tant des vivants que pour celui ou celle "qui part". L'état de conscience du mourant conditionne sa renaissance. La famille, les amis et les moines restent donc à son chevet pour réciter des passages des Écritures et l'aider à conserver un mental clair et pacifié. En Asie du Sud-est, les textes lus qui aident le mourant à conserver équanimité et force morale sont le Satipaṭṭhāna Sutta, le Mettā Sutta, le Ratana Sutta et d'autres textes dits "paritta" (protection). Le bouddhisme tibétain donne dans le Bardo Thödol une description imagée des états de conscience et des perceptions censés se succéder pendant la période qui s’étend de la mort à la renaissance.

Dans les pays de culture bouddhique, on attache une grande importance aux funérailles. La pratique de la crémation s'effectue plusieurs jours après la mort. Lors de la préparation des funérailles, les influences d'autres rites (brahmanique ou animiste) s’interpénètrent avec le rite bouddhique (par exemple, introduction de pièces d'argent et de bétel dans la bouche, pose d'une couche de cire sur le visage, etc). Après la crémation, on procède souvent à des cérémonies afin que les bonnes actions du défunt président à sa (bonne) renaissance. En mémoire du défunt, on effectue des offrandes au monastère; un fils ou un petit-fils du défunt reçoit l'ordination du novice; parfois on finance la publication d'un livre. De telles cérémonies peuvent également avoir lieu à la date anniversaire du décès.

Notes et références

  1. La "dévotion" et la "foi" ne sont mises en avant et recommandées que dans certaines écoles : bouddhisme tibétain, Shingon, Nichiren, Terre Pure. Les textes du canon pāli refusent toute efficacité à la prière ou aux rites, et la "prière" ne tient aucune place dans le Theravāda et dans le Zen.
  2. A noter que la conséquence sotériologique d'anātman (l'absence de soi) est qu'il n'y a rien à "sauver", le "soi" n'étant ni créé ni détruit, mais le simple résultat de conditions (on ne peut pas plus le "sauver" qu'on ne peut "sauver" un arc-en-ciel ou une vague sur la mer) ; le pratiquant doit se diriger, par le détachement et le développement de l'esprit (bhavana), vers la cessation (nirodha) du "soi empirique" (nāmarūpa), ce qui est le nirvāna. Ce point est en général incompris par les tenants des doctrines essentialistes (qu'elles soient théistes, réalistes ou religieuses), qui taxent le bouddhisme soit de matérialisme soit de nihilisme.
  3. Voir par exemple le Brahmājālasūtta.
  4. Ce fait est remarquable notamment chez Nāgārjuna, qui privilégie le tétralemme, évoluant ainsi vers un scepticisme ontologique par opposition à un certain réalisme empirique qui marque le canon pāli. Dans ce cadre, les catégories courantes d’Être et de Néant sont rejetées comme inadéquates pour décrire la réalité, qui revêt alors un statut intermédiaire : la vacuité (śūnyatā). Une autre expression de cette position peut être trouvée dans une autre doctrine, celle de l'idéalisme du Cittamātra (par exemple dans le Lankāvatāra sūtra), pour lequel tout ce qui existe surgit de l'esprit, les phénomènes extérieurs sont identiques à l'esprit, et seule la conscience existe.
  5. Ask A Monk: Is There a Purpose In Life?
  6. Πάντα ῥεῖ καὶ οὐδὲν μένει : "tout coule et rien ne demeure" (Héraclite)
  7. Πᾶν ἐφήμερον, καὶ τὸ μνημονεῦον καὶ τὸ μνημονευόμενον : "tout est éphémère, et l’être qui se souvient des choses, et la chose dont il se souvient" (Marc-Aurèle)
  8. "Le moi est le maître du moi. Quel autre maître y aurait-il ?" (Dhammapada, 160). "A cause du bien-être des autres, quelque grand qu'il puisse être, le propre bien-être de soi-même ne doit pas être négligé." (Dhammapada, 166)
  9. Selon le spécialiste du Vinaya, Ajahn Brahm.
  10. Voir par exemple Le Bouddha historique, H-W Schumann, Sully, 2011.
  11. Le bouddhisme mondialisé: une perspective sociologique sur la globalisation du religieux, Raphaël Liogier, Ellipses, 2004.
  12. Ajahn Brahm, Vinaya notes, vol. 1.
  13. Ce texte a un grand intérêt du point de vue de la philosophie politique, puisque historiquement il contient la première explication de l'origine de l’État et de ce qu'on appellera plus tard la "Rule of Law" : le pouvoir vient non pas d'un quelconque dieu, mais du peuple, et il n'est destiné qu'à assurer le bien-être du peuple.
  14. The Buddha’s Socio-Political Ideas, Phramahachanya Khongchinda
  15. Voir par exemple sur Wikipédia Économie bouddhiste et Buddhist economics.
  16. Voir Buddhist socialism.
  17. Les bouddhistes ne croient pas en l'existence du "Mal", dans le sens métaphysique que ce terme revêt dans certaines religions ; en revanche il y a pour eux une irrémédiable imperfection dans tous les "états d'existence", même les plus élevés : c'est le sens de la "première vérité" (dukkha). En revanche, du fait que tout est ramené à des relations causales, il n'y a pas de notion de "culpabilité" (comme avec le dogme du « péché originel »).
  18. Voir aussi Homosexualité dans le bouddhisme.
  19. Buddhist view of marriage
  20. (en) When Does Human Life Begin in This Body? by Ajahn Brahm Acrobat-7 acidtux software.png [pdf]
  21. Voir Végétarisme bouddhique.

Personnalités libérales

Personnalités libérales bouddhistes ou influencées par le bouddhisme :

Citations

  • Le bouddhisme est la seule religion positiviste que nous montre l'Histoire. (...) La prière est exclue, tout autant que l'ascèse. Aucun impératif catégorique, aucune contrainte d'aucune sorte, même au sein de la communauté conventuelle (on peut en sortir). (Friedrich Nietzsche, L'Antéchrist)
  • Le bouddhisme est une pratique, pas une croyance, et chaque bouddhiste est, en quelque sorte, à la fois un laïc et un ecclésiastique - impliqué de la même façon qu'un scientifique est impliqué dans son travail, ou que l'esprit d'un écrivain est impliqué dans l'écriture, une tâche présente en arrière-plan, constamment. (Francisco J. Varela‎, The Emergent Self, 1995)

Liens externes

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