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Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

De Wikiberal
(Redirigé depuis Talleyrand)
Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord
Homme politique

Dates 1754-1838
Talleyrand.jpeg
Tendance Libéral conservateur
Origine France France
Articles internes Liste de tous les articles

Citation « La loi ne doit être que la volonté écrite de la liberté elle-même »
inter lib.org sur Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (Paris, 2 février 175417 mai 1838) est un homme politique français né sous le règne de Louis XV et mort sous celui de Louis-Philippe qui a servi tous les régimes que la France a connu entre ses deux dates. Paradoxalement, ses parents ont donné le prénom du vainqueur de Fontenoy (Maurice de Saxe) à celui qui devait toujours chercher les moyens de la paix en Europe.

Sa famille prétendait descendre des seigneurs de Grignols, branche cadette des comtes de Périgord. Elle comptait deux branches : les princes de Chalais et les comtes de Grignols. Au début du XVIIIe siècle, grâce à des mariages prestigieux qui les font bien voir en cour, les Talleyrand de la branche cadette obtiennent le droit de se faire appeler comte de Périgord. Comme devait le dire méchamment Louis XVIII : « M. de Talleyrand ne se trompe que d’une lettre dans ses prétentions : il est du Périgord et non de Périgord. »

Le personnage a fasciné : un historien australien a recensé en 1996 plus de 800 références imprimées dans une bibliographie de Talleyrand. Il avait dit sous l’Empire à la comtesse de Kielmannsegge : « Je veux que pendant des siècles on continue à discuter sur ce que j’ai été, ce que j’ai pensé, ce que j’ai voulu ». La droite lui reproche d’avoir trahi son Roi et son Dieu, la gauche d’avoir trahi la Révolution.

Contemporain de Louis XVI, il meurt l’année où Victoria monte sur le trône. Il était un homme de l’Ancien Régime qui en conservait la nostalgie : « Qui n’a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que c’est que le plaisir de vivre ». Jusqu’au bout, il est resté grand seigneur, fier de sa race et de sa maison, d’un autre côté, il a compris les bouleversements de son époque. Il a servi de modèle à Vautrin : « Il n’y a pas de principes, il n’y a que des événements ; il n’y a pas de loi, il n’y a que des circonstances : l’homme supérieur épouse les événements et les circonstances pour les conduire. S’il y avait des principes et des lois fixes, le peuple n’en changerait pas comme nous changeons de chemise. » (Balzac, le Père Goriot)

Si les accusations de corruption et de trahison n’ont cessé de marquer son existence, il a témoigné dans son parcours politique d’un attachement constant au libéralisme et a toujours, quand il a eu les mains libres, favorisé une politique d’inspiration libérale.

L’abbé de Périgord

Son grand-père Daniel-Marie, se fait tuer pendant la guerre de Succession d’Autriche. Son oncle Gabriel-Marie épouse en 1743 sa cousine, Marguerite de Talleyrand, la princesse de Chalais, dernière du nom, très influente à la cour de Louis XV et il obtiendra de Louis XVI le gouvernement du Languedoc. Son père, Charles-Daniel suit également une carrière militaire mais moins brillante et épouse Alexandrine de Damas d’Antingy, de bonne noblesse mais peu argentée.

Bien qu’il ait prétendu être devenu boiteux à la suite d’un accident survenu dans son enfance dû à la négligence d’une nourrice, il semblerait que sa difformité soit de naissance et héréditaire : s’il entre dans la carrière ecclésiastique ce n’est nullement parce que son infirmité lui ferme la carrière militaire. Son oncle Alexandre-Angélique, coadjuteur de l’archevêque de Reims doit hériter du diocèse : il songe dès lors à choisir un successeur dans sa famille. Or, Maurice est le seul de ses neveux en âge d’être ecclésiastique. De surcroît, la carrière ecclésiastique ouvre bien des perspectives sous l’Ancien Régime, route vers l’influence et la richesse. Devenu archevêque de Reims en 1777, Alexandre de Talleyrand va jouer un rôle important dans la vie de son neveu jusqu’à la fin de l'Ancien Régime. A Reims, Maurice lit la Vie du cardinal de Richelieu et surtout les Mémoires du cardinal de Retz, Paul de Gondi, archevêque de Paris qui sera son modèle.

Après le grand séminaire de Saint-Sulpice (1770-1774), la « pépinière des évêques » où il soutient sa thèse de bachelier sur le sujet : « De quelle science les lèvres du prêtre sont-elles les gardiennes ? » puis entré en Sorbonne, il y passe sa licence de théologie en 1778. Il devait reconnaître plus tard que les études théologiques sont l’une des meilleures formations à la carrière diplomatique. Il apprend à Saint-Sulpice la maîtrise de soi, ce « caractère impavide sur lequel les bienfaits ou l’injure coulent avec une égale facilité » (Beugnot). Devenu sous-diacre (1775) il obtient ainsi, grâce à l’influence de son oncle, d’être nommé chanoine de la cathédrale de Reims et abbé commendataire de Saint-Denis de Reims ce qui lui assure des revenus confortables. Admis à représenter son diocèse à l’Assemblée générale du clergé (1775), il est désigné comme l’un des agents généreux à l’Assemblée suivante (1780) ce qui nécessite entre-temps son ordination comme prêtre à Reims (18 décembre 1779) qu’il effectue avec insouciance et légèreté : Il a commencé, en effet, une carrière d’abbé de cour dans laquelle les femmes tiennent une place importante mais il se montre discret dans ses affaires de cœur et ne provoque aucun scandale public.

Il se montre néanmoins un très sérieux agent général du clergé (1780-1785), ce qui fait de lui un des représentants du premier ordre, donnant rang de conseiller d’État et droit d’entrée au Conseil du roi. En 1785, un concert de louanges et de félicitations salue son rapport de clôture de son travail à l’agence où il s’est révélé un habile défenseur du clergé. Ce grand travailleur jouera les paresseux à l’image de Choiseul qu’il a connu dans le salon de Louise de Rohan comtesse de Brionne : « dans mon ministère, j’ai toujours plus fait travailler que je n’ai travaillé moi-même. Il ne faut pas s’enterrer sous les papiers ; il faut des hommes qui les débrouillent. Il faut gouverner les affaires d’un geste, d’un signe, mettre la virgule qui décide le sens. » déclare l’ancien ministre au jeune ambitieux selon d’Hauterive. Bien vu du clan Lorraine, étant l’amant des filles de Louise de Rohan, Maurice caresse un moment la perspective du chapeau cardinalice mais l’affaire du collier de la reine brouille la comtesse de Brionne avec Marie-Antoinette et fait ainsi sombrer le projet.

Il fréquente le salon de la comtesse de Boufflers, épouse morganatique du duc d’Orléans et se lie avec Chartres devenu duc en 1785, futur Philippe-Égalité, viveur neurasthénique. Il se lie ainsi à une coterie profondément hostile à la reine. Aussi doit-il attendre trois ans la mitre après sa sortie de fonctions comme agent général du clergé alors même qu’on le trouve « sérieux, prudent et très compétent ».

Par goût et par tempérament, il s’intéresse aux questions financières et dans sa maison de Bellechasse reçoit tout ce qui s’intéresse au sujet : Dupont de Nemours, l’abbé Louis, Mirabeau, Clavière et Isaac Panchaud qui l’influence profondément. Brasseur d’affaire avisé, Charles-Maurice investit par exemple dans la société des mines de charbon de Rueil (1785) et la société pour l’entreprise de la tourbe (1786). Il est anglophile et favorable au libre-échange, soutenant le traité de commerce franco-anglais. Il entre dans la caisse d’amortissements créée par Panchaud en 1776 qui est une banque sans le nom (le mot était tabou en France depuis la banqueroute de Law). Il fait ainsi partie avec Mirabeau des collaborateurs occultes du contrôleur général Calonne. Il est entraîné dans la chute du ministre, début d’une haine féroce à l’égard de Necker.

Il connaît une longue liaison amoureuse avec Adélaïde de Flahaut. Cette épouse volage qui vit de pensions royales, est un écrivain de talent. Parfaitement bilingue et se partageant entre Paris et Bath, elle met en contact Talleyrand avec les Lansdowne, grands aristocrates libéraux, pacifistes et francophiles. De cette liaison naît vraisemblablement Charles de Flahaut, qui restera toujours cher au cœur de Talleyrand : Flahaut, amant de la reine Hortense, est le père du duc de Morny.

L’évêque d’Autun (1789-1791)

Enfin la mort de l’archevêque de Lyon libère le siège d’Autun, Marbeuf devenant primat des Gaules. Autun n’est pas un riche évêché mais son titulaire préside les états de Bourgogne et administre l’archidiocèse de Lyon en l’absence de l’archevêque. Le 15 décembre 1788, le pape confirme la nomination faite par Louis XVI et Talleyrand obtient de surcroît l’abbaye de Celles, près de Poitiers grâce au comte d’Artois, qui partage les mêmes amis et les mêmes habitudes de jeu que le nouvel évêque. Il est consacré le 4 janvier 1789 : de tous les serments prêtés par Talleyrand celui-ci devait l’empoisonner le plus jusqu’à la fin de ses jours.

Son attitude face à la Révolution est bien résumée dans une lettre envoyée à la comtesse de Brionne en octobre 1789 : « Une vérité qui doit vous arriver, c’est que la Révolution qui se fait aujourd’hui en France est indispensable dans l’ordre des choses où nous vivons, et cette révolution finira par être utile. » Inspirateur du cahier des délibérations du clergé assemblé à Autun, il y plaide pour une monarchie contrôlée par une assemblée périodique et libre dans ses délibérations, investie du droit d’élaborer une « constitution » garantissant les droits de tous, l’égalité devant l’impôt uniforme et consenti, le maintien de la propriété, la tolérance intellectuelle et religieuse, la liberté d’expression, de circulation et les garanties d’une véritable liberté individuelle. Il réclame des mesures simples et précises, du concret et de l’utile sans utopie, loin de toute idée de fraternité universelle.

Arrivé dans son diocèse le 22 mars 1789, il en repart le 12 avril, vingt jours plus tard, comme député aux États Généraux : il n’y remettra jamais plus les pieds. Il laisse son grand vicaire, Martial Borie des Renaudes, qui devait être longtemps son homme à tout faire. Devant le conflit entre les députés du Tiers et le Roi, Talleyrand se rend à Marly et tente de persuader la famille royale de la nécessité de dissoudre les États avant de les convoquer de nouveau sur le modèle anglais : une chambre basse élue et une chambre haute nommée par le roi.

Voyant Louis XVI hésiter, l’évêque d’Autun rallie le Tiers le 26 juin, la veille de la capitulation royale. Pour Talleyrand, la souveraineté du peuple et l’égalité sont de « vaines chimères ». Il n’est pas un théoricien comme l’abbé Sieyès. Comme il le note dans ses Mémoires : « Je résolus donc de ne point lutter contre un torrent qu’il fallait laisser passer, mais de me tenir en situation et à portée de concourir à sauver ce qui pouvait être sauvé, de ne point élever d’obstacle entre l’occasion et moi, et de me réserver pour elle. » Il n’est guère à l’aise à la tribune, n’étant pas orateur mais il sait intervenir à bon escient, s’entourant de collaborateurs talentueux tels Chamfort. Il participe à de nombreux comités : comité de rédaction, comité de constitution, comité des dîmes. Le 3 juillet, il s’est fait remarquer en rejetant l’argument du mandat reçu des électeurs, la volonté générale ne pouvant être subordonnée à la volonté particulière d’un baillage ou d’une province. Il rédige le discours par lequel le roi le 17 juillet s’engage à retirer les troupes autour de Paris. Il rêve d’être garde des sceaux et se rapproche de Germaine de Staël, fille de Necker puis d’être ministre des finances dans un ministère avec Mirabeau, associé et concurrent. Il voit aussi La Fayette même si les deux hommes se méprisent : Autun est mauvais et faux pour l’un et l’autre voit le marquis comme un petit intrigant. Il intrigue aussi avec Monsieur, frère du roi, le futur Louis XVIII. Finalement l’Assemblée décide le 7 novembre que les ministres ne pourront être choisis en son sein.

Dans le comité de constitution, il n’arrive pas à imposer le projet d’une constitution bicamérale et modérée mais ne démissionne pas, contrairement aux monarchiens et il rédige l’article 6 de la Déclaration des Droits. Pour lui, les citoyens doivent concourir à la volonté générale à raison de leurs aptitudes et donc de leur richesse. Il s’oppose en revanche à la notion de culte dominant (23 août 1789) et réclame les droits politiques en faveur des juifs de France (28 janvier 1790) et n’hésite pas davantage à défendre les prêtres qui refusent de prêter serment à la constitution civile du clergé (7 mai 1791) : « chez un peuple libre et digne de l’être, la liberté religieuse comprend indistinctement toutes les opinions, sans distinction de secte. » Il restera toujours fidèle à ce libéralisme fondé sur la liberté des cultes, l’égalité devant la loi, la liberté individuelle, la liberté de la presse. Il gardera également de cette époque une méfiance railleuse à l’égard de toute constitution. Pour lui une constitution doit être « courte et obscure » et tenir compte de la « nécessité du temps ».

Il s’occupe surtout d’économie et de finances, sa vraie passion. Pour lui, le rétablissement de l’équilibre budgétaire ne doit pas se faire aux dépens des créanciers de l’État : « une nation, comme un particulier, n’a de crédit que lorsqu’on lui connaît la volonté et la faculté de payer. » Aussi propose-t-il de « nationaliser » les biens du clergé le 10 octobre : l’ancien défenseur du clergé devient l’ « apostat », le « Diable boiteux ». Comme il le souligne, « le clergé n’est plus un ordre, il n’a plus une administration particulière : il a perdu ses dîmes ». Le sacrifice en réconciliant le clergé avec la nation est le moyen le plus rapide de combler le déficit. En échange, la nation prendra en charge l’entretien du clergé.

Il est à l’apogée de son influence le 16 février 1790 étant élu président de l’Assemblée. Il avait lu le 10 février sous les applaudissements de l’ancien tiers et la consternation d’une partie des anciens privilégiés une adresse solennelle à la nation : « on a feint d’ignorer quel bien avait fait l’assemblée nationale. » La fête de la Fédération (14 juillet 1790) marque l’apothéose finale du règne des royalistes constitutionnels dont il est. Célébrant la messe ce jour là, assisté des abbés des Renaudes et Louis, aussi peu ecclésiastiques que leur évêque, il glisse à La Fayette : « Par pitié, ne me faites pas rire ! »

Le 13 janvier 1791, il donne sa démission de l’évêché d’Autun devenu évêché de Saône-et-Loire, sans se soucier d’en informer le Saint-Siège. Il accepte cependant de consacrer les premiers évêques constitutionnels nouvellement élus dans un souci d’éviter le schisme mais aussi par faiblesse et ambition. Le pape Pie VI l’accuse de s’être « séparée de l’admirable union de tous ses collègues », de « parjure » et de « sacrilège » et le déclare « suspens de tout exercice de l’ordre épiscopal » (13 avril 1791).

Péripéties révolutionnaires (1791-1797)

« Voyez-vous, il ne faut jamais être pauvre diable. Moi, j’ai toujours été riche. » dit-il sous la Restauration au baron de Vitrolles. Sous la Révolution, il ne cesse d’être mêlé à des affaires plus ou moins douteuses, proche de Radix de Sainte-Foy, l’un des principaux agents de corruption du roi. Il continue à beaucoup jouer, surtout au whist, le jeu de l’aristocratie, où l’on s’efforce de deviner les cartes du partenaire et de l’adversaire et de jouer en conséquence. La mort de Mirabeau (2 avril 1791) laisse un vide qu’il songe à prendre. Il entre au directoire du département de la Seine (2 mai). S’il quitte les Jacobins pour rejoindre les Feuillants tout en gardant des contacts avec les « patriotes » : « La monarchie est certainement descendue avec lui (Mirabeau) dans la tombe ; il faut maintenant que je songe à ne pas me faire enterrer avec elle. »

A L’Assemblée, il se réfugie dans un rôle de spécialiste, proposant un Rapport sur l’instruction publique, en septembre 1791 : une école primaire gratuite le libre choix des études dans les collèges, l’élection des maîtres, une éducation complète, « physique, intellectuelle, morale ». Écarté du pouvoir, il pousse cependant, avec Germaine de Staël, son ami Louis de Narbonne au ministère de la guerre (décembre 1791). Dans les mois qui suivent, les membres de sa famille émigrent. En janvier 1792, il part pour Londres en mission secrète pour mettre en œuvre une alliance politiqué et militaire entre les deux royaumes en rupture avec le vieille diplomatie du « pacte de famille » et de la rivalité avec l’Angleterre. L’échec de la mission lui a cependant permis de se forger un langage et une méthode.

A Paris, la radicalisation l’emporte. Il démissionne le 20 juillet du directoire du département de la Seine. Alors que ses amis sont en fuite, arrêtés voire massacrés, lui obtient un sauf-conduit de la commune de Paris et rédige le mémoire envoyé par le conseil exécutif provisoire destiné à faire reconnaître le nouveau gouvernement français à Londres où il justifie les événements du 10 août. Obtenant enfin un laissez-passer du Comité provisoire, il peut quitter Paris en toute légalité pour Londres où il arrive le 15 septembre. Il est mis en accusation à la Convention le 5 décembre 1792 pour avoir été un agent du roi. Il est inscrit sur la liste des émigrés le 29 août 1793. Il est amer sur l’évolution de la Révolution, écrivant à son ami Lansdowne, le 3 octobre : « Les clubs et les piques tuent l’énergie, habituent à la dissimulation et à la bassesse et si on laisse contracter au peuple cette infâme habitude, il ne verra plus d’autre bonheur que de changer de tyran. »

Condamné à l’exil, il renforce ses liens avec Germaine de Staël. Il fréquente les milieux whigs et francophiles du libéralisme anglais avant d’être expulsé du territoire britannique en mars 1794, étant jugé un homme « profond et dangereux ». Refusé par les États européens, il s’embarque pour les Etats-Unis. A Philadelphie, il est en relations d’affaires avec le financier Théophile Cazenove et Alexander Hamilton. Alexandre Baring écrit à son père à son sujet : « J’ai une haute opinion de ses capacités, mais je doute de son honnêteté ». Talleyrand parcourt le pays, gagne de l’argent, mais finit par s’ennuyer. Il guette « le moment où la Révolution va se fixer ou au moins se reposer » et commence par espérer avec la mise en place du Directoire. Germaine de Staël fait intervenir les amis de Talleyrand, Daunou et Roederer et sollicite Barras. Le 4 septembre 1795, la Convention vote le décret de rappel et de radiation. Il est même nommé à l’Institut dans la classe des sciences morales et politiques, grâce à Daunou qui n’a pas oublié son rapport sur l’instruction publique. Il ne quitte cependant les Etats-Unis que le 16 juin 1796.

Il rentre en France par Hambourg et Amsterdam, importantes places financières où il renoue avec les milieux d’affaire. A Paris, il retrouve ses amis qui forme le groupe des Idéologues mais aussi le banquier Jean-Frédéric Perrégaux et l’homme d’affaire Gabriel-Julien Ouvrard. Germaine de Staël va mettre en contact le « cher chat » avec l’inamovible directeur Barras. Elle devait plus tard écrire amère : « Talleyrand avait besoin qu’on l’aidât pour arriver au pouvoir mais il se passait ensuite très bien des autres pour s’y maintenir. » (Considérations) Barras a besoin d’un homme comme Talleyrand pour mener sa politique d’équilibre. Il devait plus tard dans ses mémoire évoquer « son visage blême, insignifiant, mort, les yeux inanimés, fixes ». Talleyrand se sert aussi de Benjamin Constant qui vient de fonder le Cercle constitutionnel.

Le ministre du Directoire (1797-1799)

Il est enfin nommé ministre des Relations extérieures le 16 juillet 1797, jouant de l’opposition entre royalistes et thermidoriens, promettant son concours aux uns et aux autres. Se rendant en voiture au Luxembourg pour remercier les directeurs, son ami le marquis de Saisseval l’entend murmurer : « Nous tenons la place : il faut y faire une fortune immense, une immense fortune. » Il n’entre pas seul au ministère mais avec un certain nombre de collaborateurs dont Alexandre-Maurice Blanc d’Hauterive qui va devenir une de ses éminences grises. Il juge sévèrement les ambassadeurs de la République : « on voit bien qu’il n’y a pas très longtemps qu’ils marchent sur du parquet », aurait-il dit. Le ministre conseille les directeurs mais ne décide pas. En attendant, il prospère grâce aux dessous de table, commissions et autres pourboires diplomatiques à l’occasion des négociations avec les puissances étrangères. Deux scandales devaient éclater en 1798 : l’affaire du Portugal et le scandale XYZ[1] lors des négociations franco-américaines. Ces opérations en eau trouble dépendent d’aventuriers d’espions et d’agents doubles, placés sous la direction de Radix de Saint-Foy, dont le comte François-Casimir Mouret de Montrond que Talleyrand appelle « l’Enfant Jésus de l’Enfer » et qu’il emploie aux missions les plus secrètes et les plus tordues. Talleyrand recrute des écrivains stipendiés comme Roux de Laborie, maître de la désinformation, qui fonde avec les frères Bertin le Journal des Débats puis le Publiciste avec Suard.

L’alliance entre Barras, Talleyrand et Bonaparte se fait naturellement : ils n’ont aucun intérêt à une restauration royaliste. Le coup d’État du 18 fructidor est le résultat de cette association qui inaugure une longue relation entre le ministre et le général. Dès son retour à Paris, Bonaparte rend visite à Talleyrand (6 décembre 1797) : « au premier abord, Bonaparte me parut avoir une figure charmante ; vingt batailles gagnées vont si bien à la jeunesse, à un beau regard, à de la pâleur et à une sorte d’épuisement. » C’est lui qui présente le jeune général au Directoire au cours d’une cérémonie au Luxembourg quatre jours plus tard. Le 3 janvier 1798, Talleyrand organise, dans son hôtel de la rue du Bac, un bal somptueux en l’honneur de Joséphine.

Avec la complicité de Talleyrand, Bonaparte obtient du Directoire de monter une expédition en Égypte. Peut-être le ministre songe-t-il ainsi à éloigner le danger des côtes anglaises et à favoriser la paix avec Londres : cela expliquerait le miracle de l’arrivée de la petite flotte française à Alexandrie. Cette année 1798, vient d’entrer dans sa vie Catherine Grand, née d’un Français installé en Inde, divorcé d’un suisse naturalisé anglais : elle avait vite trouvé en Europe de riches protecteurs puis, royaliste de cœur, était devenue agent du gouvernement anglais. Le ministre le sait et s’en sert.

Il soutient Sieyès qui entre au Directoire et élimine les directeurs qui lui sont hostiles par le quasi-coup d’État du 30 prairial an VII. Il n’estime pourtant pas le « manufacturier des constitutions » (Mallet du Pan) qui passe pour un homme profond : « Profond ? C’est creux, très creux que vous voulez dire ? ». La nomination de Talleyrand comme ministre par intérim à la Marine agace la gauche des conseils qui lui trouve trop de pouvoir, l’accuse de complicité avec l’Angleterre et de malversations. Talleyrand démissionne le 20 juillet 1799. Il sonde Joubert puis Brune, sabres possibles pour le coup d’État médité par Sieyès. Il n’oublie pas pour autant Bonaparte qui réussit miraculeusement à rentrer en France alors que l’amiral commandant la flotte anglaise de méditerranée, Sidney Smith, est un ami de longue date de Talleyrand.

Dans la conspiration qui se met en place et qui va aboutir au coup d’État du 18 Brumaire, l’évêque défroqué est l’intermédiaire indispensable entre l’ancien constituant et l’ancien jacobin. Il organise des conciliabules, trouve les fonds nécessaires au projet et usant de chantage et de corruption, obtient la démission de Barras.

Le ministre de Napoléon Bonaparte (1799-1807)

Le 22 novembre 1799, il est nommé ministre des relations extérieures, Bonaparte se méfiant trop de lui pour lui confier les finances. Dans ses Mémoires, il justifiera son attitude d’alors : « Il fallait rétablir la monarchie ou avoir fait en vain le 18 Brumaire. » Il pousse le Premier Consul à faire du Sénat l’instrument privilégié de son pouvoir tout en plaçant la plupart de ses amis au Sénat. Napoléon devait dire à Caulaincourt en 1814 : « Talleyrand est un de ceux qui ont le plus contribué à établir ma dynastie. »

Les temps changent et les amis aussi : Talleyrand se brouille avec Benjamin Constant et Germaine de Staël. Cette dernière se venge en peignant le ministre sous les traits d’une intrigante dans son roman Delphine où elle se représente sous les couleurs flatteuses de l’héroïne. Talleyrand ironise cruellement : « On m’assure que nous y sommes tous les deux déguisés en femmes. »

Si Talleyrand souhaite un régime pérenne et stable en France c’est qu’il y voit une condition essentielle au rétablissement de la paix européenne. Les années 1800 à 1802 voient la signature de traités de paix ou d’alliance de la république consulaire avec le reste du monde. Il expose ses idées dans un ouvrage anonyme De l’état de la France à la fin de l’an VIII (1800). Pour lui, l’équilibre de l’Europe est troublé par l’intervention de la Russie dans les affaires européennes, la montée en puissance de la Prusse et la domination des océans par l’Angleterre. Il faut donc se méfier viscéralement de l’empire russe, maintenir le Saint-Empire qui empêche le partage de l’Allemagne entre l’Autriche et la Prusse et aboutir à un partage des mers plus équilibré. Les annexions de la rive gauche du Rhin, de la Savoie et de Nice lui paraissent compenser les accroissements des autres puissances bénéficiaires du partage de la Pologne. Il importe enfin que les puissances renoncent aux conquêtes, à la « diplomatie de l’épée ».

S’il donne le change en restant jusqu’à trois heures du matin à une table de jeu, dans le secret de son cabinet, Talleyrand est un travailleur acharné qui dicte, couché dans son lit, tôt le matin, les rapports du jour. Pendant leur lune de miel, Bonaparte consulte Talleyrand sur tout : le choix des conseillers d’État, des préfets, les grandes mesures qu’il prépare. Brutal et tranchant, le premier Consul ne négocie pas, n’attend pas, alors que son ministre ne cesse de temporiser et d’user de la lenteur. Le grand principe de Talleyrand : « Il ne faut jamais se presser. Moi, je ne me suis jamais pressé, et je suis toujours arrivé. » Il déclare à son successeur Champagny en 1807 : « Quand vous aurez eu à traiter un peu de temps des intérêts de l’Europe avec l’empereur, vous verrez combien il est important de ne point se hâter de sceller et d’expédier trop vite ses volontés. » Il dira : « L’empereur a été compromis le jour où il a pu faire un quart d’heure plus tôt ce que j’obtenais qu’il fit un quart d’heure plus tard. » Les deux hommes ne sont pas dupes l’un de l’autre.

« Le visage de Talleyrand était tellement impassible qu’on ne savait jamais rien y lire » dira Napoléon à Sainte-Hélène. Bien qu’il considère le désintéressement et la bonne foi comme des qualités du parfait diplomate, Talleyrand ne pratique ni l’un ni l’autre. L’évêque défroqué qui a contribué au schisme de l’église de France va être au centre des négociations du Concordat. Il refuse que la religion catholique soit désignée comme la « religion dominante » ou « religion de l’État ». Il cherche aussi à obtenir la régularisation de sa situation personnelle mais ne peut obtenir du pape un article relatif aux ecclésiastiques mariés.

La bonne société critique en effet sa liaison avec Catherine Grand qu’il souhaite régulariser. Le 29 juin 1802, le pape finit par lever les excommunications et lui permet de porter l’habit séculier mais il n’est pas question de l’autoriser à se marier. Talleyrand n’hésite pas à faire enregistrer le bref de réconciliation par le Conseil d’État sous une forme falsifiée donnant à penser qu’il peut se marier étant rendu à la vie laïque. Or non seulement, Talleyrand ne pouvait se marier mais sa femme pas davantage : Catherine avait épousé George Grand selon les deux rites, protestant et catholique, ce qui rendait son remariage impossible à moins d’une déclaration de nullité en cours de Rome. Si le consul signe le contrat de mariage le 9 septembre 1802, il tiendra celle qu’il appelle la « putain » éloignée de la cour. Talleyrand se marie civilement le lendemain puis religieusement mais avec discrétion. Plus tard devait se développer la légende de la bêtise de madame de Talleyrand avec le mot fameux de son mari : « Une femme d’esprit compromet souvent son mari, une femme stupide ne compromet qu’elle-même ».

Les ambitions de Bonaparte qui ne cesse d’étendre sa puissance en Europe provoque la rupture de la paix d’Amiens avec l’Angleterre en dépit de tous les efforts de Talleyrand. C’est un échec personnel pour le ministre et le début d’un processus qui va aboutir à la rupture entre les deux hommes. Pourtant, le Consulat l’a fait puissant et riche. En effet le traité de Lunéville prévoyait le règlement des indemnités dues aux princes dépossédés de la rive gauche du Rhin. Les Français en profitent pour redessiner la carte du Saint-Empire, supprimant des électorats, en créant là, en incorporant divers petits états aux plus grands. C’est une « mine d’or » avec ses terres ecclésiastiques mises aux enchères au profit des princes allemands. L’arbitrage de la République française, en particulier de son ministre des relatons extérieures, se paie. Montant total selon Pasquier : 10 millions de francs encaissés par Talleyrand et ses amis. Bonaparte est bien sûr au courant de tous ces tripatouillages. Il devait un jour demander à un prince allemand : « Combien Talleyrand vous a t-il coûté ? » Grâce à ses « affaires », Talleyrand achète beaucoup de biens fonciers et notamment en mai 1803 les terres et châteaux de Valençay, Luçay et Veuil dans l’Indre, 12 000 ha de terres et de forêts qui avait abrité autrefois la Grande Mademoiselle.

Pour fonder une nouvelle dynastie, Napoléon doit rompre radicalement avec l’ancienne maison de Bourbon. Le 15 mars 1804, le duc d'Enghien est capturé dans l’électorat de Bade, sommairement jugé par un tribunal militaire et fusillé à Vincennes dans la nuit du 20 au 21 mars. Napoléon, tout en assumant la responsabilité de l’assassinat, a néanmoins fortement chargé son ministre des Relations extérieures. C’est Talleyrand qui lui a fait connaître l’existence du duc non loin de la frontière française, a suggéré de la faire arrêter et l’a poussé à le faire exécuter. Talleyrand a-t-il dit : « C’est plus qu’un crime, c’est une faute » ? De tous les protagonistes de l’affaire, ce maître du double jeu sera le seul à n’en pas subir les conséquences. Néanmoins l’affaire d’Enghien contribue à creuser le fossé entre Talleyrand et Napoléon. Comme l’écrit Pasquier : « N’ayant que trop bien reconnu, après cet attentat, ce dont ils étaient capables, ils se firent peur l’un à l’autre. Des deux parts, ils ne s’attendirent plus qu’à des perfidies, à des trahisons. » Il n’est d’ailleurs pas nommé parmi les six grands dignitaires de l’empire qui ont droit au titre d’Altesse sérénissime et doit se contenter de la fonction de grand chambellan (avec 100 000 francs d’appointements).

Aux yeux de Talleyrand, l’Autriche est nécessaire à l’équilibre européen, la plus civilisée des puissances continentales, plus fiable que la Prusse et la Russie. Mais Napoléon ne l’écoute pas et humilie l’Autriche après Austerlitz (1805). Talleyrand est désormais résolu à s’opposer aux projets destructeurs de son maître mais il considère qu’il ne peut agir qu’en restant au pouvoir. Napoléon croit de son côté mieux surveiller son ministre en l’ayant sous la main. En attendant, Talleyrand devient prince duc de Bénevent avec le titre d’Altesse sérénissime (5 juin 1806) : Bénévent est une minuscule et pauvre ville enclavée dans le royaume de Naples. Il n’y met pas les pieds mais s’efforce d’y faire des travaux d’urbanisme, d’en améliorer les routes, crée un lycée et une bibliothèque. Bref cet homme si près de ses sous a le souci de se comporter en prince éclairé sur ce territoire qui lui coûte plus d’argent qu’il n’en rapporte.

Il tente en vain de conclure la paix avec l’Angleterre en profitant de l’arrivée au pouvoir de ses amis Lansdowne et Fox mais Napoléon veut jouer sur tous les tableaux, négocier avec la Russie. Finalement, c’est l’échec et de nouveau la guerre. Talleyrand doit suivre son maître à Berlin puis à Varsovie. Il écrit à Mme de Rémusat : « je vous réponds au milieu des boues de la Pologne. Peut-être l’an prochain vous écrirai-je des sables de je ne sais quel pays. » Il tente de montrer à Napoléon les inconvénients du Blocus continental que celui-ci veut imposer pour asphyxier l’Angleterre : il invoque le droit des gens, « ce droit est fondé sur le principe que les nations doivent se faire, dans la paix, le plus de bien, et dans la guerre, le moins de mal possible. » Il s’occupe avec efficacité, à la grande surprise de Napoléon, du ravitaillement de la Grande Armée aux prises avec le redoutable hiver 1806-1807. Vainqueur, Napoléon négocie directement avec le tsar Alexandre la paix de Tilsit.

Mis à l’écart, Talleyrand enrage de voir la Russie consacrée rendant la paix avec l’Angleterre d’autant plus difficile. Les Prussiens et les Autrichiens humiliés et mécontents voient du moins en lui le « ministre de la paix » européenne en opposition de son maître. Ayant démissionné officiellement le 9 août 1807, il est nommé vice-Grand Électeur de l’Empire (330 000 francs). Un mot court immédiatement dans les salons : « il ne lui manquait que ce vice-là ».

Les « trahisons » de Talleyrand (1807-1813)

Consulté sur la question d’Espagne, Talleyrand conseille un mariage entre Ferdinand, le plus populaire des Bourbons avec une princesse Bonaparte. Il désapprouve le guet-apens de Bayonne où Napoléon impose la double renonciation de Charles IV et de son fils pour placer Joseph Bonaparte sur le trône. De surcroît, Napoléon fait de lui le geôlier des Bourbons, lui donnant l’ordre de recevoir à Valençay le prince des Asturies, son frère Don Carlos et leur oncle don Antonio. Mais le prince de Bénévent va prendre sa revanche.

Napoléon lui demande de l’accompagner à Erfurt où il doit rencontrer le Tsar. L’empereur a réuni un vrai « parterre de rois » (une « plate-bande » médit Talleyrand qui juge durement les bassesses des princes vassaux du Grand Empire). Talleyrand attise la méfiance du tsar Alexandre à l’égard de Napoléon et lui suggère de rassurer l’Autriche au lieu de la menacer. Dans le même temps, il se débrouille pour empêcher un projet de remariage de Napoléon avec une des sœurs du Tsar. Au passage, Talleyrand obtient récompense de ses conseils au Tsar en obtenant la main de la princesse Dorothée, fille de la duchesse de Courlande, riche héritière pour son neveu sans le sou, Edmond de Périgord, simple capitaine de l’armée impériale.

Talleyrand s’est rapproché de son vieux rival, Fouché, ministre de la Police. Tous deux envisagent l’éventualité de la succession de Napoléon en cas « d’accident » en Espagne. Ils intriguent avec Murat, mécontent de n’avoir pas eu le trône d’Espagne. Furieux, Napoléon rentre à Paris et le 27 janvier 1809 retire à Talleyrand sa charge de grand chambellan. Le 29 janvier, il convoque son Conseil dans son grand cabinet des Tuileries et injurie violemment son ancien ministre d’où le fameux mais sans doute apocryphe : « vous n’êtes que de la merde dans un bas de soie ». Talleyrand devait dire: « Quel dommage qu’un si grand homme soit si mal élevé ». Il encourage l’Autriche à précipiter ses préparatifs de guerre contre la France, services largement monnayés bien sûr. Jusqu’à la fin, Napoléon ignorera les manigances de Talleyrand. Ayant des soucis d’argent, il négocie aussi avec les Russes la rétribution de ses services comme il l’a fait avec les Autrichiens. Finalement, Napoléon lui fait verser par le Trésor (1811-1812) une somme importante qui le sort d’affaire et lui permet d’acheter l’hôtel de Saint-Florentin qui devait être sa dernière demeure parisienne.

Après la désastreuse campagne de Russie, Napoléon réunit un conseil le 3 janvier 1813. « Négociez » conseille Talleyrand qui s’efforce d’entrer en contact avec Louis XVIII par l’intermédiaire de son oncle, archevêque de Reims, qui remplit les fonctions de grand aumônier du prétendant.

Le vice-roi de France (1814)

Comme le souligne Vitrolles, il se prêtait à court terme mais il ne se donnait jamais. En 1814, il veut faire un « 18 Brumaire à l’envers » en restaurant les libertés avec une constitution aussi proche possible du modèle anglais. Il pousse Marmont à signer la capitulation de Paris le 31 mars 1814. Il obtient ensuite d’héberger le Tsar dans son hôtel rue Saint-Florentin et réussit à la convaincre de favoriser une restauration des Bourbons entourée de garanties constitutionnelles. Il suggère de convoquer le Sénat pour assurer la transition légale. Soixante-quatre sénateurs élisent un gouvernement provisoire le 1er avril puis votent la déchéance de Napoléon le 2 avril 1814. Benjamin Constant remercie Talleyrand d’ « avoir à la fois brisé la tyrannie et jeté les bases de la liberté ».

Devenu chef du gouvernement provisoire, Talleyrand, derrière la légèreté insouciante qu’il montre dans son hôtel Saint-Florentin, va droit au but qu’il s’est fixé. Pendant douze jours, il va être le maître de la France. Il imprime une touche libérale qui correspond au fond de son caractère : les conscrits sont rendus à leur famille, les prisonniers politiques libérés, il facilite le retour des princes espagnols et du pape chez eux, maintient les fonctionnaires à leur poste (seul deux préfets sont remplacés).

Talleyrand ne sous-estime pas Louis XVIII et souhaite ne pas lui livrer le pays sans garanties. Pour cela une constitution est nécessaire, à l’anglaise avec deux chambres, l’une héréditaire, l’autre élective. Talleyrand, pour mieux combiner l’ancien et le nouveau, appelle le texte du 6 avril, « Charte constitutionnelle ». La Charte octroyée le 4 juin 1814 reprend les bases libérales de la constitution sénatoriale mais rejette l’idée d’un pacte avec la nation. Dans le ministère formé le 13 mai, Talleyrand n’obtient que les Affaires étrangères. L’évêque défroqué fait horreur à toute l’émigration.

Le prince des diplomates

S’il n’est en rien responsable du traité de Fontainebleau qui attribue à Napoléon l’île d’Elbe, et qui est l’œuvre du tsar, il est au centre de la convention d’armistice du 23 avril 1814 qui est très avantageuse pour une France vaincue et occupée qui est ramenée à ses limites de 1792. La paix européenne, signée à Paris, le 30 mai est une nouvelle satisfaction pour Talleyrand qui la trouve « très bonne ; faite sur le pied de la plus parfaite égalité ». La France qui a ravagée pendant vingt ans toute l’Europe et humilié les gouvernants des autres pays ne se voit infliger aucune indemnité de guerre, conserve presque toutes ses colonies, se voit reconnaître la possession de toutes les enclaves annexées pendant la Révolution et s’engage à abolir la traite dans les cinq ans. Les Alliés sont soucieux de ménager les Bourbons, meilleure garantie contre un réveil d’une France conquérante.

Louis XVIII a accepté qu’il le représente à Vienne pour le premier et plus grand congrès européen. Il espère reconquérir ainsi la confiance du roi. Il est soucieux d’établir un « équilibre européen » en empêchant la domination de l’Autriche en Italie et de la Prusse en Allemagne. Or les anciens alliés regrettent d’avoir signé la traité de Paris et ne songent qu’à se partager les dépouilles enlevées au vaincu. Avant même l’ouverture du Congrès les quatre puissances victorieuses ont signé un protocole pour exclure des discussions les autres pays. Le 22 septembre, invité à une conférence des quatre puissances, il se fait le défenseur de l’intérêt général de l’Europe : « s’il y a des puissances alliées, je suis de trop ici (…) Et cependant si je n’étais pas ici, je vous manquerais essentiellement. Je suis peut-être le seul qui ne demande rien. »

Il finit par dissocier Castlereagh et Metternich du tsar Alexandre dont les ambitions inquiètent et à être admis le 8 janvier au sein du comité des Quatre. Les Cinq décident de maintenir la Saxe et de donner en compensation une partie de la Rhénanie à la Prusse : un royaume prussien sans continuité territoriale paraissant une meilleure solution pour Talleyrand qu’une Prusse unie au cœur de l’Allemagne. En marge du destin de l’Europe, il ne néglige pas ses intérêts : la France de la Restauration avait intérêt au retour des Bourbons à Naples et Talleyrand d’obtenir du roi Ferdinand un bon prix pour la cession de sa principauté de Bénévent, obtenant en échange le titre de duc de Dino avec des revenus payés par le pape à qui le roi des Deux-Siciles a rétrocédé la principauté.

Apprenant la fuite de Napoléon 1er de l’île d’Elbe, c’est lui qui pousse les huit puissances du traité de Paris à signer la déclaration du 13 mars 1815 où Napoléon est qualifié d’ « ennemi et perturbateur du repos du monde. » A Paris, Napoléon a mis ses biens sous séquestre. La presse se déchaîne : le Nain Jaune crée un ordre fictif, la Girouette dont le grand maître est « Périgueux, prince de Bienauvent » puis une caricature le présente comme l’homme aux six têtes.

Le chef du gouvernement de Louis XVIII (1815)

Le 24 juin 1815, Louis XVIII avait signé à Cateau une proclamation promettant de récompenser les bons et de châtier les coupables. Inquiet, Wellington presse Talleyrand de revenir et ce dernier préside le conseil le 27 juin à Cambrai : Louis XVIII a du céder aux diplomates étrangers qui souhaitent l’homme de Vienne. Une nouvelle déclaration affirme la volonté de gouverner constitutionnellement et promet le pardon aux Français égarés. La déclaration de Cambrai indigne les Ultras contre le « Méphistophélès de l’Europe » (Frénilly). Mais à Paris, Fouché intrigue et Talleyrand doit se résigner à le prendre dans le ministère. En effet, Wellington, qui a écarté la possibilité d’une régence au profit de Napoléon II et empêché les Prussiens de prendre d’assaut Paris, exige sa présence en gage de réconciliation nationale.

Le ministère, au complet le 9 juillet 1815, est uni et solidaire et se réunit une fois par semaine en présence du roi. Talleyrand fait réviser la Charte pour renforcer le pouvoir législatif des Chambres, abaisser le cens, renforcer la liberté de la presse et de publication et établir l’hérédité des pairs pour assurer leur indépendance vis à vis du roi. Il tente de limiter l’épuration alors que Fouché pousse dans le sens contraire pour plaire aux Ultras et réussit à faire rétablir la censure. Talleyrand obtient finalement le départ de Fouché, espérant calmer la majorité Ultra de la Chambre introuvable. Mal vu de la cour, exécré par la Chambre, Talleyrand se trouve également confronté à la méfiance des diplomates étrangers qu’il a si bien joué à Vienne. Les puissances adressent le 20 septembre un protocole en forme d’ultimatum : la France voit ses frontières réduites et est soumise au paiement d’une lourde indemnité de guerre. Talleyrand, refusant de négocier un tel texte sans l’appui formel du roi, met sa démission dans la balance et Louis XVIII s’empresse de l'accepter. En guise de consolation, Talleyrand retrouve sa fonction de grand chambellan (100 000 francs d’appointements).

Les délices de l’opposition (1815-1830)

Son espoir de vite revenir au pouvoir est déçu : à partir de 1821, il entre résolument dans l’opposition libérale. Il défend le 24 juillet 1821 puis le 26 février 1822 la liberté de la presse à la Chambre des Pairs. A défaut de le prononcer, il fait imprimer un discours contre le projet d’intervention en Espagne qui suscite l’admiration de Royer-Collard.

Son salon reste très fréquenté, deux fois par semaine par le corps diplomatique, les pairs, les députés et les anciens ministres, sa nièce Dorothée, duchesse de Dino, jouant les maîtresses de maison. Il commence à se rapprocher du Palais-Royal et du duc d’Orléans. Il continue d’exercer ses fonctions de grand chambellan et officie à ce titre au sacre de Charles X, le 29 mai 1825 lui qui avait assisté au sacre de Louis XVI en 1775 et à celui de Napoléon en 1804. Très habilement, il négocie le choix du duc d’Aumale, fils du duc d’Orléans, comme héritier du vieux duc de Bourbon, le dernier des Condé, en obtenant le pardon du vieux prince pour l’assassinat de son fils, le duc d’Enghien. Il obtient ainsi la reconnaissance du duc d’Orléans tout en effaçant sa responsabilité dans le « crime » de mars 1804.

A la belle saison, le prince réside à Valençay, menant grand train mais aussi s’intéressant à développer les activités économiques, commanditant un établissement « pour la filature de la laine et la fabrication du drap « par le seul désir de procurer de l’occupation à la classe ouvrière » et développant les activités de la forge de Luçay-le-Mâle. Il se veut un grand seigneur philanthrope, paternaliste et éclairé.

Ambassadeur de Louis-Philippe (1830-1834)

« Je porte malheur à ceux qui me négligent » dit le vieux prince : c’est à Rochecotte, chez sa nièce, en 1829, qu’est élaboré le projet de créer le National, journal où Adolphe Thiers pourrait s’exprimer et que va financer Jacques Laffite, le banquier de Talleyrand. Des difficultés financières incitent le vieux comploteur à se lancer de nouveau dans l’aventure politique. Il écrit le 11 juin 1830 à son fils Flahaut : « Nous n’avons ni boussole, ni pilote. Cela peut-il mener à autre chose qu’à un naufrage ? » Le 29 juillet 1830, alors que les combats font rage, Talleyrand envoie son secrétaire à Neuilly auprès de madame Adelaïde, sœur du duc d’Orléans : « Puisque M. de Talleyrand se prononçait, Louis-Philippe pouvait se risquer » écrit Sainte-Beuve. Il vient enfin de trouver un souverain qui lui convienne et partage ses idées. Refusant le ministère des Affaires étrangères, il demande d’aller en Angleterre. Nommé ambassadeur extraordinaire à Londres, il est accueilli avec beaucoup d’honneurs à son débarquement le 24 septembre. Cette ambassade anglaise jusqu’au 8 août 1834 va être son chant du cygne.

Il a pour objectif l’existence d’une Belgique indépendante qui fait éclater la Sainte-Alliance et constitue une revanche sur les traités de 1815. Il rallie Palmerston soucieux d’une « bonne et cordiale entente » avec la France. Les longues négociations, où il déploie toute son habileté aboutissent au protocole des 24 articles qui établit le partage de la Hollande et de la Belgique. En lisant la réponse hollandaise, dilatoire, longue et embrouillée, il a cette réaction : « Quand on a raison, on n’écrit pas quarante pages ! » De retour à Paris, il n’a jamais été aussi populaire qu’au moment où il va se retirer de la scène politique. Il démissionne de son poste d’ambassadeur le 13 novembre 1834 par une lettre où il rappelle qu’il a sorti la France de son isolement sans nuire à son indépendance.

Les dernières années

En 1836, il soutient l’arrivée de Thiers à la tête du gouvernement mais se montre déçu par l’attitude de son protégé au pouvoir. La princesse de Talleyrand meurt le 9 décembre 1835, ce qui lui fait dire : « Cela simplifie beaucoup ma position ». Il reste jusqu’à la fin en représentation, étant le témoin du duc d’Orléans à son mariage civil à Fontainebleau en mai 1837. La duchesse de Dino le pousse à se réconcilier avec l’Église. Il ne veut pas pour sa part d’un scandale : l’église n’a-t-elle pas refusé la sépulture à Sieyès en 1836 ? L’archevêque de Paris, suivant les instructions de Rome, souhaiterait une rétractation publique. Les négociations vont être menées par l’abbé Dupanloup mais le vieux diplomate réussit à obtenir une déclaration suffisamment vague qui est davantage une soumission « à la doctrine et à la discipline de l’église ». Dans une lettre personnelle au pape, il se défend de ses actes en arguant d’une vocation forcée puis balayée par la tourmente révolutionnaire : « toute ma jeunesse a été conduite vers une profession pour laquelle je n’étais pas né. » Il refuse la publication avant son décès de sa réconciliation et la duchesse propose d’introduire dans la chambre du moribond cinq témoins dignes de foi qui assisteront à la lecture et à la signature des documents dans une sorte de cérémonie expiatoire : Barante, Royer-Collard, Saint-Aulaire, le duc de Noailles et le comte Molé.

Hors de toutes les règles de l’étiquette, Louis-Philippe et sa sœur, Madame Adelaïde, viennent lui rendre visite. Après s’être confessé à l’abbé Dupanloup, il reçoit l’extrême onction, la main fermée tournée vers l’extérieur : « N’oubliez pas, monsieur l’abbé, que je suis évêque. » Lors des funérailles à Paris, le 22 mai 1838, les ministres, les chambres, le corps diplomatique, l’Académie assistent en corps à la cérémonie. A son enterrement, le 5 septembre, à Valençay, il n’y a plus personne.

Jugements contemporains

  • « Quand il ne conspire pas, M. de Talleyrand trafique » (Chateaubriand)
  • « Ce nez arrogant avec ce regard de reptile, tant de contrastes sur une physionomie humaine révèlent un homme né pour les grands vices et les petites actions. Jamais ce cœur n’a senti la chaleur d’une émotion généreuse, jamais une idée de loyauté n’a traversé cette tête. Cet homme est une exception dans la nature, une monstruosité si rare que le genre humain, tout en le méprisant, l’a contemplé avec une imbécile admiration. » (George Sand, Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1834)
  • « Il était noble comme Machiavel, prêtre comme Gondi, défroqué comme Fouché, spirituel comme Voltaire et boiteux comme le diable. » (Victor Hugo, Choses vues, 19 mai 1838)
  • « Quelque adonné qu’il fût à son ambition et à sa fortune, M. de Talleyrand n’a jamais été indifférent aux intérêts de la France » (François Guizot)
  • « M. de Talleyrand, l’homme qui se fout de tout et qui est plus haut que les hommes et les circonstances » (Balzac, Pensées, sujets, fragments)
  • « Talleyrand, prince de : s’indigner contre » (Flaubert, Dictionnaire des idées reçues)
  • « Vous mériteriez que je vous brisasse comme un verre, j'en ai le pouvoir mais je vous méprise trop pour en prendre la peine. Pourquoi ne vous ai-je pas fait pendre aux grilles du Carrousel ? Mais il en est bien temps encore. Tenez, vous êtes de la merde dans un bas de soie ! » (Napoléon)
  • « Talleyrand avait besoin qu’on l’aidât pour arriver au pouvoir mais il se passait ensuite très bien des autres pour s’y maintenir. » (Germaine de Staël)

Notes et références

  1. Trois agents français, publiquement désignés sous le nom de X, de Y, et de Z, mais plus tard indiqués comme Jean-Conrad Hottinguer, Pierre Bellamy et Lucien Hauteval, exigent des concessions importantes des États-Unis comme condition pour continuer des négociations bilatérales de paix.

Citations

  • « Gouverner les hommes, c’est tenir compte de leurs vrais besoins. » (Des loteries par M. l’évêque d’Autun, 1789)
  • « La loi ne doit être que la volonté écrite de la liberté elle-même. » (Opinion de M. l’évêque d’Autun, 1790)
  • « On dit toujours de moi ou trop de mal ou trop de bien ; je jouis des honneurs de l’exagération » (9 octobre 1789, lettre à Mme de Brionne)
  • « La véritable primatie, la seule utile et raisonnable, la seule qui convienne à des hommes libres et éclairés, est d’être maître chez soi. » (Mémoire sur les rapports de la France avec les autres États d’Europe, 25 novembre 1792)
  • « De nos jours, il n’est pas facile de tromper longtemps. Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que Voltaire, plus d’esprit que Bonaparte, plus d’esprit que chacun des directeurs, que chacun des ministres passés, présents et à venir, c’est tout le monde. » (24 juillet 1821, Chambre des Pairs)
  • « Un ministre de la police est un homme qui se mêle d’abord de ce qui le regarde, et ensuite de ce qui ne le regarde pas. »
  • « Tout ce qui est excessif est insignifiant. »
  • « Appuyons-nous sur les principes, ils finiront bien par céder. »
  • « La politique n'est qu'une façon d'agiter le peuple avant de s'en servir. »
  • « Le meilleur moyen de renverser un gouvernement, c'est d'en faire partie. »
  • « Toutes les fois que le pouvoir parle au peuple, on peut être sûr qu’il demande de l’argent ou des soldats. »
  • « Le mensonge est une si excellente chose qu'il ne faut pas en abuser. »
  • « On connaît, dans les grandes cours, un autre moyen de se grandir : c’est de se courber. »
  • « N'expliquez jamais les raisons pour lesquelles vous prenez une décision : la décision peut être bonne et les raisons mauvaises. »

Sources

  • Philip G. Dwyer, Charles-Maurice de Talleyrand, 1754-1838, a bibliography, Greenwood Press, 1996
  • Georges Lacour-Gayet, Talleyrand 1754-1838, Payot 1928-1934 ; rééd. Payot 1991 avec une préface de François Furet.
  • Emmanuel de Waresquiel, Talleyrand : le prince immobile, Fayard 2003
  • Mémoires et correspondances du prince de Talleyrand, édition présenté par Emmanuel de Waresquiel, Robert Laffont, Bouquins 2007

Liens externes

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