Ultralibéralisme

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Dessin René Le Honzec

Le terme d'ultra-libéralisme ou ultralibéralisme, voire parfois de néolibéralisme, est une étiquette politique péjorative qui désigne, pour ses détracteurs, l'adhésion sans réserve à un ensemble de doctrines économiques libérales. Il est à souligner qu'aucun économiste ni aucun politicien ne se désigne comme ultralibéral. Ces derniers se déclarent plutôt libéraux ou encore libertariens.

Malhonnêteté intellectuelle du terme

Un bouc émissaire d'autant plus facile qu'il est fictif

François Guillaumat estime que le terme d'ultralibéralisme, inventé par les socialistes pour détourner l'attention des désastres du collectivisme, est triplement malhonnête[1] :

  • c'est une accusation qui n'ose pas dire son nom (elle insinue que le libéralisme serait extrémiste, ou du moins que le libéralisme serait bon à condition qu'il ne soit pas « exagéré ») ;
  • ce ne sont pas l'injustice ni la restriction des libertés qui seraient mauvaises, mais l'extrémisme en matière de liberté (alors que le libéralisme a toujours affirmé que la liberté des uns s'arrête où commence celle des autres);
  • le but est, dans la tradition sophistique, de manipuler les gens par un anti-concept qui ne correspond pas à une réalité, mais dont le but est de susciter une impression, une émotion chez l'interlocuteur (en faisant appel à son irrationalité).

Pascal Salin écrit pour sa part dans Libéralisme que ceux qui parlent d'ultralibéralisme le font « pour suggérer l'idée que les libéraux sont des extrémistes politiques, proches d'une extrême droite autoritaire, dont ils sont en réalité aux antipodes ». Cette confusion sémantique volontaire est facilitée selon lui par l'existence de deux approches du libéralisme : une approche utilitariste et une approche fondée sur le droit naturel ; tout rejet de l'utilitarisme conduirait à être « immédiatement taxé d'"ultra-libéralisme" par ceux qu'on devrait être tenté d'appeler les "ultra-social-démocrates" ou les "ultra-centristes" »[2] :

On saute allégrement à l'identification entre libéralisme et fascisme. L'équation est simple : les libéraux sont à droite, par ailleurs ils sont extrémistes, ils sont donc à l'extrême droite, c'est-à-dire qu'ils sont fascistes. On comprend que les constructivistes de droite et de gauche aient intérêt à utiliser ces techniques d'amalgame, car ils sentent bien que les libéraux sont leurs seuls vrais opposants.

Salin considère à l'opposé de la vision utilitariste le libéralisme comme un tout cohérent, qu'il est impossible de diviser en libéralisme « avancé », « social » ou « ultra ». Selon lui, il n'y a pas de libéralisme « hémiplégique »[3].

Cette réfutation du terme d'« ultra-libéralisme » est partagée par d'autres penseurs et économistes non libéraux. Certains penseurs comme le philosophe et politologue Pierre-André Taguieff[4] ont dénoncé l'utilisation d'« ultra-libéralisme », de « néo-libéralisme » et plus généralement d'un vocabulaire destiné à discréditer et à « excommunier » ceux qui sont visés par ces qualificatifs[5] et qui s'apparente à du terrorisme intellectuel. Selon Taguieff, « ultra-libéral » est utilisé aux mêmes fins que « passéiste », « réactionnaire » ou « xénophobe » pour inventer un ennemi et lancer une « chasse aux sorcières »[6]. Pour The Economist, il s'agit d'un terme utilisé pour faire peur et créer de la « panique »[7]. Marc Crapez souligne également les usages impropres qui gravitent autour du "grand Satan néolibéral" et autres préfixes répulsifs[8].

Alain Wolfelsperger va plus loin dans la critique de ce processus linguistique : il considère que le terme est une insulte qui ressort du « style paranoïde » et est caractéristique d'un certain « conspirationnisme » des « ultra-antilibéraux » qui « fantasment » ce qu'est réellement le libéralisme[9].

Plus récemment, l'homme politique Hervé Morin notait que : « Il est très préoccupant pour notre pays de constater que plus personne ne semble pouvoir revendiquer cette liberté [d'entreprendre] sans être aussitôt qualifié d’« ultralibéral », formule qui est une sorte d’équivalent du cynisme absolu ! »[10]

Présenté de façon (légèrement) ironique, le terme vise ouvertement à discréditer « toute doctrine s'écartant de la ligne définie par le camarade Khrouchtchev lors du congrés 1953 du PCUS »[11].

Le terme d'ultralibéral a été utilisé dès le XIXe siècle et là aussi réfuté par des auteurs qui n'y voyaient qu'un terme repoussoir destiné à discréditer la partie adverse. Ainsi Édouard Laboulaye écrivait-il à propos de ceux qui s'opposent à la liberté de l'enseignement : « oppose-t-on à ces doctrinaires de la République que du même coup ils tueront la liberté ? Ils ont une réponse toute prête. Ceux qui demandent la liberté d'enseignement sont des ultralibéraux, des utopistes, des rêveurs »[12].

Aux États-Unis le terme ultra-liberal désigne les gauchistes (liberal correspondant aux sociaux-démocrates ou aux socialistes).

Essai de définition

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Selon ses détracteurs, les figures de proue de ce « néolibéralisme » seraient l'économiste monétariste Milton Friedman, Prix Nobel d'Économie, et l'école de Chicago qu'il a fondée. Les dirigeants politiques des années 1980 que sont Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux États-Unis, sont souvent considérés par ces mêmes déctracteurs comme des emblèmes du néolibéralisme. Ces personnalités ne se définissent pas elles-mêmes comme ultra-libérales. On trouve le terme également associé avec le FMI, l'OMC, l'Union européenne et, plus généralement, toute personne non socialiste que l'on veut disqualifier...

Les opposants à la menace fantôme d'un « ultralibéralisme » inexistant se trouvent à droite comme à gauche, mais à chaque fois dans le camp des étatistes. Ils reprochent au « néolibéralisme » d'accroître les inégalités sociales, de réduire la souveraineté des Etats ou de nuire au développement du Tiers monde. Des accusations qui, pour les premier et dernier points, sont sans fondement.

Les libéraux soulignent qu'au contraire ces phénomènes résultent de l'intervention de l'État et non du libéralisme, qui repose d'abord sur le droit imprescriptible de l'individu face à toute organisation collective ou étatique. D'autres libéraux ajouteront que la notion même d'ultra ou néo est absurde en ce qui les concerne, car contrairement aux collectivismes, le libéralisme n'est ni partisan ni conflictuel, et qu'il n'a donc pas à faire avancer des intérêts particuliers avec plus ou moins de vigueur.

L'intérêt de l'accusation d'"ultralibéralisme", dans la riche panoplie du "complot libéral", est qu'elle ne désigne aucun coupable en particulier : il est plus facile de mettre en cause une prétendue "idéologie" que des personnes ; comme l'on est toujours "l'ultralibéral" de quelqu'un, cette attaque ad hominem permet de contrer, en le désignant à la vindicte publique, un adversaire politique qui réclamerait davantage de liberté pour l'individu ou qui oserait simplement se proclamer partisan d'une politique qui ne consiste pas à augmenter la taille de l’État et son endettement.

Quatre concepts proches

Le concept d'ultralibéralisme est un terme repoussoir assez flou, qui ne désigne pas la même chose pour tout le monde, même si tout le monde est d'accord pour en faire l'ennemi public numéro un ainsi qu'une arme de terrorisme intellectuel efficace contre tout adversaire politique moins à gauche que vous.

Un libéralisme purement économique

L'ultralibéralisme désigne parfois le libéralisme économique, indépendamment du libéralisme politique. Pour certains, cet ultralibéralisme serait le droit de faire n'importe quoi, pourvu que cela favorise l'économie, ou le commerce extérieur, ou une oligarchie financière spécifique. C'est une erreur fréquente, le libéralisme n'étant pas essentiellement une doctrine économique, mais une philosophie politique, ou une philosophie du droit.

Anomie

Pour certains, il n'évoque pas le libéralisme économique, mais une espèce d'anarchisme de droite, voire le refus de tout ordre social (anomie) et l'instauration de la loi du plus fort, conséquences présumées d'un recul de l’État.

Ainsi, Michel Rocard définit l'ultralibéralisme comme "la négation de l'idée que c'est à la loi qu'il appartient de définir les bornes et les conditions d'exercice de la liberté"[13].

Le philosophe Luc Ferry en vient à dénoncer la philosophie immoraliste de Nietzsche comme menant à l'ultralibéralisme :

Si tout sens est une absurdité et tout idéal un visage du nihilisme, si la seule morale authentique repose sur l'intensification de ses propres forces, s'il s'agit de s'émanciper de l'ensemble des finalités, des projets ou des grands desseins à partir desquels il nous est possible d'opposer une résistance au monde, on peut se demander si cette philosophie ne conduit pas, en un paradoxe saisissant, vers une philosophie ultralibérale qui finalement justifie le laisser-aller/laisser-faire le plus absolu. (Sagesses d'aujourd'hui, 2014)

Le capitalisme financier international

Au contraire, la droite antilibérale, et également une certaine gauche, fustigent, sous le concept d'ultralibéralisme, une présumée disparition des patries, un refus du "patriotisme économique" protectionniste au profit d'un fantasmé "capitalisme financier international" :

Être ultralibéral, c'est détruire la nation pour laisser sans défense les travailleurs de notre pays face à la mondialisation et aux délocalisations. Car être ultralibéral, c'est vouloir la disparition des frontières. Être ultralibéral, c'est accepter la disparition de toutes les régulations du commerce mondial sous l'égide de l'OMC. Être ultralibéral, c'est accepter depuis dix ans toujours plus de déséquilibres dans la répartition des bénéfices. Être ultralibéral, c'est permettre l'écrasement de nos PME et de nos PMI, de nos agriculteurs, de nos commerçants, par les entreprises du CAC40, de la grande distribution. Être ultralibéral, c'est encourager l'immigration pour favoriser une baisse généralisée des salaires. (Jean-Marie le Pen, Convention du FN de Lille 2007).[14]

Le capitalisme de connivence découlant de l'étatisme

Enfin, quand on analyse ce qui est reproché à cet "ultralibéralisme", on constate souvent que le terme est employé incorrectement pour désigner en réalité le capitalisme de connivence, qui précisément est le fait de l'étatisme, et non du libéralisme : l'utilisation de la force de l’État pour assister les non-productifs en volant les productifs. Par ignorance à la fois de la politique et de l'économie, on attribue à une idéologie fantasmée ce qui relève en réalité de la pratique des hommes de l’État, de leur emploi de la force au bénéfice d'intérêts privés (grandes entreprises, banques...) et de leur propre intérêt.

Citations

  • « Les adversaires du libéralisme -- ceux qui se sont si lourdement et tragiquement trompés pendant des décennies -- ne pouvaient cacher leurs erreurs qu'en pratiquant la fuite en avant : au lieu de célébrer la chute du mur de Berlin comme le symbole d'un retour à la liberté individuelle, ils ont proclamé la victoire de la démocratie (c'est-à-dire d'un mode d'organisation de la société politique) et ils sont partis en guerre contre les fictions que sont l'ultra-libéralisme et le néo-libéralisme, deux concepts construits de toutes pièces par les collectivistes et dans lesquels les libéraux ne se reconnaissent pas. »
(Pascal Salin)
  • « C’est commode de désigner ses adversaires par des termes qu’on ne comprend pas soi-même. Cela fait déjà un certain temps que les démocrates-sociaux essaient de faire passer pour des extrémistes les partisans de la liberté naturelle. Le terme d’ultra-libéral vise à cela, qui n’ose pas tout à fait dire "extrémiste" mais le suggère fortement. (...) Un extrémiste, à savoir quelqu’un qui n’est pas dupe des croyances absurdes de la démocratie sociale. »
(François Guillaumat)
  • « Il n'y a pas lieu pour un libéral d'être "ultra" ou "modéré", et nul libéral ne s'est jamais prétendu l'un ou l'autre. Les socialistes, ayant peur d'argumenter avec les libéraux sur le fond, préfèrent tenter de les discréditer sans leur donner la possibilité de s'exprimer, en préfixant le nom de "libéral" du préfixe repoussoir "ultra". Utiliser le mot "ultralibéral" est un signe d'une extrême bassesse intellectuelle ou morale de la part de la personne qui le profère. »
(Faré)
  • « (En France) la simple expression des idées de liberté vaut à ceux qui tentent de les faire valoir des qualificatifs infamants, dont les plus aimables sont "ultralibéral" ou "libéral sauvage", tandis que "fasciste" n'est jamais très loin. »
(Claude Reichman)
  • « Comment parler d’ultralibéralisme dans une société d’économie mixte où l’Etat confisque plus de 50 % de la richesse du pays ? Où est cette dictature du marché lorsque nos gouvernements augmentent les impôts au gré de leur humeur, décident de notre temps de travail, subventionnent à tout va des pans entiers de l’économie (même privée), arrosent à coups de milliards l’enseignement, le social, les associations et embauchent tous les ans des fonctionnaires supplémentaires ?  »
(Bogdan Calinescu)
  • « Le rejet du libéralisme est tel que l'expression même est aujourd'hui bannie du vocabulaire de l'honnête homme. On fustigera de préférence, dans la conversation, l'"ultralibéralisme", version fantasmatique d'une école de pensée qu'il est confortable de déconsidérer en l'affublant ainsi d'un préfixe infamant : d'un "ultra", on ne peut rien attendre de sérieux ni de positif. »[15]
(Philippe Manière)
  • « L'extrémisme dans la défense de la liberté n'est pas un vice ; la modération dans la poursuite de la justice n'est pas une vertu. »
(Barry Goldwater)
  • « Etrange, n'est-il pas, que les hommes admettront la validité de certains arguments dans une discussion, mais objecteront à ce qu'ils soient poussés à leur extrême, ne voyant pas que les raisons ne sont pas bonnes dans tous les cas si elles ne sont pas bonnes dans les cas extrêmes. »
(John Stuart Mill, Utilitarianism. Liberty. Représentative Government)
  • « On a affaire à une doctrine de combat inédite destinée spécifiquement à contrer l’hégémonie actuelle d’un prétendu « ultralibéralisme » et que l’on pourrait appeler, de manière parodique, l’ultra-antilibéralisme en raison de sa radicalité, de son contenu exclusivement critique et de l’état émotionnel fait de peur, voire d’épouvante, qu’elle vise à susciter. »
(Alain Wolfelsperger)
  • « L’ultra-libéralisme est un libéralisme économique exclusif, qui néglige d’autres dimensions du libéralisme, cède au despotisme éclairé de son principe et tombe sous la dépendance de sa propre logique. »
(Marc Crapez)
  • « Il est, selon l’humeur du jour, soit comique, soit navrant de constater que tous les maux de l’économie planétaire sont mis sur le dos bien large d’un libéralisme fantasmé qui n’existe que dans l’esprit de ceux qui ne le connaissent pas. »
(Vincent Bénard)
  • « L’élève qui dira qu’on ne doit pas tout attendre de l’État, qu’il faut se prendre en charge, que ce n’est pas à l’État de nous garantir un travail, la Sécurité sociale... bref, si vous défendez une thèse ultra-libérale c’est une provocation, donc évitez la provocation. »
(conseils d'une professeure de philosophie aux élèves qui passent le baccalauréat français, lewebpedagogique.com)
  • « (...) une sénatrice "explique" à ma table que la France est un pays ultra-libéral. Oui, Madame. Elle nous raconte les us et coutumes des habitants de cette terre lointaine. Inconnue. Je lui fais remarquer que, si la France est un pays "ultra-libéral", la Suisse est un club échangiste. Sous ecstasy. (...) La France ne souffre ni de son chômage, ni de sa dette : elle est malade de son aveuglement. Incapable de se remettre en question. »
(Fathi Derder, parlementaire suisse, journaliste, 2013)

Bibliographie

  • Augustin Landier et David Thesmar, Le Grand méchant marché, décryptage d'un fantasme français, Flammarion, 2007, ISBN 2081213079
  • Christian Julienne, Le diable est-il libéral, Les Belles Lettres, 2001, ISBN 2251441891

Voir aussi

Liens externes

Notes et références

  1. François Guillaumat sur lumiere101
  2. Pascal Salin, Libéralisme, Odile Jacob, 2000, pp 3-4 et 26
  3. Salin, ibid, p. 48
  4. Pierre-André Taguieff, Les contre-réactionnaires, 2005, en particulier les chapitres 1 & 2.
  5. Taguieff, ibid, p. 70
  6. Taguieff, ibid, p. 22
  7. A severe crise d'identité - France and the EU - To come, The Economist, 28 mai 2005
  8. Marc Crapez, Un besoin de certitudes. Anatomie des crises actuelles, éd. Michalon, 2010, p. 67-70
  9. L'ultra-antilibéralisme, Alain Wolfelsperger, 26 janvier 2007
  10. « Qui sont les centristes ? », Hervé Morin, Le Figaro, 14 mars 2008, p. 14
  11. Exobiologie : Entrez dans le monde étrange de l'IUFM
  12. Édouard Laboulaye, La liberté d'enseignement et les projets de loi de M. Jules Ferry, chap.2, pp.174-175, Les Belles Lettres, 2007, ISBN 978-2251390451
  13. (Peut-on réformer la France ?, Frits Bolkestein, Michel Rocard)
  14. Le même Jean-Marie le Pen tenait des propos bien différents lors de sa "période reaganienne" des années 1980 : « Il faut ramener l’État à son rôle, désétatiser l’économie et supprimer les carcans bureaucratiques; et pour la réussir, il faut valoriser l’initiative individuelle, l’entreprise et le profit [...]. l’État n’est pas une institution destinée à faire le bonheur des hommes mais à assurer la survie de la nation. Il doit intervenir dans ce qui relève de la sphère publique (sécurité, défense, diplomatie) et rendre à l’initiative individuelle ce qui relève de la sphère privée. » Jean-Marie Le Pen, Pour La France, 1986 (éditions Albatros).
  15. Philippe Manière, L'aveuglement français, 1998, p.24

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