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Censure

De Wikiberal

La censure est un contrôle autoritaire de la liberté d'expression exercé de façon totale ou partielle. Le pouvoir de censure peut être exercé sur toute forme d'expression ou d'information comme par exemple sur des livres, journaux, bulletins d'informations, pièces de théâtre, films, etc., avant que sa diffusion au public soit autorisée ou interdite.

Par abus de langage, on parle parfois de "censure" pour désigner le comportement d'un éditeur ou d'un média qui refuse de donner la parole à certaines personnes ou à certains groupes. Il faut rappeler que la liberté d'expression consiste aussi pour chacun à discriminer et à choisir les sujets sur lesquels il décide de s'exprimer, au détriment des autres. Il n'y a pas de "droit à s'exprimer n'importe où et de n'importe quelle façon" : la liberté d'expression doit respecter la liberté individuelle et le droit de propriété. Ainsi ce qu'on appelle la "modération" sur Internet n'est pas une censure : la censure interdit une opinion en tout lieu, alors que la modération ne l'exclut que de son territoire.

La censure veut vous protéger de la réalité

La censure en France

En France, sous l'Ancien Régime, la censure a toujours existé. Par exemple, les livres étaient édités "avec privilège du Roi" : cette "autorisation", qui préfigurait la propriété intellectuelle, donnait en réalité un droit de regard aux censeurs royaux. Elle coexistait avec un grand marché de l'édition "sous le manteau", la fabrication se faisant dans des ateliers clandestins ou dans des pays étrangers plus libéraux. En 1752, Louis XV fait interdire la vente, l’achat et la détention des deux premiers volumes de « L’Encyclopédie », œuvre collective élaborée à partir de 1746 et dirigée par Denis Diderot et Jean le Rond D’Alembert, œuvre critique envers la monarchie absolue, la noblesse et la religion, et entrant en concurrence avec le Dictionnaire de Trévoux des Jésuites. Lors de la Révolution française, la censure est abolie en 1791, mais rétablie en 1794 par la contre-révolution de Thermidor.

Sous l'Empire, le décret du 5 février 1810 instaure une censure complète de la presse et de la "librairie" : surveillance étroite de la presse, encadrement administratif de l'imprimerie (par un corps d'inspecteurs et de contrôleurs), contrôle des ouvrages imprimés aux frontières, registre des intentions de publication, "brevet" nécessaire pour être imprimeur ou libraire (nécessitant entre autres un certificat de bonne vie et mœurs et une prestation de serment), "dépôt légal" réaffirmé, etc. La monarchie ne sera pas en reste dans l'escalade répressive : la Loi sur la presse du 9 septembre 1835, appelée aussi la « loi scélérate de 1835 », réduit considérablement la liberté de la presse (l'interdiction de la caricature politique provoquera la disparition de plusieurs revues satiriques). Napoléon III y rajoutera un contrôle du colportage. Le décret du 5 février 1810 ne sera complètement aboli que par la loi du 29 juillet 1881. La censure sur les spectacles sera levée en 1906. La censure réapparaîtra lors des deux guerres mondiales et de la guerre d'Algérie (1954-62).

La condamnation des Fleurs du Mal de Baudelaire (1857) ne sera levée qu'en 1949. J'irai cracher sur vos tombes de Boris Vian, considéré comme pornographique et immoral, sera interdit en 1949 et son auteur condamné pour outrage aux bonnes mœurs ; le procureur estime que cette condamnation est justifiée moins par le caractère scandaleux de l’œuvre que par le fait que son prix la rende accessible à tout le monde... L'éditeur Jean-Jacques Pauvert est traîné en justice en 1956 et condamné pour avoir réédité l'œuvre du marquis de Sade (qui circulait jusqu'alors sous le manteau).

La censure pour raisons politiques a toujours existé en France : par exemple le film Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick, estimé attentatoire à la dignité de l'armée française, a été censuré jusqu'en 1975. Le film Pierrot le fou de Godard (1965) fut interdit aux moins de dix-huit ans pour "anarchisme intellectuel et moral". De même un classique de Georges Lautner, Le Pacha (1968), avec Jean Gabin en vedette, subit la censure pour violence excessive, maltraitance policière et vulgarité (chanson "Requiem pour un con" de Serge Gainsbourg).

Le livre Suicide, mode d'emploi a été interdit à la vente en 1987, par une loi réprimant la « provocation au suicide ». Le 12 mars 1987 c'est le roman L'Os de Dionysos qui est interdit par le Tribunal de Grande Instance de Tarbes pour "trouble illicite, incitation au désordre et à la moquerie, pornographie et danger pour la jeunesse en pleine formation physique et morale".

Le livre "Le Grand Secret", publié en 1996 par le docteur Gubler, médecin de François Mitterrand, a été interdit en France pour violation du secret médical. Un arrêt de la Cour européenne (décision du 18 mai 2004) a sanctionné les juges français qui ont interdit la sortie du livre.

Le 13 novembre 2013 le livre Le Salut par les Juifs de Léon Bloy (livre écrit en réponse à La France juive de l'antisémite Édouard Drumont), maintes fois réédité depuis 1892, a été censuré par le juge des référés de Bobigny, suite à une plainte de la Licra.

Contre la censure

Les libéraux sont opposés à tout type de censure, pour des raisons éthiques et épistémologiques.

La censure est d'abord un refus de savoir, une interdiction que l'on s'impose à soi-même, le refus d'une prise de conscience (Freud reprend d'ailleurs ce terme dans la psychanalyse pour désigner le mécanisme du refoulement). L'auto-censure est une violence que la victime s'impose volontairement, en raison d'une peur panique de regarder la vérité en face.

La censure est une violence injustifiée qui restreint la liberté d'expression. C'est une mesure paternaliste qui fait fi de la responsabilité et de l'intelligence des personnes. Le discours haineux / violent / immoral à lui seul ne constitue pas une agression, il doit donc s'exprimer et participer à l'échange libre des idées, ce qui est le meilleur moyen de le combattre.

D'un point de vue strictement conséquentialiste, censurer quelqu'un, c'est lui faire une publicité dont il n'aurait jamais rêvé. C'est en faire une victime d'autant plus intransigeante, et qui continuera de toute façon dans la clandestinité. Ne pas le censurer, c'est au contraire lui permettre d'exhiber sa bêtise / sa haine / ses préjugés au grand jour, et de devoir faire face aux arguments rationnels, ce dont il a le plus souvent horreur. Il faut donc laisser s'exprimer même les totalitaires et les antilibéraux, autrement on ne pourrait même pas savoir qu'ils existent !

Autre effet de la censure, observée en psychologie sociale et supportée par la théorie de la réactance[1], les victimes d’une censure restaurent leur sentiment de liberté en accentuant davantage leur point de vue censuré. Une trop forte pression donne exactement le contraire de ce qui est attendu. L'effet se fait sentir aussi chez ceux qui ne sont pas censurés car ils ont l’impression que la censure par un leadership autoritaire limite leur choix de façon arbitraire.

Être opposé à la censure ne signifie pas pour autant cautionner des idées dangereuses ou des pratiques immorales ; celles-ci doivent pouvoir s'exprimer parce que les inconvénients de la censure l'emportent largement sur ses avantages. Plutôt que l'interdiction, il faut favoriser la libre expression qui permet la réfutation :

Si l'on a la possibilité de dévoiler par la discussion le mensonge et l'erreur, d'éviter le mal grâce à l'éducation, le remède à appliquer est davantage de liberté d'expression, et non d'imposer le silence par la force.[2]

En revanche, la "censure privée" est tout à fait légitime, car elle s'exerce dans un cadre privé et exprime les droits du propriétaire : un éditeur par exemple a toute liberté de choix sur ce qu'il entend publier ou non. La censure publique, au contraire, est une forme de viol de la propriété privée.

Bibliographie

Notes et références

  1. Selon la théorie de la réactance, un individu est plus ou moins engagé suivant les conditions de production de ses actes. Les actes les plus engageants sont les actes qui ont des conséquences dans un contexte de liberté.
    • 1966, J. W. Brehm, "A theory of psychological reactance", Academic Press
    • 1981,
      • J. W. Brehm, S. S. Brehm, "Psychological Reactance: A Theory of Freedom and Control", Academic Press
      • Sharon S. Brehm, "Psychological reactance and the attractiveness of unobtainable objects: Sex differences in children's responses to an elimination of freedom", Sex Roles, Vol 7, n°9, pp937–949
    • 2005,
      • J. Dillard, L. Shen, "On the nature of reactance and its role in persuasive health communication", Communication Monographs, Vol 72, pp144–168
      • P. J. Silvia, "Deflecting reactance: The role of similarity in increasing compliance and reducing resistance", Basic and Applied Social Psychology, Vol 27, pp277–284
    • 2006, E. Alvaro, M. Burgoon, J. Grandpre, C. H. Miller, "Identifying principal risk factors for the initiation of adolescent smoking behaviors: The significance of psychological reactance", Health Communication, vol 19, pp241–252
    • 2007, L. M. Deatrick, L. T. Lane, C. H. Miller, A. M. Young, K. A. Potts, "Psychological reactance and promotional health messages: The effects of controlling language, lexical concreteness, and the restoration of freedom", Human Communication Research, Vol 33, pp219–240
  2. "If there be time to expose through discussion the falsehood and fallacies, to avert the evil by the process of education, the remedy to be applied is more speech, not enforced silence." (Louis Brandeis, U.S. Supreme Court Justice, Whitney v. California, 274 U.S. 357, 1927)

Voir aussi

Citations

  • La « censure » est un terme uniquement applicable aux actions de l’État. Il n’y a pas d’action privée qui soit un acte de censure. Aucune personne ni agence privée ne peut forcer un homme au silence ni réprimer une publication. Il n’y a que les hommes de l’État qui puissent le faire. La liberté d’expression d’une personne privée inclut le Droit de ne pas être d’accord avec ses adversaires, de ne pas les écouter et de ne pas leur donner son argent. (Ayn Rand)
  • Nous, par exemple, on ne brûle pas les livres. On n'est pas des barbares. On les interdit. (Oskar Freysinger, Antifa, 2011)
  • Le censeur craint d’être trop indulgent ; de là une sévérité vétilleuse. Il craint de ne pas apercevoir une allusion, un sens caché ; de là mille étranges interprétations. Il craint enfin que son attention, trop peu soutenue, n’ait laissé échapper quelque trait répréhensible ; de là, pour aller au plus sûr, il proscrit tout l’ouvrage : car ce censeur, qui court plus d’un risque en approuvant un livre, n’en court aucun en le rejetant. (Jean-Baptiste Say)
  • Concevez-vous qu’un pays soit libre, quand la pensée, ou la parole qui en est l’expression, ne le sont pas ? (Milton)
  • Il existe un moyen simple pour la société civile de combattre les comportements et les idées fausses, y compris les insultes : l’ostracisme et le boycott. C’est la seule méthode spontanément et naturellement efficace, qui protège la libre volonté des individus. Mais vouloir établir la tolérance universelle d’une manière coercitive en criminalisant la pensée et en forçant le citoyen à adopter une vérité d’État est aberrant. (Damien Theillier)
  • Je dirais que les sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours ; que, sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur ; et qu'il n'y a que les petits hommes, qui redoutent les petits écrits. (Beaumarchais)
  • Pourvu que je ne parle ni de l’autorité, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni de l’opéra, ni des autres spectacles, je puis tout imprimer librement, sous la direction, néanmoins, de deux ou trois censeurs. (Beaumarchais)
  • Pour savoir qui vous dirige vraiment il suffit de regarder ceux que vous ne pouvez pas critiquer. (Voltaire)
  • Toute censure est un aveu. On ne bâillonne que la bouche qui dit vrai. (Pierre Gripari)
  • Il existe toutes sortes de censures : la censure d’État, officielle et préalable, ou officieuse et dissuasive ; la censure sociale, qui exclut les non-conformistes des carrières, des places, de la “réussite” ; l’autocensure, qui permet de faire des économies de temps et de personnel. Mais on a rarement prêté attention à une forme non officielle de censure, d’autant plus redoutable qu’elle est sincère, se croît honnête et n’a pas conscience d’être censure : c’est la censure idéologique. (...) Elle consiste, non pas à empêcher la diffusion des œuvres et des idées, puisqu’elle n’en a pas le pouvoir légal, mais à dissuader le public d’en prendre connaissance. (Jean-François Revel, La Nouvelle Censure)
  • La censure aboutira principalement à décourager tout savoir et à arrêter le cours de la vérité de sagesse civile et religieuse. Même si l'on laissait souffler sur la terre tous les vents des doctrines contraires, dès lors que la vérité aussi se trouve parmi elles, on aurait grand tort de permettre et d'interdire, car cela reviendrait à jeter un doute sur la force propre de la vérité. Laissez-la s'empoigner avec l'erreur. Qui a jamais vu la vérité avoir le dessous dans une controverse libre et ouverte ? Réfuter librement l'erreur est le plus sûr moyen de la détruire. (John Milton, Areopagitica, 1644)

Liens externes

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